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L'Échange du Tunnel

Lire le chapitre 2: The Locked Compartment

La porte du compartiment ne s’était pas refermée correctement. Alex Mercer la poussa du bout des doigts, et elle céda avec un grincement presque imperceptible, une plainte de gonds fatigués qui n’aurait pas dû exister sur un train neuf. À l’intérieur, la lumière blafarde des veilleuses dessinait les contours d’un espace vide. Le lit de la couchette était défait, les draps froissés en diagonale, comme si quelqu’un s’y était allongé une seconde puis s’était relevé d’un bond. La valise métallique qui devait contenir les effets personnels de Dr. Vernet gisait sur la moquette, ouverte, vide.

Camille Moreau se tenait sur le seuil, bras croisés, les lèvres pincées en une ligne sévère. Son parfum — un truc discret, presque végétal — flottait dans l’air confiné, mélangé à l’odeur de métal chaud et de café trop longtemps passé.

« Alors, c’est comme ça que vous surveillez vos prisonniers scientifiques, à MI6 ? On claque la porte et on espère que ça tient tout seul ? »

Alex ne répondit pas. Il s’accroupit, les yeux rivés au sol. La moquette était claire, un gris chiné qui semblait conçu pour masquer les saletés. Mais pas tout. Un reflet, minuscule, attira son regard. Il glissa une main gantée sous le rebord de la couchette et en ressortit un objet froid, lisse.

Un bouton de manchette. En argent massif, gravé d’un motif si fin qu’il fallait plisser les yeux pour le distinguer. Deux triangles entrelacés, se chevauchant comme des vagues contraires.

Il le retourna entre ses doigts. Il n’était pas tombé accidentellement. Il avait été posé là. Dans le coin, en retrait, juste assez visible pour qu’un œil entraîné le remarque. Le genre de chose qu’on laisse quand on veut qu’on la trouve.

« Qu’est-ce que vous avez ? » demanda Camille, la voix irritée.

Alex se releva, le bouton niché dans sa paume fermée. Il fit un pas vers la fenêtre, ignorant la question. La vitre était épaisse, renforcée, scellée dans un cadre d’aluminium. Il en fit courir le bout des doigts le long du joint. Là. Une déformation, presque invisible, un renflement de mastic qui ne correspondait pas à la finition d’usine. Il sortit son couteau pliable de sa poche et, délicatement, inséra la lame dans l’interstice. Le joint céda comme du beurre ramolli, révélant une couche de mastic plus sombre, appliquée grossièrement, pas du tout le travail d’un technicien Eurostar.

« Quelqu’un a ouvert cette fenêtre, dit-il doucement. Pas depuis l’intérieur. Depuis l’extérieur. »

Camille s’approcha, les sourcils froncés. Elle toisa la fenêtre, puis Alex, avec une expression composée de deux tiers de mépris et d’un tiers de curiosité forcée.

« On est à trente mètres sous la Manche. Personne n’ouvre une fenêtre à cette vitesse, sous cette pression. C’est physiquement impossible. »

« Et pourtant. » Alex referma son couteau d’un claquement sec. « Quelqu’un a utilisé un outil professionnel pour découper le joint, puis l’a refermé proprement, avec un scellant de même couleur que l’original. Ça a demandé de la préparation. Et de l’intérieur, quelqu’un a arrangé ce compartiment pour que ça passe inaperçu. »

Camille pencha la tête, les bras toujours croisés, mais un doigt tapotait maintenant son coude, signe qu’elle réfléchissait malgré elle. Elle guida son regard vers la couchette.

« Et la femme ? Dr. Vernet ? Vous croyez qu’elle a sauté par la fenêtre ? Elle a disparu dans un tunnel blindé, Alex. Il n’y a nulle part où aller. »

« Je ne crois pas qu’elle ait sauté. » Alex ouvrit la main, révélant le bouton de manchette. Le métal capta un reflet de lumière et projeta les deux triangles entrelacés sur le mur opposé. « Mais ceci n’appartenait ni à Dr. Vernet, ni à aucun de nos agents. Elle était censée être seule. »

Camille saisit l’objet entre le pouce et l’index, le tournant avec une précision presque chirurgicale. Elle le rapprocha de ses yeux, puis le laissa tomber dans sa paume à lui, comme si le contact prolongé la brûlait.

« Du savoir-faire de bijoutier, dit-elle. Un symbole maçonnique inversé. Ça ne vient pas de Calais. »

« Non. Ça vient de Londres. »

Un silence s’installa. Le train roulait, régulier, une cadence métronomique qui semblait narguer leur immobilité. Dehors, le noir du tunnel était total, sans une trace de lumière, sans horizon. Alex jeta un coup d’œil à sa montre. Dix-sept minutes avant la frontière française. Après ça, plus moyen de revenir en arrière sans déclencher une crise diplomatique qui ferait les gros titres pendant un mois.

