L'Échange du Tunnel
Lire le chapitre 18: The Control Room
La porte du poste de contrôle céda sous le troisième coup de pied de Mercer, non pas parce qu'elle était fragile, mais parce que le système de verrouillage avait déjà été neutralisé. De l'intérieur. Quelqu'un était passé par ici avant eux, et récemment.
La pièce était plongée dans une pénombre bleutée, uniquement éclairée par les écrans du tableau de bord. Mercer s'avança, son P320 braqué devant lui, balayant chaque recoin. Camille le suivit, plus basse, plus silencieuse, le canon de son Sig Sauer épousant ses mouvements.
— Vide, murmura-t-elle.
Mercer baissa son arme d'un cran. La salle était petite, encombrée d'équipements de radiocommunication, de moniteurs de surveillance et d'un pupitre central autour duquel s'articulait un fauteuil pivotant vide. Sur l'écran principal, une carte ferroviaire de la région Picardie s'affichait, un tracé rouge pulsing lentement vers une destination qu'ils connaissaient déjà.
Camille s'installa devant le pupitre, ses doigts glissant sur le clavier dans un ballet mécanique.
— Le système de navigation est en pilote automatique, dit-elle sans lever les yeux. Ce n'est pas un simple recalage d'itinéraire. Quelqu'un a écrit un script de contournement qui ignore complètement les balises de sécurité de la SNCF.
Mercer s'approcha, regardant par-dessus son épaule. Des lignes de code défilaient sur un second écran, défilant trop vite pour qu'il puisse les lire.
— Tu peux le reprendre?
— Le reprendre ? répéta-t-elle avec un sourire amer. Mercer, ce train ne répond plus à aucun ordre manuel depuis Lille. Le pilote automatique est verrouillé par un protocole chiffré militaire. C'est du niveau OTAN, probablement allié à un relais satellite que je ne peux pas identifier sans accès au réseau de transmission principal.
— Et ce réseau, où est-il ?
Elle indiqua du menton un boîtier mural à l'arrière de la salle, un panneau métallique scellé par un cadran de sécurité DGSI.
— Là. Mais il nous faudrait le code.
Mercer fouilla la pièce du regard et trouva ce qu'il cherchait : un étui à outils abandonné près de la porte, visiblement laissé là par le personnel d'entretien lors de l'évacuation. Il l'ouvrit, en tira un levier de force, et s'approcha du panneau.
— Les codes de la DGSI n'ont jamais résisté à une bonne vieille méthode anglaise.
Camille lui saisit le poignet avant qu'il ne frappe.
— Attends. Si tu forces ce panneau, un signal d'alarme est envoyé sur la fréquence de maintenance. Si quelqu'un l'écoute — et Sokolov a très certainement des oreilles sur cette ligne — il saura exactement où nous sommes.
— Il saura déjà que nous ne sommes plus dans le wagon de l'équipage, répliqua Mercer d'une voix tendue. Les caméras nous ont repérés il y a cinq minutes.
Camille se tut un instant. Ses yeux verts le scrutèrent, comme si elle cherchait à y lire quelque chose qu'il ne disait pas.
— Tu lui fais confiance ? demanda-t-il soudain, sans savoir pourquoi il posait la question à cet instant précis.
— À qui ?
— Sokolov. Après trois ans, après ce que tu sais de lui, tu penses qu'il te laissera sortir vivante de ce train si tu retournes dans son camp ?
Elle soutint son regard un long moment. Puis elle lâcha son poignet et se tourna vers le clavier, sans répondre.
— On force le panneau, dit-elle enfin. Mais on coupe d'abord le transmetteur de proximité. Ensuite on a trois minutes avant que le signal d'alarme muet ne soit relayé par le câble principal.
Elle tapa une séquence sur le clavier. Un voyant rouge sur le boîtier mural s'éteignit.
— Vas-y.
Mercer frappa. Le panneau céda au troisième coup, révélant un enchevêtrement de câbles et un module doré de la taille d'une boîte à chaussures — le transmetteur satellite.
