L'Échange du Tunnel
Lire le chapitre 20: The Secret Meeting
Le wagon de service sentait le gasoil et la poussière de frein. Mercer s’accroupit contre la paroi, le souffle court, la radio de Remi encore chaude dans sa main. Camille se tenait en face de lui, les bras croisés, le regard fixé sur la porte blindée qui les séparait du reste du train.
— Tu ne m’as jamais dit pourquoi tu le pourchassais, dit-elle enfin.
Mercer releva la tête. Les néons du wagon grésillaient, projetant des ombres mouvantes sur les casiers métalliques.
— Et toi ?
Camille ne sourit pas. Elle sortit un couteau pliant de sa poche et le fit claquer, une habitude nerveuse. — J’étais chargée de le ramener à Paris. Pas de le tuer. De le ramener.
— Pour qui ?
— Pour des gens qui estiment que Vernet leur doit des comptes. Des gens qui n’ont pas l’intention de passer par les tribunaux.
Mercer hocha lentement la tête. — Moi, c’est l’inverse. Je devais le livrer à Londres. Vivant, si possible. Mais mon mandat vient d’être annulé par une section interne qui me considère comme une cible.
— Et pourtant tu continues.
— Fournier.
Le nom tomba entre eux comme une pierre. Camille rangea son couteau. — Ton mentor.
— Mon débiteur. Ma dette. La seule personne dont la mort n’a jamais été expliquée. Vernet sait ce qui s’est passé, et tant que je ne l’aurai pas confronté, je ne saurai pas si Fournier était un salaud ou une victime.
Camille le regarda longuement. — Tu mens mal, dis-tu ? Pourtant, là, je te crois.
— Parce que je ne mens pas.
Elle s’approcha d’un casier métallique scellé par un cadenas en plastique. Elle examina le sceau, puis sortit un passe-partout de sa manche. Trois secondes plus tard, le cadenas céda. À l’intérieur : des barres de fer, un pied-de-biche, un rouleau de ruban adhésif industriel et deux lampes torches équipées de filtres rouges.
— Le matériel de maintenance du tunnel, dit-elle. Pas des armes de guerre, mais ça fera l’affaire.
Mercer saisit le pied-de-biche. Il le soupesa, testa la prise. L’acier était froid et rassurant. Il le glissa dans sa ceinture.
— Et toi ?
Camille sortit une clé à molette à tête crantée, presque aussi longue que son avant-bras. Elle la fit tourner autour de son poignet avec une habileté qui trahissait des années d’entraînement.
— Pas besoin de plus.
Un silence s’installa. Le train ralentit encore, les rails gémissant sous la décélération. Mercer consulta sa montre : le compte à rebours des quatorze minutes tournait depuis maintenant sept. La fenêtre pour sauter se rétrécissait.
— Remi a dit que Vernet attendait au dépôt de Calais, dit Mercer. Pas à Amiens. Il faut quitter ce train avant l’arrivée.
— Et le système de navigation contrôlé par satellite ?
— On le laisse faire. Si le train continue jusqu’au hangar militaire, Sokolov et sa section interne trouveront un wagon vide.
Camille observa la fenêtre du wagon. La nuit défilait, un rideau noir ponctué par des lampes industrielles qui clignaient à intervalles réguliers. La vitesse du train était tombée à environ soixante kilomètres-heure. Encore trop rapide pour un saut sans risque, mais le train continuait de ralentir à l’approche d’une portion en pente.
— Tu sais ce que tu vas faire quand tu le verras ? demanda-t-elle.
Mercer réfléchit. — D’abord, je vais écouter. Ensuite, je déciderai s’il mérite de sortir vivant de ce dépôt.
— Et si je décide qu’il ne mérite pas de sortir du tout ?
— Alors on aura une conversation.
Camille esquissa un demi-sourire. — Voilà le vrai Alex Mercer. Pas celui qui joue l’agent loyal, mais celui qui négocie avec sa conscience.
— Ma conscience et moi avons un accord. Elle ne s’occupe pas de mes affaires, et je ne m’occupe pas des siennes.
Elle rit, un son bref et sec, presque surprit. — Tu es pire que ce qu’on dit de toi.
— J’espère bien.
Le train continua de ralentir. Les roues crissèrent, un son aigu qui traversa la coque métallique. Mercer se dirigea vers la porte arrière du wagon et l’entrouvrit. Le vent s’engouffra, portant une odeur d’humidité et de ballast. Des graviers crissaient sous les boggies.
— On est à quelle distance de Calais ?
Camille sortit une carte dépliante de la poche intérieure de sa veste, une de ces cartes topographiques qu’elle semblait avoir eu sur elle depuis le début. Elle l’étala sur un casier, la coinçant sous une lampe torche.
— La ligne commerciale passe à quinze kilomètres au sud du dépôt. Mais ce train a été dérouté par le réseau de fret abandonné. Il y a un aiguillage à environ deux kilomètres d’ici, juste après un pont. Le dépôt de Calais est raccordé à une ancienne branche qui sert maintenant de garage pour les engins de maintenance.
Mercer se pencha sur la carte. Le dépôt dessiné comme un rectangle gris, annoté en français par une main inconnue. Quelqu’un avait marqué un point d’interrogation près du bâtiment principal. Quelqu’un d’autre avait griffonné « V » en rouge.
— C’est toi qui as annoté la carte ?
