Le Voleur de Mémoires de Paris
Lire le chapitre 26: Burnt Bridges
La fusillade éclata comme un orage mal rêvé. Les premières balles pulvérisèrent la vitrine du café où Luca et Elodie venaient de s’engouffrer, soufflant dans une pluie de verre les tables du trottoir. Luca jeta Elodie derrière le comptoir, son implant crépitant d’un flux de données parasites — il n’avait pas besoin de les voir pour savoir. C’étaient des hommes de Moreau. *Ses* hommes.
— Elle n’a même pas attendu le délai, souffla Elodie, le souffle court. Vingt-quatre heures, elle disait. On a eu cinq minutes.
— Elle a menti pour gagner du temps, répondit Luca, en s’accroupissant. Le temps de nous localiser.
Une rafale cisaille le zinc au-dessus d’eux. Leurs tirs étaient précis, couvraient toutes les sorties. Deux hommes entraient par la porte, armes levées, visages masqués derrière des visières optiques. Luca sortit son pistolet, riposta sans viser, pour les tenir à distance. Le serveur, un gamin qui ne devait pas avoir vingt ans, rampait vers l’arrière-boutique dans une flaque de son propre sang, la main plaquée sur l’épaule.
— La réserve, murmura Elodie. Il y a un passage vers les quais de la gare. Le réseau des catacombes.
Luca la suivit, rampant sur le sol gras de café et de débris. Derrière eux, l’équipe de frappe avançait prudemment, faisant feu dans chaque recoin. L’implant de Luca grésilla : un message bref, crypté, de sa fonctionnalité de suivi de sauvegarde. Une preuve numérique — son appartement à Belleville était en train de brûler, ses serveurs locaux déconnectés un à un. Adrian. Le nom fit écho dans sa tête. Il n’avait pas répondu à son appel depuis deux heures.
Ils passèrent par une porte blindée que la propriétaire n’avait jamais utilisée, puis dévalèrent un escalier de pierre humide qui sentait le moisi et le métro ancien. La lumière des lampes de secours dessinait des auréoles jaunes sur des carreaux ébréchés. En bas, une rame abandonnée, vitres fumées, rouillée sur des rails morts. Luca retint son souffle, tendit l’oreille. En haut, les pas lourds des frappeurs piétinaient, mais ils ne connaissaient pas ce dédale. Ils s’arrêtaient, communiquaient par gestes.
Elodie se faufila à travers une brèche dans le mur, un trou qui menait à un tunnel de service. Une galerie plus étroite, ancien boyau de maintenance du XIXe siècle, avec ses tuyaux et ses câbles. Ils marchèrent en silence pendant ce qui sembla une éternité, jusqu’à ce que les bruits de poursuite s’estompent. Luca sentait son cœur battre contre ses côtes, une douleur sourde au côté gauche. L’adrénaline retombait, laissant place à un vide froid.
— Le réseau, dit-il, épuisé. On va sortir par la ligne 2, station Père-Lachaise.
— Tu es sûr ? On n’est pas revenus chez toi.
— Mon appartement n’existe plus. Mon serveur est mort. Et Adrian… on l’a laissé là-bas.
Il ne savait pas pourquoi il avait dit ça. Adrian n’était pas là-bas. Adrian était la connexion, l’avocat, le seul à savoir où se trouvait physiquement chaque preuve, chaque copie de sauvegarde. Si Moreau le tenait, la résistance était coupée à la racine. Luca s’arrêta, s’appuya contre la paroi de briques. La fatigue pesait comme un manteau mouillé.
— Je n’ai plus personne, Elodie. Enfin si — j’ai toi. Mais toi… tu es la seule chose que je n’ai pas encore compromise.
— Tu ne m’as pas compromise. Tu m’as libérée, dit Elodie, les yeux vifs. Et Adrian est vivant. Ils le veulent vivant, pour les informations. Il est plus précieux comme otage que comme cadavre.
— Tu ne connais pas Moreau.
— Si. J’ai passé six mois dans la même prison que son réseau. Je sais ce qu’il fait des gens qu’il ne peut pas utiliser. Il les efface. Pas seulement les tuer — effacer leur passé, leurs noms, leurs souvenirs. Il ne laisse que des enveloppes vides.
Luca sentit un frisson descendre le long de sa colonne. Jean-Pierre Moreau. La Taupe. Le frère criminel. Et Catherine qui savait, qui avait toujours su. Le couple de vipères au sommet de la République dataire. Et lui, avec une clé magnétique pour un caveau de famille et un cube de mémoire d’un repaire à Vence qu’il n’avait même pas ouvert.
Il fouilla dans sa poche intérieure, sortit le cube. Il était petit, métallique, poids d’une paume. Un œil d’obsidienne poli.
