L'Échange du Tunnel
Lire le chapitre 16: The Other Tunnel
L’intercom grésilla une dernière fois, puis mourut dans un silence lourd, presque liquide. Dans la voiture de service, plus une lumière — seulement la lueur orange pâle des veilleuses de secours qui dessinait des ombres obliques sur les panneaux de contrôle.
Alex Mercer tourna la molette du tableau de bord. Rien. Il jeta un coup d’œil à Camille, qui tenait déjà la lampe torche, balayant le plafond et la baie vitrée côté couloir.
— Ils ont coupé la boucle locale, dit-elle. Pas la ligne principale — la boucle. Ça veut dire que quelqu’un, à l’intérieur du train, commande l’alimentation par section.
— Pas un hasard, donc.
— Rien n’est un hasard depuis qu’on est descendus sous la Manche.
Mercer s’adossa contre la paroi de tôle, la main plaquée sur son épaule. La douleur lancinait jusqu’à la clavicule, irradiant dans son cou. Il avait déjà vu ce genre de blessure mal soignée — ça le ralentirait au moment où il aurait besoin de vitesse.
— Il faut trouver la voiture de contrôle, dit-il. Les commandes de traction sont forcément en tête de rame, ou en remorque de queue selon le sens. Mais si le train est dérouté…
— C’est une rame réversible, l’interrompit Camille, qui parcourait déjà la petite documentation plastifiée fixée près de la porte. TGV duplex — poste de conduite aux deux extrémités. Mais le tableau des aiguillages qu’on a trouvé indique qu’on est passé sur la ligne d’Amiens par un raccordement technique. Ce qui veut dire que le conducteur d’origine n’a jamais vu le changement.
— Quelqu’un pilote à distance, alors.
— Ou quelqu’un pilote depuis l’intérieur.
Ils échangèrent un regard. C’était une information que Camille n’avait pas eue avant de descendre dans le tunnel de service avec lui. Elle avait les cartes en tête, les profils, les accès — et elle savait que cette ligne secondaire existait.
— Tu connaissais ce tunnel, lâcha Mercer.
Ce n’était pas tout à fait une question.
Camille plia le document, le glissa dans sa poche sans le regarder.
— Le rapport de Sokolov que j’ai obtenu il y a trois ans mentionnait un projet classé d’un « TGV parallèle » pour les déplacements des ministères. Il a été abandonné après les attentats de 2015, mais l’infrastructure est restée entretenue — budget mort, nom de code fantôme.
— Et personne n’a jamais vérifié si quelqu’un s’en servait.
— La DGSI a des trous plus grands que ça dans la cuirasse.
Mercer poussa un soupir court. Sa veste était trempée — sueur, sang, eau sale du conduit. Il l’enleva d’un geste raide, déchira la manche gauche, et comprima la blessure avec sa ceinture en garrot improvisé.
— Tu comptes faire le trajet avec un bras en moins ? demanda Camille, la voix neutre.
— J’ai encore ma main droite pour appuyer sur la détente. Et je compte sur toi pour les portes qui se ferment trop vite.
Il fit deux pas vers la porte coulissante de la voiture, puis s’arrêta. Un bruit — au-dessus. Les pas qu’ils avaient entendu plus tôt sur le toit de la rame. Plus rapprochés, plus distincts. Deux séries, peut-être trois.
— Ils suivent nos vibrations, murmura Camille. Le train ralentit encore, il n’y a plus de vent pour couvrir les bruits de pas dans la rame.
— Alors on ne leur laisse pas le choix de l’angle d’attaque.
Mercer poussa la porte du couloir. La rame filait à une vitesse réduite mais constante — on devinait au balancement que le tunnel s’élargissait, puis le paysage sonore changea : un léger écho plus caverneux, le bruit de roulement qui rebondissait davantage.
Camille, derrière lui, consulta son téléphone une seconde avant de le ranger.
— On sort de l’eau, dit-elle. On est sur le tronçon d’approche d’Amiens. Je reconnais les marqueurs de distance — les bornes peintes en jaune sont différentes. Personne ne les repeint pour rien.
— Alors le plan initial prévoyait qu’on n’arrive jamais à Paris, même à l’heure. C’est une manœuvre de diversion.
— Pour qui ?
La question les figea tous les deux. La rame traversa un point de raccordement avec une secousse, et une lumière blanche clignota deux fois dans la voiture avant de redevenir orange.
