Le Voleur de Mémoires de Paris
Lire le chapitre 29: The Last Surviving Memory
Les débris du dispositif mémoire jonchaient le sol du repaire des Passeurs, fragments de verre et de métal tordu reflétant la lumière jaune des néons. Anouk se tenait au-dessus, les bras croisés, son visage buriné impassible. Tarek, lui, faisait les cent pas en serrant les poings, et Elodie avait posé sa main sur l’épaule de Luca sans que celui-ci s’en aperçoive.
« Tes gars ont tiré trop juste », lança Luca sans détacher son regard des restes fumants de la machine.
« Personne ne pouvait prévoir qu’un putain de sniper de La Taupe viserait le cœur même de la machine », répondit Anouk, la voix sèche. « Les dommages sont irréversibles. La mémoire de ta mère est introuvable dans ce tas de ferraille. »
Luca s’accroupit, ramassa ce qui ressemblait à un disque de stockage carbonisé. Il le laissa retomber dans la poussière. Sa mère. Encore une fois. Chaque fois qu’il croyait toucher du doigt son histoire, elle lui glissait entre les doigts comme l’eau de la Seine sous la glace.
« Il reste une copie », murmura-t-il.
Tarek s’arrêta de marcher. « Quoi ? »
« Moreau n’a jamais gardé une seule version de quelque chose d’important. C’est sa paranoïa. Elle a toujours un plan B. Un enregistrement miroir, quelque part. » Luca se releva lentement, les genoux rouillés par l’adrénaline qui retombait. « Et si elle tient le chantage sur ma tête, c’est que cette copie lui garantit encore une partie de son pouvoir. Elle ne l’a pas détruite. »
« Où ? » demanda Anouk.
« À l’Élysée. Elle ne la garderait nulle part ailleurs. Pas dans son appartement, pas chez elle. Le palais, c’est sa forteresse. Sa banque mémoire privée est blindée là-bas, toute la technologie que sa campagne autorise, mais aussi des fichiers secrets qu’elle ne peut pas laisser sortir. Ma mère était son ombre. C’est là que son souvenir est enterré. »
Elodie se tourna vers Anouk. « On ne peut pas le laisser y aller seul. »
« Il ne peut pas y aller du tout », coupa Tarek. « La dernière fois qu’on a joué les rats dans les murs du pouvoir, on a laissé des morts derrière nous. »
« J’ai une identité », dit Luca. Il sortit de sa poche un badge holographique froissé – celui d’un traiteur aux initiales dorées, volé des heures plus tôt dans la foule d’un catering proche du ministère. « Arnaud Perrier, chef pâtissier monté en grade. Le service du gala de l’Élysée cherche quinze extra pour la réception de ce soir dans l’urgence, ils ont publié l’appel il y a une heure. J’ai déjà envoyé un dossier bidon avec des références falsifiées. Ils ont validé. »
Anouk s’approcha, le toisa. « Tu crois pouvoir faire entrer cette technologie dans le palais sans passer ne serait-ce qu’une seconde sous leurs scanners ? La sécurité de l’Élysée est plus lourde que celle de la Générale. »
Luca haussa les épaules. « Je connais les couloirs de l’Élysée mieux que la plupart des conseillers de Moreau. J’y ai travaillé, il y a huit ans, comme technicien de maintenance pendant la rénovation du réseau mémoire souterrain. Les anciens accès physiques ne sont jamais vraiment supprimés. On les oublie, on les condamne par-dessus. Il y a une gaine technique à l’ancienne, au niveau -2, qui n’a pas servi depuis vingt ans. Elle débouche dans l’aile ouest. Personne ne la surveille parce que les plans actuels ne la mentionnent même plus. »
« Et la sécurité numérique ? » demanda Elodie. « Les scanners seront calibrés pour détecter toute puce mémoire, tout implant actif hors protocole. »
