Le Voleur de Mémoires de Paris
Lire le chapitre 30: Cat and Mouse at the Palace
Les odeurs de truffe et de champagne collaient aux murs du vestiaire du personnel. Luca ajusta sa cravate blanche de traiteur, les doigts encore tremblants. Arnaud Perrier, trente-deux ans, traiteur agréé Élysée depuis quatre ans. Il avait payé ce faux papiers avec trois mois de revenus volés, six ans plus tôt. Une vie que même Catherine Moreau n'avait pas pu tracer.
Elodie apparut dans l'encadrement de la porte, méconnaissable. La perruque brune, la robe de soirée verte qu'elle avait arrachée des épaules d'une invitée dans les cuisines. Elle avait ce regard qu'il lui avait vu une seule fois, dans le métro, quand la frappe les poursuivait. Calme. Terriblement calme.
— Les invités commencent à entrer dans la salle des fêtes, dit-elle. Tu as dix minutes avant le discours de Moreau. Après, elle sera sur scène. C'est ta fenêtre.
Luca hocha la tête. Sa main glissa dans sa poche, toucha le locket de sa mère. Le petit médaillon d'argent, froid contre sa paume. Elle le portait le jour où elle avait disparu. Il l'avait retrouvé dans ses affaires à Vence, avec le second cube. Le cube qu'il n'avait toujours pas ouvert.
— Dix minutes, répéta-t-il. Ensuite je sors par le couloir de maintenance -2, je rejoins le point de rendez-vous sous le Pont Alexandre III.
— Je serai là. Ne sois pas en retard.
Elle partit sans un regard en arrière, ses talons claquant sur le marbre vers la salle des fêtes. Luca compta jusqu'à vingt, puis s'engagea dans le corridor de service. Les couloirs étaient trop propres, trop silencieux. Un palace ne devrait pas être aussi calme à vingt heures quarante-cinq, pendant que des centaines d'élus sirotaient du champagne à deux étages au-dessus.
Il connaissait ces murs. Huit ans plus tôt, il avait installé une ligne de cryptage dans les sous-sols pour un ministre qui avait oublié de la payer. Il avait passé trois nuits dans ces boyaux, marquant mentalement les issues, les angles morts, les caméras. Des souvenirs vieux d'une décennie, mais les bâtiments officiels ne changent pas facilement. Les secrets non plus.
Le bureau de Catherine Moreau n'était pas signalé aux plans. Mais Luca connaissait son chemin. Deuxième niveau de l'aile ouest, au fond du couloir desservant l'ancienne salle du conseil, une porte capitonnée avec une serrure biométrique achetée en sous-main par son chef de cabinet. Trois secondes de miroir, un clonage de carte et le plexus de brume d'un agent de sécurité endormi plus tôt dans les cuisines suffirent pour passer.
À l'intérieur, le bureau était aussi froid que son propriétaire. Des murs blancs immaculés, une table de travail noire sans paperasse, et le long du mur sud, une armoire blindée. Le terminal intégré affichait une brume dorée : un écran de projet neuronal à empreinte vocale.
Luca posa son kit d'effraction sur le bureau. Il brancha le câble à fibre sur le port de maintenance, derrière l'armoire. Les dix minutes se réduisaient à huit. Le téléchargement du cube de mémoire de sa mère, la copie conservée dans la banque pirive de Moreau, prendrait quatre minutes.
— Allez, murmura-t-il.
Le système lui répondit par un écran de chargement : 2%. Il passa à 7% au bout de trente secondes, puis 14%.
La porte s'ouvrit.
Luca se figea. Le câble vibra dans sa main. Il se tourna lentement, glissant la main vers son pistolet, mais son cerveau le reconnut avant son sang.
Adrian.
Adrian se tenait dans l'encadrement, en costume noir, mais ce n'était plus l'homme qui l'avait hébergé pendant trois ans. Son œil droit, remplacé par un implant arborant une iris rouge sang, fixait Luca avec un mélange de colère et de mécanique. Son bras gauche portait une fine cicatrice, de la paume au coude. La compression de la torture avait laissé des traces.
— Luca, dit Adrian d'une voix plate. Tu es en retard. Catherine pensait que tu viendrais par la verrière.
— Adrian. Je croyais que t'avais... tu as encore trois heures. Elle t'a promis.
Adrian rit. Un bruit cassé, sans joie.
— Elle a dit ça pour t'attirer ici. La photo que tu as reçue, le compte à rebours... c'est un signal, Luca. Pas un avertissement.
Luca regarda l'écran du terminal : 34%.