Camille l'esquissa, brancha un câble bantam à son ordinateur portatif, et ses doigts s'activèrent frénétiquement.
— Je le vois, murmura-t-elle. Le script de contournement n'est pas dans le train. Il est injecté à distance par un module de contrôle externe.
— Qui ?
— Il y a une signature de protocole. C'est un relais chiffré via un nœud à Douvres, recodé ensuite via un satellite de communication appartenant à... attends.
Elle se pencha plus près de l'écran, ses sourcils se fronçant.
— Ce n'est pas un satellite commercial. C'est un relais de communication militaire français.
— La DGSI ?
— Non. C'est trop vieux. La palette de fréquences date des années 90, avant leur migration actuelle. C'est un système obsolète, encore opérationnel mais hors de tout registre officiel.
Une impression désagréable s'installa dans la nuque de Mercer.
— Une structure fantôme, dit-il. Exactement comme le tunnel de fret abandonné vers Amiens.
Elle hocha lentement la tête.
— Quelque chose a été construit ici, il y a des décennies, à l'insu de toutes les procédures de sécurité actuelles. Un réseau parallèle. Des infrastructures parallèles.
— Et des gens parallèles, ajouta Mercer.
Camille poursuivit son investigation, ouvrant les fichiers du système de contrôle. Sur l'écran principal, la carte se rafraîchit, affichant le tracé complet du trajet depuis Calais jusqu'à leur destination finale.
— Le terminus, murmura-t-elle.
Mercer suivit son regard. L'extrémité du tracé rouge s'arrêtait non pas à Amiens, mais à un point légèrement au sud-ouest de la ville, au milieu d'une zone marquée comme forestière.
— Il n'y a rien là-bas, dit-il. Pas de gare, pas de ville, rien.
— C'est un cul-de-sac. Un vrai terminus. Un bout de ligne utilisé uniquement pour garer des matériels spécifiques.
Elle zooma sur la carte. Un symbole s'afficha à l'emplacement exact du terminus : une petite icône chevronnée, noire, presque invisible.
— Un hangar, dit-elle. Un hangar de maintenance enterré. Probablement construit pendant la guerre froide.
— Pour déplacer des gens sans qu'on les voie, dit Mercer. Des témoins qu'on veut faire disparaître.
Le silence s'installa une seconde. Les hypothèses se superposaient dans son esprit, dessinant une architecture invisible et ancienne : le réseau de tunnels parallèles, les infrastructures fantômes, les trains détournés vers des hangars secrets. Et Sokolov, au centre de tout, tirant les fils depuis les ombres.
— Je dois prévenir Londres, dit Mercer en fouillant sa poche pour son téléphone crypté.
— Le brouillage, lui rappela Camille sans lever les yeux.
Il ignora sa remarque, activa le téléphone et le porta à son oreille. Rien. Pas de tonalité, pas de signal. Il tenta le canal satellite direct, le code d'urgence de MI6, puis un protocole de transmission par paquets via réseau GSM classique. Rien.
Il regarda l'écran de son téléphone : aucune barre de réseau, même satellite. Le signal était brouillé par un dispositif de forte puissance, probablement le même relais qui contrôlait le train.
— Tout est bloqué, dit-il en rangeant le téléphone avec une frustration laconique. Nous sommes aussi joignables qu'une boîte de conserve sous l'eau.
Camille le fixa un long moment, et quelque chose dans son expression changea. Elle semblait peser une décision, une balance interne qui penchait vers un plateau précis.
— Je peux essayer de le contourner, dit-elle enfin. Le brouilleur fonctionne sur une bande de fréquences restreinte autour du train. Si je trouve l'emplacement exact de l'antenne relais sur le faisceau du toit, je pourrais envoyer par intermittence des micro-paquets de données sur un canal de réserve, en profitant des fenêtres de rotation du relais. Mais ça ne tiendra que quelques secondes, et il me faudra le temps d'activer le circuit manuel du transmetteur.
— Combien de temps ?
— Pas assez pour un appel complet. Peut-être assez pour envoyer un message de données très court. Un SMS chiffré.