« Pour les invités, oui. Mais moi, je serai reste du personnel. Le personnel n’entre pas par les portes principales. Pas les traiteurs en tout cas. On passe par le sous-sol avec les livraisons. Si mon badge tient, je suis contrôlé au niveau des cargaisons, pas de la salle des fêtes. » Il tapota le badge. « La mémoire, je ne l’ai pas sur moi. Je la récupérerai là-bas, dans la banque mémoire de Catherine. Il faudra un transfert rapide. »
Tarek ravale sa salive, mâchoire serrée. « Adrian est toujours en vie, Luca. La menace d’exécution court toujours. Tu pars au palais d’une main, pendant qu’on perd du temps ici à parler de traiteurs ? »
« Je dois ramener cette mémoire. C’est le seul moyen d’avoir un levier sur Moreau pour sauver Adrian. Et c’est le seul moyen public de démontrer qui est vraiment Catherine Moreau. Cette mémoire, c’est la preuve que mon frère a agi seul ou qu’elle l’a guidé. Elle la garde parce qu’elle en a besoin. Et moi aussi. »
Elodie posa la main sur son bras. « On entre comment, dans un palais où cette femme va être en personne ? Elle est l’hôte. Elle croisera les visages de tous ses invités majeurs. »
« Elle ne regarde pas le personnel. C’est ce qui la rend humaine, et donc transparente. Elle s’efface pour les puissants. Les visages qui servent ne sont jamais regardés. »
Anouk croisa les bras, le visage fermé mais pas hostile. « Et une fois à l’intérieur, tu comptes faire comment pour trouver sa banque mémoire ? Elle ne va pas te conduire par la main. »
Luca respirait fort, les yeux fixés sur une carte mentale qu’il avait mémorisée pendant ses années dans ce bâtiment. Un passage, une porte blindée, un second niveau de sécurité. Puis la cage d’acier où la mémoire criminelle de sa mère était conservée. Son pouls battait trop vite.
« Je connais le chemin. Une seule porte témoin entre elle et moi. »
Elodie baissa les yeux, puis regarda Luca. « Tu n’y vas pas sans moi. »
Il secoua la tête. « Impossible. Tu es déjà sur toutes les images. Ils te repéreraient en trente secondes. »
« Et toi ? » demanda-t-elle, la voix tremblante.
« Adrian est mort dans trois heures si je ne fais rien. La fenêtre est étroite, mais c’est la seule qui s’ouvre. » Il remit le badge dans sa poche, les doigts serrés. « Je sors cette mémoire et je fous sa carrière par terre. Ensuite on s’occupera de La Taupe, ou de celle qui le remplace. »
Il se dressa, prêt à partir, quand le téléphone d’Anouk vibra. Elle le sortit, regarda l’écran, et son expression changea. Elle tendit l’appareil à Luca.
Un message texte, court, chiffré de façon grossière. Trois mots.
« Lâche prise. »
Luca fixa l’écran. Le numéro était celui de Catherine Moreau. Ces mots lui traversaient l’esprit comme une lame froide.
« Elle sait déjà », souffla Elodie, qui avait lu par-dessus son épaule.
Un second message arriva, une photo. Adrian, ligoté dans une cave indistincte, le visage gonflé, mais les yeux ouverts. Un compteur incrusté en haut de l’image affichait 02:47:11.
« Elle testait ma réaction », comprit Luca en serrant le téléphone. « Elle veut savoir si elle me tient. »
Il releva la tête vers Anouk et Tarek. « Je pars dans une heure. Avec ou sans vous. »
« Tu ne vas pas y arriver seul, Luca, dit Tarek, la voix plus douce qu’il ne l’aurait voulu. Le palais va grouiller de forces de sécurité. Et Adrian est quelque part, mais on ne sait pas où.
Luca jeta un regard à la photo une dernière fois, puis il la glissa dans sa poche intérieure, contre son cœur, à côté d’un vieux pendentif que sa mère lui avait laissé.
« Alors ce sera mon tour de jouer le pigeon au milieu des loups », dit-il. « Et cette fois, je ne compte pas sur la chance. »
Il franchit la porte de la planque des Passeurs, le palais l’attendait, comme un tombeau doré aux portes grandes ouvertes.
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