L'Échange du Tunnel
Lire le chapitre 12: The Trap
L’air dans le tunnel de service était lourd, chargé d’une odeur de métal chaud et de rouille. La poussière soulevée par la chute des portes blindées retombait lentement, et le seul éclairage venait des lampes de secours encastrées dans les parois, une lueur orange qui creusait des ombres profondes dans chaque renfoncement.
Camille était déjà à genoux, la lampe torche braquée sur le sol. Elle suivait les traces de pas anciennes, celles qu’ils avaient repérées plus tôt, et quelque chose dans sa posture disait qu’elle ne cherchait plus à comprendre, mais à confirmer.
— Il y a un câble, dit-elle.
Mercer cligna des yeux, le dos encore collé contre la porte d’acier qui venait de se refermer derrière eux. Son épaule le lançait, la douleur irradiant jusqu’à sa mâchoire. Il avait déjà vu ce type de piège, dans un autre tunnel, une autre vie, une autre mission. Ça ne finissait jamais bien.
— N’y touche pas.
Elle se retourna, la lampe l’éblouissant à moitié.
— Quoi ?
— Un câble posé là, à hauteur de cheville, dans un tunnel où les traces de pas sont propres ? C’est un appât.
Camille baissa la lampe, éclairant un fil noir qui courait le long de la paroi, à quelques centimètres du sol. Il était presque invisible, trop bien tendu, trop propre, comme si quelqu’un l’avait posé à dessein et l’avait nettoyé après. Les traces de pas dans la poussière étaient plus anciennes, estompées. Le câble était récent.
— Tu as raison, dit-elle doucement.
Elle se releva, et c’est à ce moment que le plancher sous ses pieds émit un grincement métallique. Un grincement qui n’avait rien de structurel. Mercer reconnut la sonorité d’un ressort détendu, et son instinct prit le relais avant sa raison.
— Camille, saute !
Trop tard. Une détonation sourde retentit sous le plancher, suivie d’un souffle qui souleva un nuage de poussière. Le sol vibra, et une section du parement, à trois mètres derrière eux, s’effondra dans un fracas de tôles tordues. Le tunnel se remplit d’un brouillard de particules fines, et lorsque la poussière retomba, un nouveau mur de métal venait de s’élever là où se trouvait la paroi, scellant la moitié du tunnel.
Mercer passa la main sur son visage, cracha la poussière accumulée dans sa bouche.
— Explosif sous le plancher. Petit, contrôlé, planqué sous une dalle piégée. Il a voulu qu’on entre ici.
Camille s’approcha du nouveau mur, passa les doigts sur la surface lisse. Pas de poignée, pas de soudure visible. Un module préfabriqué, inséré dans la structure du tunnel précisément pour ce genre d’usage. Elle se retourna vers lui, le visage pâle sous la couche de poussière.
— La porte est derrière nous, le mur devant. On est pris entre les deux.
Mercer s’avança, le souffle court, l’épaule en feu. Il examina le mur. Une plaque d’acier de deux centimètres, scellée dans les rails de guidage. Pas moyen de la forcer.
— L’autre accès, dit-il. Le tunnel de service a des points d’entrée tous les cent cinquante mètres. Il doit y en avoir un plus loin.
— Comment ? Le tunnel est scellé.
Mercer indiqua un renfoncement discret, à hauteur de taille, dans la paroi latérale. Un boîtier de dérivation électrique, peint de la même couleur que la tôle, presque invisible. Il sortit son couteau, fit sauter le capot. Derrière, un tableau de connexions anciennes, poussiéreuses, avec un câblage qui ne correspondait pas aux standards modernes du tunnel. Il sourit presque.
— Le tunnel de service a été construit avant les normes de sécurité actuelles. Les anciens plans prévoyaient des échelles d’accès dans les gaines d’aération. Le revêtement a peut-être changé, mais la structure, elle, n’a pas bougé.
Il suivit les fils du boîtier, les remonta le long de la paroi jusqu’à une jonction au plafond. Là, une plaque d’aération, plus grande que les autres, vissée de l’intérieur. Il poussa la plaque, qui céda avec un grincement de métal fatigué. Derrière s’ouvrait un conduit sombre, étroit, vertical, qui montait vers le niveau des voies.
