L'Échange du Tunnel
Lire le chapitre 19: The Cufflink's Code
La cabine de contrôle baignait dans une lumière rougeâtre, celle des voyants d'alarme qui clignotaient en cadence. Mercer tenait le bouton de manchette entre le pouce et l'index, le faisant tourner lentement sous la lampe de secours. L'argent massif, le monogramme entrelacé – un F et un M, pour Fournier et Mercer. Un cadeau, une dette, un piège.
Camille se tenait derrière lui, les bras croisés, le souffle court. « Il y a une inscription. Je l'ai sentie tout à l'heure quand je l'ai ramassé. Une gravure plus récente, presque invisible. »
Mercer plissa les yeux. Sur le bord intérieur du bouton, là où le métal rejoignait le tissu de la manchette, une série de micro-entailles formait un motif irrégulier. Pas un message écrit – une signature. Il avait vu ce genre de travail dans les ateliers d'horlogerie suisses que fréquentait Fournier, des artisans capables de graver l'équivalent d'une page de texte sur la tête d'une épingle.
« Il me faut une source de lumière plus forte.
— Il y a une lampe de lecture dans le tiroir du pupitre de conduite. »
Il ouvrit le tiroir, trouva une petite lampe à led de facture ancienne, l'alluma. Le faisceau blanc frappa le métal. Cette fois, les entailles révélèrent leur logique : pas des lettres, mais une séquence de chiffres et de séparateurs. Du Morse inversé, ou plutôt un format de fréquence codée selon une norme qu'il connaissait – celle des balises de détresse de la DGSE.
« Putain. » Il laissa échapper le mot à voix basse.
« Quoi ?
— C'est une fréquence radio. Un canal satellite militaire, bande Ku, cryptage type 4. C'est le genre de liaison qu'utilisent les agents pour contacter leur officier traitant quand tout le reste a brûlé. »
Camille s'accroupit à côté de lui, étudiant le petit objet dans la lumière. « Fournier aurait laissé ça pour toi ? Ou celui qui l'a tué l'a fait exprès ? »
Mercer n'avait pas de réponse. Sa gorge se serra. La mort de Fournier, trois ans plus tôt, avait été classée accident de la circulation à Lisbonne. Une route mouillée, une barrière de sécurité, une voiture tombée dans un ravin. Le rapport était propre, trop propre. Et maintenant, ce bouton de manchette arrivait dans un train fantôme pour lui murmurer un signal radio dans l'oreille.
« J'ai un récepteur dans le sac de matériel à l'arrière de ce wagon, dit Camille. Allez, on y va. »
Elle se leva, jetant un coup d'œil par le hublot de la porte. Le couloir vide, toujours encombré des débris de leur combat contre les hommes de Sokolov. Elle bougea avec une prudence de félin, le bout de son pistolet pointé vers le sol, ses appuis synchronisés. Elle confirmerait à le voir évoluer qu'elle avait été formée par les meilleurs, ou par les pires.
Deux minutes plus tard, ils étaient accroupis dans l'espace technique du wagon de service parmi des caisses de matériel de maintenance. Le récepteur satellite, un modèle militaire compact avec une antenne plate, était branché sur l'alimentation de secours. Mercer saisit la fréquence, activa le cryptage, et attendit.
Le haut-parleur grésilla pendant trois secondes. Puis une voix – un homme, l'accent flamand légèrement teinté d'anglais – dit :
« Quatre minutes de retard. Tu perds tes réflexes, Alex. »
Le sang de Mercer se glaça. Cette voix, il ne la connaissait pas. Mais l'ironie, la familiarité – cela ressemblait à un homme qui attendait depuis longtemps ce moment.
« Qui est-ce ? » demanda-t-il.
Le silence radio sembla peser. « Appelle-moi Remi. Je crois que tu as une dette à régler. »
Camille échangea un regard avec Mercer. Elle secoua la tête : elle ne connaissait pas ce nom.
« Je n'ai pas de dettes envers des inconnus, répondit Mercer.
— Non, mais tu en as une envers Julien Fournier. Il est mort en me devant une faveur. Et toi, tu as hérité de ses dettes – c'est ce que m'a appris ton ancien officier traitant avant de mourir. »
Mercer serra les mâchoires. Parler de Fournier au passé, cet homme le faisait avec une douleur contenue – pas celle d'un tueur, plutôt celle d'un ami qui avait enterré quelqu'un.