Camille rompit le silence, les mots tranchants comme verre brisé :

« On abandonne. On remonte, on prévient nos hiérarchies, on arrête le train à Coquelles. C’est la seule option raisonnable. »

Alex secoua lentement la tête. Il ne pouvait pas lui dire pourquoi. Pas encore. Pas avec ce qu’il savait.

« Écoutez-moi, Camille. Si Dr. Vernet a été extraite de ce train par des moyens externes, alors quelqu’un savait qu’elle serait là. Quelqu’un qui avait connaissance de notre plan heures avant notre départ. Et si quelqu’un savait — »

« Alors on a une taupe. » Elle prononça le mot avec une amertume professionnelle. « Vous avez une taupe dans votre service. Ou moi dans le mien. Et vous voulez continuer comme si de rien n’était ? »

« Non. » Alex avança vers elle, de sorte qu’ils se tenaient à moins d’un mètre l’un de l’autre, les épaules de la DGSE et du MI6, alliés de circonstance dans un piège à rats sous-marin. « Je veux qu’on poursuive. Parce que si la taupe est dans votre service, on continue. Si elle est dans le mien, on continue aussi. Mais on va changer de règles. »

Camille le dévisagea, cherchant la faille, la trame de mensonge derrière ses muscles faciaux. Il soutint son regard, le visage neutre, un masque taillé dans l’habitude.

« Vous mentez mal », dit-elle enfin, mais sa voix avait perdu un peu de sa morsure dure.

« C’est mon travail. »

Un sourire fugace, presque imperceptible, teinté d’un côté las, courut sur les lèvres de Camille. Elle haussa une épaule.

« D’accord. On avance. Mais je veux que vous compreniez, Alex : s’il s’avère que vous me menez en bateau pour couvrir les erreurs de votre service, je vous jette dans la Manche à la première occasion. La pression hydraulique fera le reste. »

« Compris. » Il remit le bouton de manchette dans la poche intérieure de sa veste, l’enserrant comme un talisman. Sa montre vibra soudain contre son poignet — une pulsation brève, codée, qu’il reconnaissait entre toutes. Un message crypté de Londres.

Il n’alluma pas son téléphone. Pas devant elle. Il laissa la vibration mourir, une chaleur électrique contre sa peau, un mot d’ordre qu’il ne pouvait pas encore lire mais dont il connaissait déjà la teneur probable : *Ne pas avorter. Ne rien révéler.* Ses doigts se crispèrent autour du bouton de manchette, et son cœur tambourina une mesure de plus.

« Madame Moreau, » dit-il en tournant les talons vers la porte, « allons inspecter la voiture-bagages. Si Dr. Vernet n’est pas morte et n’a pas sauté, alors elle est peut-être encore à bord. Il nous reste douze minutes avant que la porte s’ouvre sur la France, et je ne compte pas passer ces douze minutes à attendre qu’on vienne nous chercher. »

Camille suivit, sans accord verbal, mais avec une présence d’épaules qui en disait long. Dans le couloir désert, les ampoules clignotaient en cadence, projetant des ombres déformées sur les vitres noires.

C’est en atteignant l’extrémité du wagon qu’Alex sentit le regard. Pas un regard humain. Un regard manquant. Dans le reflet de la vitre, quelque chose bougeait dans le wagon adjacent, une silhouette fine, vêtue de blanc médical. Il ne tourna pas la tête. Il ralentit à peine.

« Camille, souffla-t-il entre ses dents. Derrière vous, à gauche. Wagon sept. »

Elle ne se retourna pas non plus. Mais ses doigts se resserrèrent autour de la crosse de son pistolet sous sa veste.

La silhouette blanche avait déjà disparu. Mais Alex avait vu ce qu’elle tenait. Un dossier — le dossier médical de Dr. Vernet.

Il ne dit rien à Camille. Pas encore. Il était en train d’apprendre les règles de ce train nouveau, de ce jeu dans lequel les assassins portaient des manchettes en argent et les fantômes portaient des blouses d’hôpital.

Puis, sans ralentir, il poussa la porte coulissante du wagon-bagages. L’air s’y figea, froid et métallique. Les conteneurs verrouillés s’alignaient à perte de vue. Et sous le panneau de contrôle, un message clignotait sur un écran de service interne, non destiné aux passagers.

*OFFICIEL : ABORDAGE NON AUTORISÉ DÉTECTÉ – WAGON 4.*

Alex regarda Camille. Camille regarda l’écran. Leurs yeux se croisèrent, et dans le reflet de l’alarme, le bouton de manchette parut brûler dans la poche d’Alex comme un charbon sous la peau.