Camille éclaira le conduit.
— Il peut nous mener où ?
— Au prochain point d’accès, dit-il. Si on suit le conduit vers l’ouest, il rejoint la gaine d’entretien qui dessert les portes de service. À vue de nez, on est à mi-chemin du prochain accès. Le train avance toujours. On peut encore le rattraper.
Il s’engagea dans le conduit, la douleur à l’épaule criant à chaque mouvement. L’espace était si étroit que ses épaules frôlaient les parois des deux côtés. La poussière, ici, était ancienne, accumulée sur des années, des décennies. Il rampa sur une dizaine de mètres, puis s’arrêta. Le conduit se divisait en deux.
Camille le rattrapa, la lampe éclairant les deux branches.
— Laquelle ?
Mercer étudia la poussière au sol. La branche de gauche était propre, presque trop propre. La branche de droite portait des traces, plus récentes, mais elles semblaient avoir été faites dans les deux sens. Il réfléchit une seconde, puis choisit la droite.
Ils rampèrent encore vingt mètres, puis le conduit s’élargit jusqu’à former une petite plateforme, juste sous une grille d’aération donnant sur le tunnel principal. Mercer s’agenouilla, colla l’œil à la grille. À travers le treillis, il vit le ruban d’acier du train qui défilait dans un grondement sourd. La rame de tête était passée. Ils se trouvaient désormais sur le flanc du reste du convoi.
— On est au niveau des voitures de milieu, dit-il. Le prochain accès devrait être…
Il s’interrompit. Un bruit, derrière lui. Un frottement discret, presque imperceptible. Il se figea, la main se refermant sur le manche de son couteau. Camille avait dû entendre la même chose, car elle avait déjà éteint sa lampe.
Le silence retomba, lourd, épais, seulement troublé par le grondement du train sous eux.
Puis, une voix. Calme, posée, venue du conduit sombre à leur gauche.
— Vous êtes plus tenaces que prévu, agent Mercer.
Mercer reconnut la voix. Un accent légèrement traînant, un phrasé précis, comme si chaque mot avait été pesé avant d’être prononcé. C’était la voix de l’homme qui l’avait attaqué dans la gaine d’entretien, quelques heures plus tôt. Le couteau. Sokolov.
— Vous devriez vraiment arrêter de courir, dit Sokolov. Vous êtes blessé, votre collègue est fatiguée, et le train approche de la sortie. Bientôt, il n’y aura plus que nous, dans ce tunnel, pour un très long moment.
Mercer serra la mâchoire. Il ne dit rien. Sa main tâtonna derrière lui, trouva celle de Camille, et lui fit comprendre un signal simple : il allait créer une diversion.
Il sortit discrètement une charge explosive miniature de sa veste, la fixa au sommet de la grille d’aération, et la démarra avec un minuteur de dix secondes.
Puis il se tourna vers le conduit sombre et répondit, pour gagner du temps :
— Vous avez l’avantage, Sokolov. Mais vous oubliez une chose.
Un silence. Puis, la voix, interrogea :
— Laquelle ?
— Le train. Vous y êtes déjà monté ?
La charge explosa dans une déflagration sourde, soufflant la grille d’aération au-dessus d’eux. Mercer attrapa Camille par le bras et se jeta dans l’ouverture, atterrissant sur le toit métallique d’une voiture en pleine vitesse. Le vent les fouetta, la vitesse leur arrachant les mots de la bouche.
Derrière eux, dans le conduit, Sokolov poussa un juron étouffé, puis se lança à leur poursuite. Mercer le savait, sans avoir besoin de se retourner. Cette fois, la confrontation ne pourrait plus être évitée. Et avec l’épaule gauche qui le brûlait comme du plomb fondu, il ne savait pas s’il pourrait survivre à la prochaine passe.
Mais il n’avait pas le choix. Le train filait vers la France, et quelque part, dans les voitures, quelqu’un attendait que le chaos éclate pour libérer une toxine capable de décimer une capitale.
Il se mit à courir, Camille sur ses talons, et il savait qu’ils n’avaient plus que quelques minutes avant que tout se décide.
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