Camille hocha la tête. — Avant de monter à bord à Londres, j’avais des informations. Certaines se sont révélées fausses, mais celle-là — elle tapota le point rouge — celle-là est confirmée. Vernet utilise ce dépôt comme point de chute depuis des années. Les gens du coin savent qu’un avion privé se pose parfois sur la piste désaffectée au nord.
— Tu veux dire qu’il va s’envoler ?
— S’il est encore là. Remi a dit qu’il y était il y a deux heures.
Mercer s’accroupit près de la porte, scrutant l’obscurité qui filait de l’autre côté de la vitre. Son esprit tournait à toute allure. Quatorze minutes. Section Interne 6. Sokolov. Et maintenant, un possible départ en avion si Vernet décidait de fuir. Chaque élément le tirait dans une direction différente, mais une certitude demeurait : ils devaient quitter ce train, et vite.
— Tu as confiance en Remi ? demanda-t-il.
Camille hésita. — Remi est une taupe. Il travaille pour plusieurs maîtres, mais il a une faiblesse pour Fournier. Il était l’un de ses informateurs dans le temps. Si Remi te dit que Vernet est là, c’est que Vernet est là, ou alors que Remi te veut ailleurs.
— Ce qui revient au même.
— Pas tout à fait. La différence, c’est que Remi ne te veut pas mort. Pourquoi, je ne saurais pas le dire, mais depuis qu’il a entendu le nom de Fournier, il s’est fait plus bavard que prudent. C’est pour ça que je le crois.
Le train heurta une série de joints de rails, un tremblement sourd qui fit vibrer le sol. Mercer regarda la porte arrière, puis vers l’avant du convoi. Sokolov pouvait surgir à tout moment, accompagné d’hommes lourdement armés, et ils ne disposaient que d’un pied-de-biche et d’une clé à molette.
— Alors voilà ce qu’on fait, dit-il. On saute dans les deux cents prochains mètres, on se replie vers le nord en longeant la voie, et on atteint le dépôt avant que Sokolov ne trouve le wagon vide.
— Et si on se trompe ?
Mercer lui adressa un regard dur. — Alors on aura au moins tenté quelque chose.
Il ouvrit la porte en grand. Le vent s’engouffra avec violence, plaquant ses cheveux en arrière. À trente mètres devant eux, la masse sombre d’un portique métallique surgissait de la nuit : le pont que Camille avait noté sur sa carte.
— Prête ?
Camille rangea la carte, saisit sa clé à molette et se plaça derrière lui, le dos collé contre les casiers pour éviter d’être éjectée par une secousse.
— Laisse-moi d’abord passer.
— Non. Je saute en premier. Si le terrain est mauvais, au moins tu pourras m’éviter.
— Tu préfères te briser une jambe plutôt qu’admettre que tu veux protéger ma mise à terre ? Quelle chevalerie moderne.
Mercer ne releva pas. Il se tourna vers l’ouverture, arracha le pied-de-biche de sa ceinture pour libérer ses mouvements, et sauta.
Le sol arriva plus vite que prévu. Ses jambes encaissèrent le choc, plièrent, se dérobèrent, et il roula sur la latérale dans l’herbe grasse qui bordait le ballast. Une douleur lancinante lui traversa l’épaule droite, mais rien ne craqua. Il se releva à demi, criant pour se faire entendre du train.
Camille apparut dans l’encadrement de la porte, bloquée un instant par le vent. Puis elle sauta avec une grâce économique, atterrit sur le talus, amortit sa course en trois pas rapides et roula sur le dos avant de se redresser, la clé à molette toujours en main.
Les feux arrière du train continuaient de s’éloigner, un point rougeoyant qui rapetissait dans la nuit humide. Le silence retomba sur la voie, interrompu seulement par le souffle régulier des deux agents accroupis à couvert.
Mercer se leva, épousseta son blouson maculé de boue. Son épaule le fit grimacer quand il leva le bras pour indiquer la direction.
— Le dépôt est par là. À pied, environ vingt-cinq minutes, si on suit la voie en courant.
Camille s’approcha, glissa la clé dans sa ceinture, et jeta un œil au train qui disparaissait vers l’est. Elle tendit sa main entrouverte vers Mercer. Il la prit, sans savoir si c’était un geste de confiance ou une simple habitude tactique, et ils commencèrent à marcher dans l’obscurité.
Leurs pas crissaient sur les graviers, encouragés par la certitude fragile que, pour la première fois depuis le début de cette opération, ils avançaient dans la même direction pour la même raison comprendre qui était Vernet, et ce qu’il savait de la mort de Fournier.
Une silhouette lointaine se profilait à l’horizon, un bloc de béton émergeant de la brume calaisienne. Le dépôt. Plus proche que prévu. Plus sombre encore. Mercer ralentit, observant la structure. Pas de lumière visible. Aucun véhicule en approche. Rien d’autre que le vent et la rumeur sourde d’un moteur diesel au ralenti quelque part derrière les murs.
— Il est là, murmura Camille.
— Comment tu le sais ?
— Parce que l’air sent l’essence d’aviation, pas le diesel.
Mercer renifla. Une odeur d’aromatique, légèrement sucrée, flottait effectivement dans l’air. Il hocha la tête, serra la poigne sur son pied-de-biche, et guida Camille vers le périmètre du dépôt, où les ombres les attendaient.
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