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Le Voleur de Mémoires de Paris

Lire le chapitre 3: La Taupe's Ledger

La pluie s’infiltrait dans les catacombes par des fissures invisibles, gouttant sur le crâne de Luca avec une régularité de métronome. Il attendait depuis onze minutes dans la pénombre, adossé à un mur de tibias empilés — un ossuaire aménagé en antichambre par La Taupe, qui avait transformé ce boyau en bureau privé.

Le cube pesait dans sa poche intérieure, contre sa poitrine. Son père, l’inscription du locket, l’image de Catherine Moreau tenant un homme sous l’eau — le tout vibrait à chaque battement de cœur.

« Tu pues la peur, Vidal. »

La voix sortit des ténèbres, précédée par le cliquetis d’une canne sur la pierre. La Taupe émergea d’une galerie latérale, sa gabardine dégoulinante, son visage de rapace éclairé par la lueur verte d’un implant oculaire rétro.

« La peur, ça pue le sang. Le sang, ça intéresse la flotte. La flotte, ça intéresse les assurances. Et moi, je n’aime pas que mes débiteurs attirent les assurances chez moi. »

Luca ne bougea pas. « Je t’ai remboursé pour la filière de Montmartre. »

« Le principal. Pas les intérêts. » La Taupe le dépassa en traînant sa canne, s’installa dans un fauteuil cannibalisé à un vieux café du Quartier Latin, rembourré de sacs de sable mal dissimulés sous un tissu effrangé. « Tu as fait sauter trois de mes camions pour détourner la marchandise vers ton propre réseau. C’était élégant. C’était aussi une dette. » Il croisa les jambes. « Tu as pensé à ma petite prisonnière ? Mademoiselle Delorme. Elle est en train de compter les heures dans une cave insalubre de la rue de la Fidélité. Elle sait que tu as six jours, peut-être moins. »

« Deux. Il lui reste deux jours. »

« Alors tu as du sang-froid. Bien. C’est ce qu’il me faut. » La Taupe sortit un étui à cigares, en alluma un au briquet plasma, émettant une flamme bleue qui dansa sur les crânes du mur. « J’ai entendu un chuchotement dans les serveurs noirs, Vidal. Quelque chose à propos d’une candidate qui aurait perdu un souvenir très embarrassant. Un souvenir que quelqu’un aurait peut-être acheté sur le marché parallèle. »

Luca sentit le cube brûler contre sa peau comme si la chaleur du cigare l’atteignait à travers le tissu.

« Je ne sais pas de quoi tu parles. »

« Menteur, mais avec du style. On a déjà travaillé ensemble, souviens-toi. Tu voles, je blanchis. Dimanche dernier, tu as intercepté un drone de transport protégé par la Sentinel Sécurité. Quelle coïncidence — tes partenaires un peu trop bruyants se font cueillir, et le contenu du drone atterrit mystérieusement dans ta poche. » Il tira une bouffée, le regard perforant. « Je veux voir le cube. »

« Il n’est pas à vendre. Il est à protéger. »

« Parce qu’elle le veut détruit. » La Taupe rit, un son sec comme des os qui s’entrechoquent. « Tu ne comprends pas la situation, mon garçon. Tu as volé le mauvais colis. Ce n’est pas une valeur qui t’appartient. C’est une charge politique, un secret d’État, et tu es le petit poisson qui a avalé l’hameçon sans voir la ligne. Les agents de Moreau ont trouvé ta planque. Tu as eu le temps de sauter sur un toit. Crois-moi, ils ne vont pas laisser tomber. »

« Comment tu sais tout ça ? »

« Parce que j’ai des oreilles dans des égouts que tu n’as jamais visités. » Il se pencha en avant, écrasant son cigare dans une coupe en fémur humain qui servait de cendrier. « Voici mon offre. Tu me donnes une copie du souvenir. Je la vends à la campagne adverse — un certain parti d’opposition, très motivé, avec un budget illimité pour déstabiliser Moreau avant l’élection de samedi. En échange, je paie ta sortie pour Elodie. Je connais un homme dans la Sentinel, un capitaine de sécurité qui ferait n’importe quoi pour effacer ses paris de jeu. Une porte s’ouvrira. »

Luca sentit le sang quitter son visage. « Tu vas diffuser cette mémoire ? Tu sais combien de vies ça peut détruire ? »

« Elle, elle t’enverrait des tueurs. Moi, je t’offre une chance de sauver ta complice. Calcule, Vidal. Quelle est ta priorité ? » La Taupe laissa le silence s’étendre comme de l’eau dans une fosse. « Le souvenir ou la fille ? »

Luca ferma les yeux. Il revit Elodie sur le toit, sa combinaison déchirée, ses yeux verts s’élargissant lorsque les drones avaient surgi de la brume. Il revit son cri étouffé tandis que les agents la menottaient, et le regard qu’elle lui lançait — pas de peur, mais de défi. *Ne reviens pas me chercher si tu n’es pas sûr de gagner.*

« Une copie. » Sa voix était basse, rauque. « Pas l’original. Tu obtiens une copie cryptée sur un support physique. Si elle est décodée et vérifiée, tu ouvres la porte pour Elodie. Ensuite, tu me laisses tranquille avec ce que j’ai. »

La Taupe sourit, découvrant des dents rougies par le tabac. « Un négociateur. Ta mère aurait été fière. » Il fit signe à quelqu’un dans l’ombre. Un homme en salopette noire s’approcha en poussant une mallette en titane sur roulettes, la posa entre eux. « Grand-mère. »

Luca comprit. Il s’accroupit, ouvrit la mallette — un vieux système d’acidage, capable de créer des copies par immersion laser d’expression corporelle complète. Il en avait vu des versions plus récentes chez les faux-monnayeurs de la Bastille. Celle-ci avait l’air rouillée, mais fonctionnelle.