— Ma mère a caché des preuves dans ce truc, murmura-t-il. Elle a négocié sa vie avec Moreau. Elle a sacrifié ses propres souvenirs pour que je puisse trouver ça un jour. Et moi, j’ai passé dix ans à voler ceux des autres quand j’aurais dû ouvrir le sien.
Elodie s’approcha, posa une main sur son bras.
— Tu avais besoin de survivre. Pour toi, pour elle.
— Pour elle ? Elle est morte, Elodie. Elle a disparu quand j’avais huit ans. Personne n’a jamais su où. Et tout ce que j’ai fait depuis — les vols, les deals, les mensonges — c’était une manière de ne jamais affronter ça. De ne jamais ouvrir cette boîte.
Les bras d’Elodie l’enlacèrent. Il laissa sa tête retomber sur son épaule, respirant le mélange de sueur, de métal et de vieille pierre. Sur le quai désaffecté, dans la pénombre des catacombes, deux réfugiés en sursis s’étreignaient.
— Alors, souffla-t-elle contre son oreille. Arrêtons de fuir. On va faire ce que tu as toujours su faire, non ? Diffuser la mémoire. La jeter aux yeux de Paris.
— Pour qu’ils la voient et la nient. Ils ne croiront pas plus un voleur qu’un tueur.
— Ils croient ce qu’on leur montre encore et encore. Jusqu’à saturation. Et j’ai exactement le moyen de la montrer à tout le monde.
Luca se dégagea, la regarda. Dans ce visage tiré, malgré les cernes et la poussière, quelque chose de déterminé flambait. Il savait ce qu’elle allait dire avant qu’elle ne le formule.
— La résistance, Elodie.
— Oui. Des hackers-mémoire, des gens qui refusent le monopole des Moreau. Ils s’appellent Les Passeurs. Mon frère Gabriel était l’un d’entre eux avant que La Taupe ne l’efface de l’existence numérique. Ils ont une infrastructure — des antennes, des pirates, des gens planqués dans chaque arrondissement. Je peux les retrouver.
— Et s’ils ne veulent pas nous aider ?
— Ils voudront. Tu as dans la main la preuve que les Moreau dirigent la seule industrie qu’ils prétendent réguler, et que la femme qui sera présidente les laisse faire. C’est exactement ce qu’ils espéraient, mais ils n’osaient pas y toucher sans une pièce aussi grosse.
Le cube pesait lourd. Luca contempla ses reflets dans la lumière jaune. La mère avait laissé cette clé, ce chemin. Et lui, tout à l’heure, il avait failli la jeter en fuyant.
Il releva la tête.
— On va les trouver. Et on va diffuser au matin. Quelle que soit la conséquence.
Le mot resta suspendu, comme une note de piano tenue trop longtemps. Conséquence. Conséquences pour sa mère, disparue depuis vingt-deux ans, dont le nom allait être traîné dans une enquête nationale. Conséquences pour lui, qui signerait son arrêt de mort numérique. Pour Elodie, évadée, recherchée.
— Et Lyon ?, demanda-t-elle soudain. Ta mère… ta mère est encore vivante, quelque part.
Luca secoua la tête, geste lent, comme ses muscles refusaient de suivre.
— Tu veux que je ne révèle rien pour la protéger d’une chose que je sais déjà ? C’est elle qui m’a laissé le chemin. Elle savait que ça finirait ici, sur un quai humide, avec une clé et une promesse. Je ne vais pas échanger ma survie contre la sienne une seconde fois. C’est terminé, les compromis. On brûle tous les ponts, Elodie. Tous.
Elle acquiesça, sans ajouter un mot. Dans le silence, le bruit lointain d’une rame de métro roula au-dessus de leurs têtes, comme le battement d’un cœur de fer à travers les veines de la ville. Paris, avec ses secrets, ses illusions, ses magasins de mémoire où l’on vendait des vies entières comme des bouteilles d’eau fraîche. Paris, qui croyait encore aux promesses.
Luca glissa le cube dans sa poche, vérifia le chargeur de son arme, puis tendit la main à Elodie.
— Alors va. Trouve tes Passeurs. Et dis-leur que le plus grand vol de l’histoire est sur le point d’avoir lieu.
Il sourit, un sourire sans joie mais sans peur. Elodie posa sa main dans la sienne, chaude et ferme.
Ils marchèrent longtemps dans l’obscurité, jusqu’au premier souffle d’air frais qui filtrait d’une bouche de métro ouverte sur la nuit. La pluie tombait fine sur les pavés. En haut, une enseigne bleutée : Père-Lachaise. Là-bas, sous la terre, dormait un caveau que personne n’avait découvert depuis des années. Presque personne.
— Commençons par là, dit Luca, en pointant la grille du cimetière. Avant la lumière. Les morts gardent mieux les secrets que les vivants.
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