— On l'envoie.
Elle ne bougea pas immédiatement. Ses doigts suspendus au-dessus du clavier.
— Je vais avoir besoin de quelque chose en échange, Mercer.
Son cœur s'accéléra d'un demi-pas. Il connaissait ce ton chez les agents qui n'avaient plus rien à perdre.
— Quoi ?
— Quand on sera sortis de ce tunnel, dans le hangar, peu importe ce qui s'y trouve — je veux que tu me jures une chose.
— Laquelle ?
— Si ton MI6 m'offre en sacrifice pour protéger sa propre responsabilité dans cette affaire — si ton service décide que je suis un dommage collatéral acceptable, comme ils ont laissé mourir Fournier — tu défends ma version des faits. Pas la leur. La mienne.
Mercer regarda ses yeux. Une lueur de défi y dansait, mais aussi une fragile fêlure, une fatigue d'années de mensonges et de double jeu.
— Fournier n'a pas été "laissé mourir", Camille. Il a été tué.
— Précisément. Et la question est de savoir qui a tenu le couteau, et qui lui a donné l'autorisation de s'en servir.
Elle attendit sa réponse, les doigts tremblants d'une fraction imperceptible.
Mercer inspira, puis tendit la main et plaça la paume sur le clavier, au-dessus des siennes.
— Je te le jure, dit-il d'une voix ferme. Ma parole d'agent, et celle d'un homme qui doit une dette à un mort.
Camille le dévisagea une seconde de plus, comme pour graver ces mots dans sa mémoire. Puis son regard se baissa vers l'écran et ses doigts s'animèrent.
Le clavier cliqueta sous ses frappes rapides, des fenêtres de code s'ouvrirent et se fermèrent dans une chorégraphie désordonnée. Elle murmurait des instructions techniques dans sa barbe, les yeux rivés sur le flux de données.
— La fenêtre est ouverte dans trente secondes, annonça-t-elle. Envoie ton message. Court. Chiffré.
Mercer tapa rapidement sur son téléphone :
**TERMINUS AMIENS SUD-OUEST HANGAR SOUTERRAIN. DÉTOURNEMENT CONFIRMÉ. RELAIS MILITAIRE ANCIEN. SOKOLOV = MENEUR. FOURNIER = LIÉ. -M.**
Il leva le téléphone vers elle, qui brancha un câble de transmission au connecteur latéral du clavier. Son signal s'écoula en une fraction de seconde.
Sur l'écran de son téléphone, après une agonie de trois secondes, le mot **ENVOYÉ** s'afficha.
Puis une réponse arriva deux secondes plus tard.
**ACCUSÉ DE RÉCEPTION. MI6 - SECTION INTERNE 6.**
Camille releva les yeux, le visage décomposé.
— Section interne 6 ? C'est le protocole de gestion des agents compromis, Mercer. Une section de contre-espionnage.
Mercer sentit le sol se dérober confusément sous ses pieds.
— Ce n'est pas un accusé de réception, dit-elle d'une voix étranglée. C'est un accusé de chasse étant ouverte.
— Contre qui ?
Elle ne répondit pas tout de suite. Ses yeux se tournèrent vers le moniteur principal. L'icône chevronnée du hangar désormais soulignée d'un cercle rouge. Et sous celle-ci, un texte discret qui venait de s'inscrire :
**CHARGEMENT CIBLE VERROUILLÉ. DÉCOMPTE : 14 MINUTES.**
Mercer comprit soudain, avec un froid glacial dans la poitrine, que le piège de Sokolov n'avait jamais eu pour but de le capturer vivant. Il avait toujours été destiné à ce qu'il se dénonce lui-même.
Son téléphone vibra. Un message entrant, à l'en-tête de la section interne 6.
**ORDRE DE NEUTRALISATION POUR TRAHISON. AGENTS DÉPLOYÉS AU TERMINUS. VOUS AVEZ 14 MINUTES POUR LIVRER CAMILLE ET VOUS RENDRE.**
— Ils te connaissent, souffla Camille. Ils ont toujours su.
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