« Je te confie l’original cinq minutes pour la scan-initialisation. Ensuite, une copie sort. Tu repars avec, je garde la formule de clé pour moi. C’est le seul moyen que j’aie de garantir que tu ne feras pas une copie pour toi-même. »

« Et si la copie est corrompue ? »

« Alors tu reçois une prisonnière avec une balle dans la tête et un mauvais souvenir de plus. Ce n’est pas sorcier. »

Luca sortit le cube de sa poche intérieure, le tenant un instant entre ses doigts. La surface était tiède contre sa paume, comme un œuf ou un cœur battant. L’inscription de son père dans le locket, gravée en script français du vingtième siècle, résonnait dans ses pensées : *Gardien du secret, porteur de l’avenir. Cherche la vérité quand le monde l’oublie.*

Le cube claqua dans le port d’acidage. Les lasers bleus se déployèrent, traçant des contours numériques dans l’air avant de projeter une image holographique agitée — une salle de bain, de l’eau, un bras poussant une tête sous la surface. La Taupe siffla entre ses dents. « Merde, Vidal. Elle est trempée. »

« Coupe ça. » Luca se tourna, dos tourné, la mâchoire serrée. « Juste la copie. »

Les minutes s’égrenèrent comme des gouttes d’eau. Le mécanisme gémissa, puis un deuxième cube, identique en apparence mais légèrement terne, sortit d’une fente latérale. Le premier — l’original — retourna dans un tiroir sécurisé que La Taupe fit glisser vers lui. Luca le saisit, le glissa dans une poche interne de sa veste, sous l’armure légère.

« Tu as l’original ? »

« Oui. » Luca se releva, les jambes lourdes. « Elodie. »

La Taupe lui lança un ticket de métro usé, avec une heure et un lieu griffonnés au dos. « Demain, 03h00, station Rambuteau, plateforme 4. Mon contact te fera entrer dans la sous-station. Tu auras une fenêtre de soixante secondes pour la sortir avant que l’alarme ne se déclenche. Tu comprends les risques ? »

« Elle est ma coéquipière. Je la sors. »

« Tu pensais aussi que ton drone était libre, n’est-ce pas ? » La Taupe se leva, canne en avant. « Ce n’est pas par gentillesse que tu es sorti de cette nuit, Vidal. Quelqu’un voulait que tu sois porteur de cette mémoire. Le labeur que j’ai fait pour l’acidage, le scan, la copie — ce n’est pas moi qui l’ai souterrain. C’est toi. Tu as marché tout droit dans un piège plus grand que Moreau. Elle n’est que la façade. Le vrai maître d’œuvre, c’est quelqu’un qui t’a choisi toi.’ »

« Choisi pour quoi ? »

« Pour qu’il vienne te voir à la fin. Quand tu seras débarrassé de la copie et de l’original, il y aura un message. Tu sauras qui est la tache noire dans cette histoire. » La Taupe pivota et disparut dans la galerie sans un mot de plus, laissant Luca seul dans l’ossuaire avec son cube et un sentiment grandissant de néant.

Il regarda le ticket dans sa main. La date corresponded au lendemain. Les heures n’étaient pas de son côté. Il sortit le cube original et le tint devant ses yeux — la lumière du briquet mourant de La Taupe dansa sur sa surface lisse, révélant des gravures minuscules qu’il n’avait pas remarquées avant. Des chiffres. Une date.

Le même jour que la disparition de sa mère. Il y a dix-sept ans.

Luca serra le poing. Il savait maintenant que quoi qu’il fasse avec cette mémoire — la vendre, la brûler, la diffuser — il ne pourrait pas échapper à la ligne qui le reliait à Catherine Moreau. Et si quelqu’un l’avait choisi depuis le début, alors il allait choisir son propre chemin pour la première fois depuis ce toit.

Il glissa le cube dans son locket — l’emplacement exact dessiné pour lui — et sortit sous la pluie de Paris, le ticket de La Taupe brûlant dans sa poche contre le métal froid. Il était 23h47. Il lui restait vingt-sept heures avant la fenêtre de sauvetage, et une question qui le torturait :

*Pourquoi cette date ? Pourquoi le jour où ma mère a disparu ?*

Il se mit à courir vers le métro, la pluie noyant ses silences. Il avait besoin d’un allié. Il avait une idée de qui contacter.

Mais d’abord, il devait passer au Vieux Passage du Colisée, voir si Maya pouvait accéder à une mémoire qu’aucun système n’aurait dû pouvoir forger.