L'Échange du Tunnel
Lire le chapitre 15: The Crawl Back
La froidure du boyau les gifla dès qu’ils émergèrent du regard de maintenance. Mercer plissa les yeux, le vent de la vitesse le frappant de plein fouet, agité par le souffle du train qui filait quarante mètres plus bas dans l’obscurité du tunnel.
— On y va, lança Camille, déjà accroupie sur la grille métallique.
Elle déroula le câble fixé à un piton rouillé et lui tendit un mousqueton. Mercer le saisit de la main gauche – la droite, traversée par la douleur, pendait le long de son flanc comme un poids mort. Il compta dans sa tête. Dix mètres de chute libre jusqu’au toit du train. Peut-être moins, avec le ballottement du convoi qui vibrait sous ses pieds.
— Je passe en premier, dit-elle, sans le regarder.
— Non.
— Tu n’as qu’un bras valide, Alex. Arrête de jouer les héros.
Il ne répondit pas. Il glissa la main droite sous sa veste, la pressa contre la plaie, mordit l’intérieur de sa joue jusqu’au sang. La douleur, blanche et tranchante, lui rappela qu’il était encore vivant. Cela suffisait.
— On y va ensemble, dit-il. Si l’un tombe, l’autre le rattrape.
Camille hésita une seconde, puis hocha la tête. Elle fixa un deuxième mousqueton à son baudrier, l’accrocha à sa ceinture, lui tendit l’extrémité libre.
— Serre fort. Très fort.
Il obéit. Ensemble, ils basculèrent dans le vide.
La chute fut brève, brutale, presque silencieuse. Le toit du wagon arriva plus vite qu’il ne l’avait calculé, et le choc lui remonta dans les épaules comme une décharge électrique. Sa main droite lâcha le câble, et il roula sur lui-même, le métal froid et strié de rainures lui éraflant le visage. Le vent hurlait au-dessus d’eux, irréellement fort, chargé d’humidité saline. Ils étaient sous la Manche.
Camille s’accroupit à ses côtés, tenant le câble pour éviter qu’il ne fouette dans le vide. Son souffle se condensait en buée.
— Tu saignes, dit-elle.
Il baissa les yeux. Une tache sombre s’élargissait sur son flanc, absorbée par la laine de son pull. La douleur pulsait, sourde et insistante, mais il ne sentait plus de sang frais couler – à peine suinter. La blessure tenait.
— Je peux marcher. Allons trouver une porte d’accès.
— L’avant du convoi. Il y a une trappe de service sur le wagon de queue, juste derrière la motrice.
Le train roulait vite – trop vite pour une rame commerciale, même en tunnel. Mercer le sentit dans la vibration sourde sous ses pieds, plus agressive que les soubresauts habituels d’un Eurostar. Il se redressa prudemment, gardant la main gauche sur le bord du toit pour maintenir son équilibre. Il fallut trois longues minutes pour parcourir la longueur des wagons, courbés dans le vent, posant chaque pied comme on traverserait un champ de mines.
Ils atteignirent la trappe au moment où le train émergeait de la section immergée. Mercer vit l’éclair pâle des lampes de service défiler au-dessus d’eux, puis une autre lumière, plus régulière, presque chaude. Celle de la gare.
— On est en France, murmura-t-il.
Camille ne répondit pas. Elle tira sur la poignée de la trappe, qui céda entièrement. Elle se laissa glisser à l’intérieur, et il la suivit, atterrissant dans un couloir étroit et sombre, à peine éclairé par un voyant vert au bout du coursier.
Ils étaient dans le wagon d’équipage. Le sol vibrait sous leurs semelles, et des gaines de câbles couraient le long des parois, la plupart suivant une trajectoire vers le bloc électronique central.
— On ne peut pas rester ici. Il y aura des contrôles dans quinze minutes.
Une voix claqua soudainement dans les haut-parleurs. Une femme, anglaise, au ton policé et parfaitement calme.
— *Mesdames et messieurs, nous vous prions de nous excuser pour ce changement. Nous allons arriver à Paris dix minutes plus tôt que prévu, à six heures quarante-cinq. Le train continuera ensuite vers la gare de London St Pancras.*
Camille se figea.
— Paris ? répéta Mercer, incrédule.
Elle ne répondit pas, mais son regard – nerveux, presque fuyant – confirma tout. Ils étaient sur le train du matin, le 06 h 18 Coulsdon-Northbound, qui devait sortir du tunnel côté britannique. Le train qu’ils avaient rejoint sous la mer ne pouvait physiquement pas arriver à Paris en avance, surtout avec une heure de moins qu’à l’aller.
