L'Échange du Tunnel
Lire le chapitre 14: La Dette Payée
Les deux hommes masqués tenaient toujours leurs armes braquées sur eux. Le troisième, celui qui avait parlé, recula d'un pas quand Camille leva les mains lentement.
« Vous avez fait votre travail, dit-il. Restez sages, et ça se passera bien.
— Pour qui vous travaillez ? demanda Mercer, la voix rauque. Sokolov ne vous a pas engagés pour me tuer. Il veut me voir souffrir.
— Vous posez trop de questions.
Camille baissa les yeux. Ses épaules s'affaissèrent, comme si elle acceptait. Puis, d'un mouvement presque imperceptible, elle fit glisser son poignet gauche le long de sa cuisse. Mercer la vit. Il comprit.
Elle dégoupilla quelque chose.
Le premier flash fut aveuglant. Une grenade éclairante, jetée entre les deux hommes masqués. Le tunnel s'emplit d'une lumière blanche, crue, agressive. Les deux hommes crièrent, braquant leurs armes dans le vide.
Camille bougea déjà, une lame à la main. Elle frappa le premier à l'aine, un coup précis qui le fit plier. Il lâcha son arme. Elle l'attrapa au vol, retourna le canon, tira deux balles dans la jambe du second, qui s'effondra en hurlant.
Mercer, malgré son épaule, se jeta sur le troisième — celui qui avait parlé. Il lui saisit le poignet, força le bras vers le haut, le désarma d'un coup sec. L'homme tenta de riposter, un crochet du gauche que Mercer esquiva d'un mouvement de hanche. Il frappa avec la crosse de l'arme récupérée. L'homme tomba.
Le silence retomba. Quatre corps au sol. Deux hommes gémissaient. Les deux autres semblaient inconscients ou morts.
Camille se releva, respirant fort. Elle tenait toujours le pistolet. Ses yeux balayaient l'obscurité au-delà de la zone éclairée.
« On ne peut pas rester ici, dit-elle. Peut-être qu'il y en a d'autres.
— Peut-être. »
Mercer la regarda quelques secondes, puis il regarda son épaule. La douleur l'avait atteint. Il sentait le sang chaud couler sous sa veste, humidifiant la doublure.
Ils ramassèrent les armes des hommes au sol, deux pistolets supplémentaires, des chargeurs. Camille glissa un cran d'arrêt dans sa poche.
« Par ici. » Elle indiqua une porte métallique à moitié enfoncée, précédemment arrachée par l'explosion. De l'autre côté, on devinait un passage étroit, qui longeait probablement le tunnel ferroviaire. Elle s'y engagea sans attendre de réponse.
Mercer la suivit. Pas le choix. Le train approchait de la sortie. Le temps jouait contre eux. Mais il avait une question précise à poser, et il la posa.
« L'informateur.
— Quoi ?
— L'informateur dont vous avez supprimé le rapport à mon attention. Sokolov a parlé. Vous saviez que mon mentor avait été tué, et vous n'avez rien dit.
Camille continua de marcher. Son dos, raide, ne trahissait aucune émotion. Leurs pas résonnaient sur les parois métalliques.
« Je ne suis pas votre ennemie, dit-elle enfin.
— Vous me l'avez déjà dit. Ça n'explique pas pourquoi vous avez caché un assassinat interne à la DGSI.
— Parce que je n'étais pas sûre que ce soit un assassinat. Parce que j'enquêtais moi-même, officieusement. Et parce que si je vous avais dit tout de suite, vous auriez foncé tête baissée dans une enquête parallèle que quelqu'un attendait justement que vous meniez.
— Une enquête parallèle.
— Une piste que le flux officiel nous donne à tous les deux. Le rapport que j'ai retenu indiquait que l'informateur avait été tué par un tir croisé dans une opération française. Mais son corps n'a jamais été autopsié.
Mercer s'arrêta. La douleur à l'épaule lui coupa le souffle.
« Vous voulez dire qu'il est peut-être vivant ?
— Je veux dire que la DGSI a enterré un dossier trop vite. Et que quelqu'un dans mon propre service pourrait avoir aidé à l'enterrer.
Il la dévisagea. La pénombre du tunnel dessinait à peine son visage. Elle le soutint, sans détourner les yeux.
« Vous avez toujours un problème de confiance, ajouta-t-elle. C'est votre blessure. Ce n'est pas la mienne. »
Une secousse sourde parcourut le sol. Un train passait. Pas celui qu'ils cherchaient. De loin. Le temps s'écoulait.