— Je te sors d'ici. Viens avec moi. On peut—
Une nouvelle salve de souvenirs traversa son esprit. Adrian, qui lui avait trouvé le premier client. Adrian, qui l'avait tiré d'un contrat mortel aux docks. Adrian, qui un soir de pluie lui avait avoué que sa sœur était morte sous la frappe de Moreau. L'homme qui avait été son ami, avant que la politique ne fasse de lui un otage.
— Elle t'a injecté quelque chose, dit Luca. Je vois ça dans ton œil. Le contrôle neuronal.
Adrian ne répondit pas. À la place, il avança. Luca laissa tomber le câble et se releva, les mains ouvertes.
— Je n'ai pas envie de te combattre, Adrian. Mais je dois récupérer cette mémoire. Celle de ma mère.
— Catherine m'a promis une chose, dit Adrian. Si je te ramenais vivant, elle ne toucherait pas à ma sœur. Elle a ma conscience dans un serveur quelque part. Une copie. Elle l'effacera si je te rate.
— Tu n'as pas besoin d'elle. On peut la déjouer. Le réseau Les Passeurs—
Adrian frappa le premier. Luca esquiva d'un mouvement latéral, sentit le souffle du poing sur sa tempe. Il heurta la table noire, les objets volèrent. L'écran affichait 52%. 53%.
— Je n'ai pas le choix, siffla Adrian. Tu ne comprends pas. Quand elle tient ton passé dans ses mains, elle tient tout ton futur.
Ils s'affrontèrent au corps à corps. Luca n'était pas un combattant, pas comme Adrian. Il savait voler, filer à l'anglaise, manipuler les mémoires. Mais à moins de deux mètres de distance, dans un bureau fermé, avec les minutes qui s'égrènent sur l'écran derrière lui, il ne pouvait pas s'esquiver.
Un direct l'atteignit à la mâchoire. Un second, au plexus. La vision de Luca se brouilla. Il tomba contre l'armoire, le métal froid dans son dos.
Il plongea la main dans sa poche. Pas le pistolet — un objet plus utile. Le virus qu'Anouk lui avait glissé, sous la forme d'une puce mémoire piratée, capable de rediriger tout le flux neuronal vers le réseau ouvert de la place de la Bastille, où des milliers de spectateurs verraient le contenu du cube sans filtrage.
Mais pour faire exécuter le virus, il devait le brancher sur le terminal. À 61% du téléchargement. L'écran derrière Adrian était à deux pas.
Encore deux pas de trop.
Adrian s'avança pour l'achever. Son bras articulé se mit à vibrer, un bourdonnement métallique. Le synthetik warrior de Catherine. Il n'était pas seulement retenu captif ; il était devenu un outil.
— Pardonne-moi, Luca. Elle a tout, y compris ma colère.
Luca n'écoutait plus. Il ramassa un stylo tombé sur le sol, le jeta vers la lumière du plafond. Adrian détourna les yeux une fraction de seconde. Luca fonça.
Il se jeta en oblique, évita la main mécanique qui cherchait son cou, et atteignit le terminal. Ses doigts s'agitèrent sur le clavier holographique. Le virus se glissa dans la puce, dans le flux. L'écran passa à 100%.
Un flash rouge. Le transfert du cube vers la place de la Bastille venait de s'effectuer.
Mais la dernière pression de Luca sur le clavier laissa tomber le locket de sa mère. Le médaillon argenté claqua sur le sol en marbre, résonna comme une pièce de monnaie dans une cathédrale. Il se pencha pour le ramasser, mais Adrian l'arrêta d'un coup de pied. Le médaillon glissa sous l'armoire.
— Ta mère ne viderait pas ta dette, dit Adrian. Ne t'accroche pas à ce passé.
Dehors, dans la salle des fêtes, un tonnerre d'applaudissements éclata. Le discours de Catherine Moreau venait de commencer. Elodie devait sentir le danger.
Luca se releva, le sang coulant d'une coupure à la lèvre. Adrien restait entre lui et la porte, mais son regard vacillait, comme suspendu entre l'ordre et une vieille loyauté.
— Elle va te tuer, Adrian. Dès que tu ne seras plus utile, elle videra ta réserve de souvenirs comme elle a vidé la réserve de Jean-Pierre.
Le nom du frère mort fit tressaillir Adrian. Une seconde de doute.
C'était tout ce dont Luca avait besoin. Il fonça vers la porte, passant sous le bras mécanique qui se tendit trop tard. Le couloir de maintenance l'avala dans son obscurité familière. Derrière lui, les pas d'Adrian résonnèrent en écho, plus rapides, plus méthodiques.
Le médaillon resta sous l'armoire, argent et silence, capturant la poussière des secrets du palais.
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