Mercer fit le calcul mental. L’annonce datait de trois minutes. Le train venait de traverser le tunnel. À cette vitesse, il atteindrait le terminal français dans moins de douze minutes.
— On est sur le mauvais train, dit-il. Même en étant entrés par le wagon de queue de la rame londonienne, il faut que ce soit celui-ci. On n’a pas sauté sur un autre convoi.
— Sauf, dit Camille lentement, que le train n’a pas été dirigé vers Londres.
Les hélices du système de contrôle défilèrent sous leurs yeux. Mercer regarda à travers une fente de ventilation, vers l’avant. Les lumières du tunnel défilaient à une vitesse uniforme, sans interruption. Droite, monotone, infinie.
— Paris est dans la direction opposée, reprit-il. Il faudrait que le train fasse demi-tour, qu’il sorte du tunnel du côté français et qu’il repasse sous la Manche. Ce n’est pas possible avec des aiguillages fixes à moins de cinquante kilomètres de distance.
— Et pourtant.
Elle sortit une carte satellite de sa poche intérieure – la même qu’il avait vue, pliée et cornée, lors de leur première mise en route aujourd’hui. Elle l’ouvrit sur le sol du couloir.
— Regarde.
Il suivit son doigt, qui traçait une ligne rouge en diagonale, plus au sud que le tracé principal. Une seconde ligne, plus ténue, épousait ce tracé.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Le tunnel de fret parallèle. Il n’est pas sur les cartes publiques, mais il relie le terminal de Coquelles au quai six d’Amiens, pas à Paris. C’est un réseau secondaire pour les trains de maintenance. Il est inutilisé depuis plus de dix ans.
Mercer se releva, la douleur dans son épaule lui arrachant une grimace. La carte lui disait tout, alors qu’il aurait préféré ne rien comprendre. Ce train n’avait jamais roulé vers la gare de Londres. On les avait fait monter à bord d’une rame fantôme, direction un raccourci secret vers le nord de la France.
— Le navettage annoncé pour Paris, c’est un leurre. La destination réelle du convoi, dit-il lentement, c’est ce qu’on trouve dans le tunnel de fret.
— Et si Sokolov a utilisé l’ancien réseau, reprit Camille, c’est qu’il n’était pas seul. Les aiguillages sont verrouillés depuis la cabine de pilotage. Il faut un code d’accès d’entretien supérieur – avec trois vérifications distinctes.
— Trois. Un seul agent ne suffit pas. Il faut au moins deux personnes à des postes différents.
Camille plia la carte, la remit dans sa poche. Le silence qui suivit fut troublé par le sifflement régulier du vent contre la coque, quelque part plus haut.
— Sauf si la mise en place est automatisée, dit-elle. Un ancien système, celui des plans d’entretien du tunnel, peut être déverrouillé à distance depuis le poste central de Sangatte. Un accès de niveau cinq suffit.
— Qui a un accès de niveau cinq ?
— Le directeur des opérations. Le chef de la sécurité. Et trois ingénieurs qui connaissent l’infrastructure d’époque.
Mercer compta sur ses doigts. Cinq personnes, au total. Sokolov n’était pas ingénieur, et même avec la taupe à Londres, cela restait improbable. Mais quelqu’un du côté français du tunnel – quelqu’un connaissant la carte et les accès – avait pu le faire.
— Comment atterrir à Amiens ? Qu’y trouve-t-on ?
— Un vieux quai d’essai, abandonné. Sauf si quelqu’un y a aménagé un centre de confinement temporaire.
Mercer se figea. Le mot *confinement* résonna avec la neurotoxine du laboratoire, le flacon percé, les trous d’aération.
Le train ralentit soudainement. Les lumières du couloir vacillèrent, puis s’éteignirent d’un coup, laissant une obscurité totale parsemée du seul voyant vert – désormais entouré d’un halo rouge.
— Qu’est-ce que c’est ?
Camille posa la main sur son arme dans son étui. Un silence inhabituel envahit le couloir. Le train ne roulait plus qu’au ralenti, et l’on percevait désormais un tintement métallique régulier, comme si quelqu’un marchait dans un coffre à bagages au-dessus de leurs têtes.
Mercer tendit l’oreille, compta les secondes.
Ce n’était pas un moteur en surchauffe.
C’était un pas. Il le savait à la régularité des appuis, à la manière dont le métal ployait sous une semelle lourde.
— Sokolov sait que nous sommes ici, murmura-t-il.
Les voyants passèrent au rouge. L’intercom émit un grésillement – puis un déclic, définitif, avec l’écho d’un fusible qui saute.
La ligne était coupée.
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