« Comment connaissez-vous Fournier ?
— Je ne le connaissais pas. Je lui ai payé sa dette. »
La phrase était étrange, presque absurde. Mercer se rappela la dernière fois qu'il avait parlé avec Fournier, quelques jours avant l'accident. Un détail flou, un nom qu'il avait cru mal entendre : Remi. « Si jamais tu reçois un message de Remi, lui avait dit Fournier, ne demande pas qui c'est. Suis-le. »
Ça, ce souvenir-là, personne ne le connaissait. Personne.
« Qu'est-ce que vous voulez, Remi ?
— Je veux te dire où se trouve Vernet. Le vieux fournisseur d'armes que tout le monde cherche. Il n'est pas dans ce train, il n'a jamais été dans ce train. Il est au dépôt de maintenance de Calais. Ancienne ligne de service, bâtiment 12. L'entrée par les voies de garage, à l'est. »
Mercer regarda Camille. Elle avait les yeux rivés sur l'écran de son téléphone, son pouce tapotant rapidement une recherche.
« Pourquoi vous nous aidez ? demanda Mercer.
— Parce que je veux que tu donnes à Vernet ce qu'il mérite. Ce qui est plus personnel pour toi que pour moi. Je te donne juste l'adresse.
— Vous voulez le tuer.
— Je veux que sa dernière vision soit ton visage, Alex. »
La voix se fit plus dure, plus menaçante. « Le temps presse. Bien que tu sois en route pour Amiens, tu devras trouver un moyen de sortir de ce train avant qu'il n'atteigne le hangar. Après, il n'y aura plus de retour possible. Quatorze minutes. Tu as tout compris ? »
Mercer coupa net la communication. Le silence revint dans l'espace technique, rompu seulement par le ronronnement du récepteur.
« Et maintenant ? » demanda Camille.
Il regarda le bouton de manchette, le fit glisser dans sa poche, puis sortit son téléphone et ouvrit la carte satellite de la côte picarde.
« On ne va pas à Amiens. On va à Calais. Mais avec un train qui ne s'arrête que pour finir sa course au terminus… il va falloir trouver un autre moyen de descendre. »
Il se tourna vers elle, le regard dur. « Tu as déjà sauté d'un train en marche ? »
Le sourire qu'elle lui offrit était glacial.
« Ça, c'est le plus petit de nos problèmes. »
Elle pointa l'écran du doigt, son doigt s'arrêtant sur un point entre Amiens et Calais. « Il y a un vieux pont de transbordement où la voie se rapproche à moins de trois mètres du sol. On peut sauter à faible vitesse quand le train ralentit dans la courbe. »
Mercer hocha la tête. Il se leva, vérifiant l'état de son pistolet, vidant la chambre pour compter les balles. Il en restait six.
« Remi, dit Camille soudainement. J'ai entendu ce nom il y a deux ans, à Bruxelles. Dans un dossier que mon service avait saisi contre un réseau de blanchiment. Remi était le pseudonyme d'un homme qui achetait et vendait les dettes d'agents compromises. Il travaillait secrètement pour personne, mais il savait tout sur tout le monde. »
« Un parasite.
— Pas exactement. Un protecteur invisible. Quelqu'un qui fait en sorte que les agents tombent dans l'oubli sans laisser de trace à leurs enfants. Il a fait disparaître la dette de Fournier après sa mort. Une dette que Fournier avait envers les mauvaises personnes à Lisbonne – des gens qui voulaient des informations sensibles. S'il y a bien une personne qui sait où se trouve Vernet, c'est lui. »
Mercer glissa une nouvelle balle dans le chargeur. « Alors allons le rencontrer. Et disons-nous que ce n'est peut-être pas une coïncidence si quelqu'un est monté à bord du train il y a quelques minutes. Le destinataire du bouton, c'est peut-être lui. »
Camille fronça les sourcils, jetant un regard le long du couloir. Les pas qu'ils avaient entendus venaient de se fondre dans le ronronnement constant du train.
« Ou c'est Vernet lui-même, dit-elle.
— Oui. Et cette fois, je serai prêt. » Son poing se serra autour du bouton de manchette.
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