Le Voleur de Mémoires de Paris
Lire le chapitre 27: The Underground Network
Les escaliers de service sentaient le moisi et le cuivre brûlé. Luca suivait Elodie dans le dédale des sous-sols du dix-neuvième arrondissement, là où les anciens abattoirs de la Villette étaient devenus un cimetière de serveurs棄. Leurs pas résonnaient sur le béton craquelé, et chaque écho lui rappelait les vingt-trois heures qui lui restaient avant que Catherine Moreau ne le fasse disparaître.
« Encore loin ? » demanda-t-il, la voix rauque.
Elodie ne se retourna pas. Ses cheveux courts collaient à sa nuque, humides de la transpiration des tunnels. Elle portait encore la combinaison de prison qu'elle avait volée, zippée jusqu'au menton comme une seconde peau.
« Ils n'aiment pas les visiteurs. Surtout ceux qui traînent des ennuis derrière eux. »
Elle s'arrêta devant une porte blindée, martelée de rivets rouillés. Trois coups. Pause. Deux coups. Pause. Un coup long. La porte s'entrouvrit sur un visage étroit, balafré d'une cicatrice qui lui mangeait la joue gauche.
« Elodie. Tu nous avais dit que t'étais morte. »
« Gabriel aussi, m'a-t-on dit. Et pourtant, je suis là. »
La cicatrice plissa les yeux. Il regarda Luca, puis le cube de mémoire qu'il portait en bandoulière.
« Il est mouillé ? »
« Il est vivant. C'est déjà ça. »
La porte s'ouvrit en grand. Derrière, un espace immense s'étendait, une ancienne chambre froide transformée en salle de guerre. Des câbles couraient le long des murs, alimentant des rangées de postes de travail holographiques. Une vingtaine de personnes s'affairaient, certaines coiffées de casques d'immersion, d'autres traçant des schémas sur des surfaces tactiles.
Au centre, une femme d'une cinquantaine d'années se tenait droite comme une lame. Cheveux gris coupés au bol, un blouson de cuir usé sur les épaules, et des yeux d'un bleu si pâle qu'ils semblaient presque blancs. Elle regardait Luca comme on examine une pièce suspecte.
« Anouk, dit Elodie. C'est lui. »
Anouk fit le tour de Luca, lentement. Il sentit son regard s'attarder sur l'implant à sa tempe, sur le cube, sur ses mains crispées.
« Le voleur qui a volé une mémoire d'assassinat à la morgue numérique de Catherine Moreau. » Sa voix était basse, presque mélodieuse. « Tu sais que tu as mis le feu aux poudres ? Depuis ton coup, les marchés de mémoire ont verrouillé leurs protocoles. Le prix des souvenirs noirs a triplé. »
« Je ne cherchais pas à mettre le feu. Je cherchais la vérité. »
Anouk rit. Un rire sec, sans joie.
« La vérité. On en vend en boîte, maintenant. Elle est peut-être dans ta poche, cette vérité-là. »
Luca ouvrit le cube et en tira le petit disque de cristal qui contenait la mémoire de sa mère. Il le fit tourner entre ses doigts, la lumière des hologrammes s'y reflétant.
« Dedans, il y a une mémoire qui prouve que le frère de Catherine Moreau est un assassin de masse. Et que Catherine le savait, qu'elle l'a utilisé. Il y a assez pour les faire tomber tous les deux. »
Le silence tomba dans la pièce. Les opérateurs levèrent la tête. Anouk s'approcha, les yeux fixés sur le disque.
« D'où vient cette mémoire ? »
« De ma mère. Elle était chercheuse au Service de Mémorisation Nationale. Elle a disparu il y a dix ans. Ce disque est arrivé après sa mort présumée, avec une lettre. »
Anouk tendit la main, mais Luca recula d'un pas.
« Je n'ai pas traversé les tunnels pour la confier à une étrangère. On m'a dit que vous étiez des ennemis des monopoles. Que vous vous appeliez Les Passeurs. Que vous voliez les mémoires aux riches pour les rendre aux pauvres. »
« C'est ce qu'on était. Avant que les Moreau ne nous déclarent la guerre. » Elle pointa la cicatrice de l'homme à la porte. « Tarek a perdu son frère dans un raid de La Taupe. Moi, j'ai perdu deux de mes enfants. Leurs souvenirs ont été effacés, vendus à des collectionneurs privés. »
Luca sentit Elodie se crisper à côté de lui. Elle savait. Gabriel aussi était passé par là.