« Si vous déballez après, on perd du temps. Si vous déballez maintenant, on va perdre Sokolov. Faites votre choix. »
Mercer se remit en marche. Son épaule lui envoya un nouvel élan de douleur, irradiant vers la nuque. Il était fatigué. Mais il avait encore un avantage : il comprenait mieux Camille. Elle ne lui mentait pas. Elle choisissait ses batailles.
Il choisit la sienne.
« On le poursuit. Mais après ça, vous me raconterez tout.
— Après ça, dit-elle, on sera peut-être incapables de raconter quoi que ce soit. »
Le passage s'élargit. Ils atteignirent une plateforme d'observation, une fenêtre donnant sur le tunnel principal. Sous eux, à quelques dizaines de mètres, les lumières d'un train — le train vers Calais — illuminaient les rails. Il se déplaçait lentement, écrasé sous un poids d'eau marin au-dessus de sa tête.
Mercer s'accroupit, observant. Il compta les wagons.
« Il est presque arrivé. Encore un kilomètre, peut-être deux, pour la sortie.
— Sokolov est probablement déjà dans un des wagons de tête, dit Camille. Il sait que les accès de maintenance se ferment après la sortie du tunnel.
— On ne peut pas le rejoindre par les rails, ils sont sous haute surveillance vidéo.
— Non.
Elle sortit un plan de maintenance de sa veste intérieure. Mercer nota le geste. Elle portait encore un plan complet du réseau, plié plusieurs fois, les angles usés par de nombreuses lectures.
« Il y a un accès de ventilation à soixante mètres en aval. Il débouche directement sur une courbe du toit du train. À la sortie du tunnel, la vitesse va augmenter brutalement. Mais si on passe par cet accès, on peut sauter sur le toit avant qu'elle accélère.
— Sauter de trente pieds sur un toit à quarante kilomètres-heure ?
— C'est mieux que de marcher dans le tunnel devant les caméras.
Il la regarda un instant.
« Qu'est-ce que vous n'avez pas dit sur Sokolov ? demanda-t-il.
Camille plia le plan et le remit dans sa poche.
« C'est lui qui m'a recrutée à la DGSI. »
Le silence qui suivit était épais. Mercer sentit son cœur battre contre ses côtes. Il aurait dû le savoir. Il avait vu la hésitation chez elle à chaque fois que le nom de Sokolov apparaissait. Ce n'était pas de la peur de le tuer.
C'était de la culpabilité.
« Il était votre officier traitant.
— Oui. Pendant trois ans.
— Et il a fait défection.
— Il l'a fait. Je n'étais pas au courant. J'ai découvert sa trahison après son départ. C'est moi qui ai demandé l'enquête, mais on me l'a refusée, et puis on m'a assignée sur l'échange à Calais.
Elle se tut un instant, le regard porté vers le train.
« Pour une raison que j'ignore, c'est lui qui a choisi mon nom pour cette mission. Quelqu'un de mon ancien réseau a dû lui dire que j'étais disponible.
— Et vous êtes venue pour quelle raison ? Pour le capturer ? Ou pour le libérer ?
Elle pivota vers lui, les yeux durs.
« Je suis venue pour comprendre. C'est différent.
« Mais votre mission…
— Ma mission était de récupérer le contact. Elle est devenue de vous aider. Et maintenant, elle est devenue de ne pas laisser cet homme déverser un poison sur Londres ou Paris.
Elle marqua une pause, la voix plus calme.
« Sokolov m'a dit une fois qu'un agent loyal ne sert pas son pays. Il sert sa vérité. Je crois que c'est la seule phrase qu'il n'avait jamais prononcée devant moi sans mentir.
Mercer ne répondit pas. Il regarda la voie à ses pieds, la vibration continue des rails, le train scintillant qui roulait vers la France. Il n'avait plus de certitudes sur l'homme en dehors de ce qu'il lui avait appris : la dette à Fournier, la trahison, le réseau.
Peut-être que la seule chose qu'il pouvait encore contrôler, c'était sa prochaine action.
« On y va », dit-il.
Camille acquiesça. Elle se retourna et s'engagea dans l'étroit couloir menant à l'accès de ventilation. Mercer la suivit, l'épaule raidie, chaque pas lui rappelant qu'il n'était plus aussi rapide qu'avant. Mais il était encore capable de décisions.
La dernière phrase de Camille résonnait en lui.
Servir sa vérité.
Sa vérité, à lui, c'était une dette. Et on ne fuyait jamais ses dettes.
Le grincement des rails s'intensifia. Une lumière pâle commença à filtrer par une bouche d'aération à l'extrémité du passage. La sortie du tunnel approchait. Quelque part sous cette lumière blêmissante, un homme les attendait.
Et quelque part dans le réseau d'informations, d'archives, de dossiers enfouis, un autre homme les avait menés là.
Mercer pressa le pas.
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