Le Voleur de Mémoires de Paris
Lire le chapitre 24: The Lie Unraveled
Le bruit du métro s’éteignit derrière eux quand Elodie referma la porte de l’appartement. La pluie battait les vitres du sixième étage, brouillant les lumières de Bercy. Luca s’adossa au mur, les mains dans les poches, la lettre de sa mère encore dans sa veste. Il n’avait pas osé l’ouvrir depuis Vence.
Elodie ne lui laissa pas le temps de respirer.
— Ton frère. Tu ne m’as jamais parlé de ton frère.
Luca releva la tête. Elle se tenait au milieu de la pièce, les bras croisés sur sa combinaison noire encore humide de l’évasion. Ses yeux, d’un vert acier, ne cillaient pas.
— Je n’ai pas de frère.
— Non. *Moi*, j’en ai un. Gabriel. Il a disparu il y a onze ans. Et quand j’ai voulu retrouver ses traces dans les archives de la ville, il n’existait plus. Pas de fiches, pas de photos, pas de mémoire collective. Comme si on l’avait effacé du monde entier.
Luca sentit un vide se creuser sous ses côtes. Il connaissait ce sentiment. Il l’avait ressenti chaque jour depuis que sa mère avait disparu.
— Et tu sais ce que j’ai découvert, continua Elodie en faisant un pas vers lui. Gabriel n’est pas mort. Il a été *acheté*. Ses souvenirs ont été extraits, conditionnés, revendus. Il est devenu une coquille vide quelque part dans un hôpital public, alimenté par une perfusion de dopamine artificielle. C’est le business de Jean-Pierre Moreau. C’est le business de La Taupe.
— Elodie, je—
— Tu le savais. Tu savais que ça le faisait. Tu le savais quand tu m’as menti, quand tu m’as dit que tu avais volé cette mémoire pour la revendre à un collectionneur anonyme. C’était un mensonge, Luca. Ce cube, c’était de la monnaie d’échange pour payer une dette que tu avais envers La Taupe.
Silence. La pluie tambourinait plus fort.
Luca ferma les yeux. Il avait joué cette scène dans sa tête cent fois, avec des mots différents, des excuses différentes. Au final, il n’y avait que la vérité, nue et moche.
— Ma mère, dit-il lentement. La Taupe — Jean-Pierre — m’a contacté il y a trois ans. Il avait des preuves que ma mère était encore en vie, quelque part, protégée par un programme de l’État. Il m’a dit que si je travaillais pour lui, si je récupérais des cubes compromettants, il me donnerait l’emplacement. J’ai cru qu’elle pouvait être sauvée.
Elodie ne bougea pas.
— La mémoire de Solène Marchal, continua-t-il. C’était une commande directe de La Taupe. Il m’a dit que c’était un dossier politique, rien de plus. J’ai accepté parce qu’il me devait une réponse. Quand j’ai découvert que c’était une journaliste qui enquêtait sur sa sœur, il était trop tard. J’étais trop dedans.
— Trop dedans pour quoi ? Pour me laisser te croire, moi ?
— Pour te protéger. Toi aussi, tu avais ton frère. Je ne voulais pas que tu finisses comme lui. Comme ma mère. Comme cette putain de famille Moreau.
Les mots restèrent en suspension entre eux, lourds comme du plomb.
Elodie baissa les bras. Sa mâchoire se desserra d’un cran, et Luca vit quelque chose céder dans sa posture — pas de la colère, mais de la fatigue. Une lassitude profonde de celles qui viennent après des nuits blanches passées à reconstruire les pièces d’un puzzle dont on a caché les pièces soi-même.
— Tu crois qu’elle est encore en vie ? demanda-t-elle d’une voix plus douce.
— J’ai trouvé son journal. Elle servait de garde du corps à Catherine Moreau. Elle a découvert quelque chose sur Jean-Pierre, sur cette opération Riviera Delta. Elle a effacé ses propres souvenirs pour se protéger — et pour protéger la preuve sans la compromettre. Elle a laissé des indices pour que je les trouve. Mais je pense qu’elle savait que je viendrais. Elle savait que La Taupe me ferait chanter.
— Alors le cube que tu as volé chez Solène, c’est autre chose.
Luca acquiesça lentement.
— C’est la preuve que Jean-Pierre a assassiné Solène pour l’empêcher de parler. La seconde couche de données, celle que je t’ai donnée, elle contient les coordonnées GPS de la villa, oui. Mais elle contient aussi une autre image, cachée dans le visage même de la victime. Le reflet du tueur. Jean-Pierre Moreau. Et je pense que le cube de Vence — celui que je n’ai pas encore eu le temps d’ouvrir — contient la contrepartie. Le meurtre complet, de A à Z. Une preuve composite.
