Le Voleur de Mémoires de Paris
Lire le chapitre 23: Elodie's Return
Les fenêtres de l’appartement donnaient sur un canal mort, noir comme de l’encre. Luca Vidal n’allumait jamais les lumières avant la tombée de la nuit. Une habitude de rat. Il s’était installé dans le 19e, chez un receleur qui lui devait une faveur, un taudis sans nom avec des câbles qui pendaient des murs comme des lianes mortes. Il s’y sentait presque bien.
Le bruit vint de la serrure. Un grattement précis, trois secondes, puis un clic sec. Luca avait déjà le pistolet à la main quand la porte s’ouvrit.
Elodie se tenait dans l’embrasure, essoufflée, les cheveux collés à la tempe par la sueur. Elle portait encore une veste de l’administration pénitentiaire, arrachée au niveau d’une épaule, dévoilant une peau striée de griffures fraîches.
— Tu ne m’embrasses pas ? dit-elle, un sourire au coin des lèvres.
Luca baissa l’arme. Il n’était pas du genre surpris, mais là, il sentit son pouls accélérer pour une autre raison que la peur. Elle était censée être à la Santé, cellule haute sécurité, surveillance renforcée. Personne ne sortait de la Santé.
— Comment…
— Il y a une grève des cuisines, dit-elle, entrant comme si elle possédait les lieux. Les gardiens faisaient des heures sup’ en jouant aux cartes. J’ai eu besoin de vingt minutes et d’un tournevis.
Elle s’arrêta devant la table où il avait étalé des photos, des relevés GPS, des mémos encodés. Elle balaya le tout d’un regard rapide, puis ramena ses yeux sur lui. Ses yeux à elle étaient plus durs que dans son souvenir — la prison les avait trempés.
— Tu as avancé, dit-elle lentement. Le journal de Florence. La villa. Tu sais pour Jean-Pierre.
Luca resta figé. Il n’avait prononcé ce nom qu’une fois, dans sa tête, en regardant le visage figé dans la mémoire de Solène Marchal. Il ne l’avait partagé avec personne.
— Comment tu sais ça ? demanda-t-il, la voix basse.
Elodie écarta une mèche de son visage. Elle avait une entaille à l’arcade sourcilière, suturée grossièrement. Pas de prison — un combat. Elle tendit une main et désigna une de ses photos : le portrait de Jean-Pierre Moreau, capturé dans le dernier flash de la mémoire de la journaliste.
— Je ne l’ai pas vu en cambriolant une villa. Je l’ai vu là-bas. Elle appuya un doigt sur la tempe. En cellule, il y avait une vieille femme. On l’appelait la Comtesse. Trafic de souvenirs volés, trente ans de carrière, et elle était assez ratée pour se faire prendre en train de revendre ses propres mémoires de jeunesse pour payer sa came. On a parlé, les nuits sont longues. Elle m’a raconté que dans les années 90, un jeune homme riche venait vendre des souvenirs de tiers, jamais les siens. Un habitué. Elle ne connaissait que ses initiales, J.M. Un jour, elle avait cru le reconnaître dans le journal télévisé, au côté de Catherine Moreau lors d’une levée de fonds. Elle avait retrouvé son nom : Jean-Pierre. Le frère aîné.
— Le nouveau-né Dynastie, murmura Luca.
— Qui aurait cru que le bon fils, celui qui gère la fortune familiale, était le plus tordu ?
Luca posa l’arme sur la table, le canon pointé vers le mur. Il sentait le poids de la coïncidence — pas de coïncidence, de la convergence. Le nom de Jean-Pierre Moreau n’était plus une hypothèse. Il était une certitude.
Elodie fit le tour de la table. Elle se pencha sur l’étalage de notes. Elle lisait vite, ses doigts glissant sur les transcriptions, les cartes, les codes.
— Tu sais ce que ça veut dire, Luca ? demanda-t-elle. Ta mère ne protégeait pas Catherine Moreau contre des rivaux politiques. Elle protégeait Catherine contre son propre frère. Riviera Delta, ce n’était pas un nom d’opération. C’était la preuve que le frère de la candidate faisait sous-traiter des effacements de mémoire, des assassinats propres, sur la Côte d’Azur. Le deuxième cube, celui de Vence, il ne contient pas une mémoire. Il contient des preuves composites. Des témoignages qu’on a imprimés sur neurones, pour les cacher.