— Pas pour nous, poursuivit Mercer. Sokolov est dans le tunnel de service ou sur le toit — il sait où est le train. Les passagers, eux, croient arriver à Paris. C’était pour eux.
— Une fausse destination.
— Et un faux rendez-vous. Le passager qu’on devait échanger — il n’est jamais monté à bord. Ou alors il est monté pour être déposé ailleurs, sous une autre identité, avant que le monde entier nous cherche à Gare du Nord.
Camille acquiesça lentement. Ses doigts tapotèrent la paroi métallique.
— Le conducteur d’origine a lancé l’appel automatisé « arrivée anticipée » avant la coupure de l’intercom. S’il était complice, il saurait qu’on vérifierait la ligne. S’il ne l’est pas…
— Il est de trop. Et on n’a plus de contact avec la cabine de pilotage depuis la coupure.
Ils avancèrent jusqu’à la jonction entre deux voitures. Mercer testa la poignée de la porte d’accès arrière — verrouillée. Il inspecta le pavé de contrôle adjacent, y décela les marques d’un tournevis forcé entre le boîtier et la paroi.
— On a ouvert cette porte récemment, dit-il. Pas avec un code. Avec un outil.
— Quelqu’un a voulu laisser une issue de secours. Ou un point d’entrée pour les gens sur le toit.
Un craquement sourd retentit au-dessus de leurs têtes. Mercer leva les yeux. À travers la fine couche de tôle et les barres d’aération, une ombre se déplaça — lente, assurée. Deux ombres, en fait. L’une d’elles était trop petite pour être Sokolov.
Camille arma son pistolet, le canon dirigé vers le plafond sans viser précisément.
— Trois, murmura-t-elle. J’en entends une troisième plus loin.
— Le quatuor de Sokolov devait avoir des réservistes.
— Ou quelqu’un d’autre joue sa propre partie.
La phrase resta suspendue. Mercer savait ce qu’elle insinuait : la possibilité que le train ne soit pas seulement la scène d’une opération de la SVR ou d’une taupe du MI6, mais un plateau où trois jeux d’échecs se déroulaient simultanément.
Il poussa la porte suivante. La voiture passagers était vide — bandeaux de sièges bleus alignés, aucun bagage. La rame était destinée à un transport de personnels, pas à des touristes.
— C’est une rame d’essai, dit Mercer. Dédiée. Toute l’opération a été montée pour cette route précise.
— Et la neuvième voiture — celle du rapport que je rédigeais — ressemblait à ça, dit Camille. C’est là qu’on trouvait les corps des témoins qu’on ne voulait pas garder.
La voiture suivante, elle, n’était pas vide. Sur le sol, face contre terre, un homme en uniforme de la SNCF gisait dans une flaque sombre qui s’élargissait lentement, l’œil sans vie tourné vers eux. Le conducteur avait une petite tache rouge au niveau de la nuque, ses mains tendues devant lui comme pour se protéger d’une chute.
La radio portative, accrochée à sa ceinture, émettait encore un souffle régulier. Mercer s’accroupit, utilisa le dos de sa main pour sonder le pouls carotidien.
— Tué depuis moins de dix minutes, dit-il. Une balle de .22, probablement. Silencieuse. Tirée par-derrière, à bout portant.
Il se releva lentement, examina les alentours. Sur la console du poste de conduite, un carnet ouvert, à la page où une main avait tracé une carte sommaire. La route d’Amiens y était marquée d’un trait rouge, et, au terminus, une étoile.
Une seule.
Camille s’approcha, se pencha, déchiffra l’annotation en dessous, écrite au stylo-bille avec une hâte fébrile:
— « Six cent trente et un. »
— Un numéro de quoi ? demanda Mercer.
— Ou un code d’activation. Ou un compte à rebours.
Il s’accroupit pour dégrafer le col du conducteur. Un détail le fit se figer. Sur le revers intérieur de la veste, un petit signe doré — un monogramme, deux S entrelacés.
Il le connaissait. Il ne savait pas d’où.
— Camille.
Elle se retourna, vit ce qu’il regardait, et blêmit.
— C’est le sigle du service de Sokolov, dit-elle. Pas celui qu’il utilise officiellement. Celui-là, c’est personnel. Personnel jusqu’au meurtre.
Les pas au-dessus s’arrêtèrent net, comme si la rame entière venait de retenir son souffle. Et dans le silence soudain, un bruit distinct, métallique et régulier : quelqu’un descendait l’échelle extérieure de maintenance, juste derrière la porte que Mercer venait de franchir.
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