Elodie fit un pas vers lui. Il sentit son odeur — pluie, cendre, détermination.
— On a neuf heures, dit-elle. Peut-être moins avant que les flics ne retrouvent ma trace dans les caméras du métro. Et tu me dis que tu as passé trois ans à servir le type qui a tué ma famille, effacé mon frère, et fait disparaître ta mère — pour me protéger ?
— Je n’ai pas eu le choix.
— Tu l’avais. Tu aurais pu me le dire.
Luca ne trouva pas de réponse.
Elodie le regarda longtemps. Puis elle laissa échapper un souffle qui ressemblait presque à un rire, un son amer et léger à la fois.
— Tu sais ce que c’est, le pire dans tout ça ? demanda-t-elle.
Il secoua la tête.
— C’est que je l’aurais fait. Pour mon frère, j’aurais fait exactement la même chose. J’aurais menti, volé, trahi. Alors je ne peux pas te détester pour ça. Je ne peux pas te détester pour avoir essayé de sauver la seule famille qui te restait.
Elle s’approcha encore, et Luca sentit ses doigts contre sa mâchoire — hésitants d’abord, puis fermes.
— Mais si tu me mens encore une fois, dit-elle, je ne te laisserai pas finir dans un hôpital public. Je te laisserai crever dans la rue avec tes regrets.
Il saisit son poignet, sentit le pouls rapide sous la peau tiède.
— Je ne te mentirai plus.
Ils restèrent un instant comme ça, suspendus entre la folie de la nuit et le silence du matin qui approchait. Dehors, Paris commençait à s’éveiller, indifférente aux secrets qui s’y cachaient.
Elodie recula, passa une main dans ses cheveux courts.
— Alors, on fait quoi ? On a un cube encore scellé à Vence, une journaliste morte, un frère assassin, une mère disparue qui a servi de garde du corps à une femme qui veut devenir présidente. Et deux complices qui pourraient passer le reste de leur vie en prison pour moins que ce qu’on projette de faire.
Luca sortit la lettre de sa mère de sa veste. Il la tenait depuis deux jours sans l’ouvrir — par peur, par manque de temps, par tout ce qu’elle pourrait contenir. Maintenant, il déchira l’enveloppe.
Le papier était épais, vieilli, avec une odeur légère de tabac et d’encre sèche. À l’intérieur, une seule feuille, couverte de l’écriture nerveuse de sa mère. Et une carte magnétique rouge, plate, ornée d’un hologramme discret aux armes de la République.
Luca lut à voix haute :
— « Mon fils, si tu lis ceci, c’est que tu as trouvé la villa. Tu es plus proche de la vérité que je ne l’ai jamais été. Jean-Pierre Moreau n’agissait pas seul. Catherine savait. Elle n’a jamais rien ordonné, mais elle a laissé faire. Elle a laissé son frère tuer, effacer, vendre. Et elle s’est servi de lui pour éliminer ses ennemis politiques. Elle ne sait pas ce que j’ai découvert. Elle ne sait pas que j’ai gardé une copie de l’opération Riviera Delta. Mais si elle l’apprend, elle ne reculera devant rien. Vous ne pourrez pas faire tomber le frère sans faire tomber la sœur. Et vous ne pourrez pas faire tomber la sœur sans la faire tomber elle-même. »
Il retourna la lettre. Au dos, plus bas, une ligne écrite plus récemment — à l’encre différente, légèrement baveuse :
« La carte magnétique ouvre le caveau familial Moreau au Père-Lachaise. Tout y est. Mais sache une chose, mon fils : en ouvrant cette porte, tu scelleras le sort de Catherine. Et Catherine seule a le pouvoir de te détruire ou de te sauver. Choisis bien ta vérité. »
Luca leva les yeux vers Elodie.
Elle souriait — pas une joie, mais une flamme. Une étincelle qui attendait son carburant.
— On va faire tomber la dynastie, dit-elle. Pas juste le frère. La sœur. La campagne. Le tout.
Luca plia la lettre lentement, la rangea dans la poche intérieure de sa veste, contre son cœur. Il lui tendit la carte.
— Le Père-Lachaise, dit-il. Avant que les autorités ne resserrent l’étau. On a peut-être six heures, peut-être moins.
Elodie prit la carte, la fit tourner entre ses doigts. Ses yeux brillaient d’une détermination neuve.
— Et si la lettre est un piège ?
— Elle l’est peut-être. Mais c’est le seul chemin que ma mère m’a laissé. Et si elle a choisi ce chemin, c’est qu’il mène quelque part.
Il s’approcha d’elle, saisit son autre main.
— Ensemble, cette fois. Du début à la fin.
Elle lui serra les doigts.
— Du début à la fin.
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