« Je veux diffuser cette mémoire sur tous les écrans de Paris, dit Luca. Pendant que Catherine Moreau se prépare à gagner les élections. Si les gens voient ce que son frère a fait, ce qu'elle a couvert... »
« ... elle tombera, finit Anouk. Et avec elle, tout le commerce de mémoires qu'elle protège. » Elle croisa les bras. « Et qu'est-ce que tu nous offres, en échange ? »
Luca hésita. Il sentit le poids du second cube dans sa poche, celui de Vence, toujours fermé. Il n'en avait pas parlé à Anouk. Il ne savait même pas ce qu'il contenait.
« Mon réseau est compromis. Mes contacts sont morts ou capturés. Je n'ai que cette mémoire et ma peau. »
« Ta peau, on n'en a pas besoin. Ta mémoire, si. » Anouk s'approcha encore, à un mètre de lui. « Tu veux retrouver ta mère ? Tu veux savoir ce qu'elle est devenue ? »
Luca sentit son cœur se serrer. « Vous savez quelque chose ? »
« On sait que les Moreau ont un coffre au Père-Lachaise. Une voûte familiale, souterraine. Tu le sais aussi, puisque tu y vas. » Elle sortit un petit carnet de sa poche, le feuilleta. « On sait qu'elle contient des archives personnelles de la famille. Des disques originaux, des souvenirs de naissance, des preuves. Et au fond, derrière un verrou biométrique, il y a une machine. Une arme. »
« Une arme ? »
« Un dispositif de fragmentation mémorielle. Du matériel militaire, développé par la Division pour effacer les souvenirs de masse. Les Moreau l'ont volé il y a quinze ans, pour effacer les témoins gênants. La Taupe l'utilise pour couvrir ses crimes. »
Luca échangea un regard avec Elodie. Elle haussa les épaules, le visage fermé.
« Vous voulez que je vous le vole, » dit Luca. « Vous voulez que je serve d'appât. »
Anouk sourit enfin. Un sourire froid, calme.
« Nous voulons que tu fasses ce pour quoi tu es doué, Luca Vidal. Voler. Tu entres dans la voûte, tu récupères la mémoire de ta mère — si elle y est, ce dont je doute — et tu prends le dispositif. En échange, nous diffusons la mémoire de ta mère sur chaque écran de Paris. Trois cents millions de spectateurs. En une heure, Catherine Moreau peut dire adieu à sa campagne, à sa famille, à sa vie politique. »
« Et si la mémoire de ma mère n'y est pas ? »
Anouk cligna des yeux.
« Alors tu devras choisir. La mémoire, ou la machine. Mais nous, on veut la machine. »
Luca serra le disque dans sa main. Les visages de tous ceux qu'il avait perdus défilaient sous ses paupières : sa mère, Adrian, Elodie en larmes dans le tunnel. L'horloge tournait. Il lui restait moins de vingt-quatre heures.
« Marché conclu, » dit-il.
Anouk lui tendit la main. Il la serra. Sa poigne était ferme, chaude, presque fraternelle.
« Une dernière chose, » dit Anouk. « Tarek vous accompagnera. Il connaît les tunnels sous le cimetière. Et il a une dette à régler avec le frère Moreau. »
Derrière eux, l'homme à la cicatrice sortit de l'ombre, un pistolet à impulsion magnétique à la ceinture.
« Content de te revoir, Elodie, » dit-il. Sa voix était éraillée, comme s'il n'avait pas parlé depuis des jours. « Gabriel me manque. Mais ce soir, on va lui rendre hommage. »
Elodie hocha lentement la tête. Luca vit ses jointures blanchir.
« Avant de partir, » dit Anouk, en faisant glisser un petit boîtier sur la table, « regarde ça. Nos antennes ont capté cette transmission il y a deux heures. »
Elle activa le boîtier. Un hologramme apparut — un visage qu'il connaissait, pâle et fatigué. Le visage d'Adrian, son avocat, son presque ami.
« Je m'appelle Adrian Kessler, » dit l'hologramme, les yeux écarquillés. « Je suis détenu quelque part sous Paris. On me fait dire ceci. Si Luca Vidal ne se rend pas à la préfecture de police avant vingt-deux heures ce soir, je serai exécuté. » Il y eut un silence. Luca fixa le visage spectral, puis Anouk.
« Ils essayent de vous faire flancher, » dit-elle.
« Ils essayent de me faire renoncer. » Sa voix était basse. « Et maintenant ? »
Anouk coupa l'hologramme. La pièce sembla plus sombre encore.
« Maintenant, on avance plus vite. Le Père-Lachaise t'attend avant l'aube. Et si le temps presse... la voûte n'aura jamais autant de gardes. »
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