Luca regarda la carte de Vence, marquée d’un cercle rouge à l’encre. La double-muraille, l’entrepôt abandonné. Il y avait la vérité. Et derrière cette vérité, le visage d’une mère qui avait choisi de disparaître plutôt que de témoigner.
— Tu veux aller chercher le cube ? demanda-t-il.
— Bien sûr qu’on va chercher le cube, dit-elle en se redressant. Mais d’abord, il faut frapper à la source.
Elle plongea la main dans une poche intérieure de sa veste de prison et en sortit une carte professionnelle en carton blanc. Lisse, comme neuve. Au centre, un nom : Jean-Pierre Moreau, Fondation Moreau pour la Mémoire Historique.
— Je l’ai piquée à un gardien qui faisait des visites au parloir, dit-elle. Le bon frère vient visiter les gens en prison. Il a des contacts à tous les étages. Le réseau de La Taupe est dans les murs pénitentiaires, pas seulement dans la rue.
Luca approcha la carte. Le carton sentait l’encre fraîche et le parfum cher. Il retourna la carte et vit, au dos, une adresse au crayon : un entrepôt au 12 quai de Bercy, sous l’ancienne voie ferrée.
— Il organise des rendez-vous discrets ici, poursuivit Elodie. Pour les clients qui veulent une rencontre en personne. La Fondation est une façade — c’est un point de contact pour les négociations de souvenirs volés.
Luca leva les yeux vers elle. Il vit la fatigue dans ses épaules, mais aussi une détermination nouvelle. La prison n’avait pas brisé Elodie ; elle l’avait faite acérée.
— Tu veux l’affronter en face, dit-il. Pas par les preuves. En direct.
— Les preuves peuvent être volées, effacées, déclarées forgées. Un homme en face de nous, qui sait qu’on sait, il est plus vulnérable. Il fera une erreur.
— Tu as déjà vu La Taupe ? demanda Luca. Est-ce que tu es sûre que le visage de Jean-Pierre…
— Non, dit-elle, coupant net. Je n’ai jamais vu La Taupe. Personne ne l’a vu et vécu. Mais la Comtesse m’a donné autre chose.
Elle sortit un morceau de papier plié, usé aux pliures, comme un souvenir qu’elle avait gardé pendant des mois. Elle le déplia sur la table. C’était un dessin approximatif — un croquis fait derrière des barreaux, mais précis dans les proportions : un tatouage. Une forme de vague, avec un œil. Identique à celui que Luca avait vu sur l’épaule de sa mère dans ses souvenirs, et à celui que La Taupe avait dessiné sur le mur de sa planque.
— Jean-Pierre a fait tatouer un mémorial, dit Elodie. Après la mort de son père. Le seul qui connaissait le motif, c’est la Comtesse. Elle l’a vu en pleine transaction de souvenirs. Elle n’a jamais oublié un tatouage.
Luca fixa le dessin. Il sentait sa gorge se serrer. Le même motif exact. La même onde, la même pupille. Il n’y avait pas de place pour le doute.
— Alors on va au quai de Bercy, fit-il lentement. Mais on ne va pas se présenter à la porte.
Il poussa une photographie satellite de l’entrepôt, déjà glanée dans les données de la mairie — des accès souterrains qui longeaient la Seine.
— Tu connais le tunnel de service ? demanda-t-il.
Elodie sourit. Un sourire de voleuse, la première fois que Luca le voyait depuis son retour.
— Je connais tous les tunnels de service qui mènent à un homme qui ne mérite pas d’être libre.
Elle tendit la main, paume ouverte. Il prit la main, la serra, et là, dans le geste, il sut que ce n’était plus une alliance — c’était un pacte. Il n’avait plus envie de lui cacher ses dettes, ses mensonges, ses fuites. Ça viendrait plus tard. Maintenant, il fallait marcher.
Il éteignit sa lampe de poche. Le silence revint, plein d’une résolution nouvelle.
— Demain à l’aube, dit-il. Avant que les gardiens signalent ta cavale.
— Ils ont le signalement d’une détenue qui a sauté par une fenêtre du troisième étage, dit-elle. La rumeur va circuler que je me suis évadée par le toit. Ça nous donne douze heures.
— Alors on a douze heures.
Il regarda une dernière fois les photos de Jean-Pierre Moreau — en costume, souriant, aux côtés de sa sœur Catherine lors d’un gala de charité. Le frère qui avait fait tatouer un hommage à son père. Le frère qui faisait extraire des souvenirs à la pince chirurgicale.
Douze heures.
La course commençait maintenant.
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