L'Échange du Tunnel
Lire le chapitre 3: The First Lie
Le grésillement du haut-parleur mourut dans un couinement aigu. Alex écarta le combiné de son oreille, le visage fermé, les doigts encore crispés sur le combiné du téléphone de service qu'il venait de raccrocher dans l'alcôve exiguë du Wagon 5.
Camille se tenait deux pas derrière lui, bras croisés, le menton relevé. Elle n'avait pas perdu une miette de l'échange.
– Alors ? demanda-t-elle, la voix sèche comme le mistral.
Alex prit une seconde. Une seule. Il laissa son regard errer sur la moquette grise, sur la vitre qui ne donnait que sur le noir du tunnel. Il réfléchissait moins au message qu'à la façon de le servir.
– Londres a confirmé, dit-il en se retournant. Vernet est toujours à bord.
Camille arqua un sourcil.
– Vraiment. Et ils le savent comment, précisément, depuis un bureau à trente étages au-dessus de la Tamise ?
– Le signal de son badge médical est encore actif. Il a été scanné dans un train dans le tunnel depuis moins de dix minutes.
– Son *badge* ?
– Celui qu'on exige du personnel soignant pour ouvrir certaines portes de sécurité. Pas le sien, celui de l'hôpital. Il est géolocalisé. Il a bougé.
Camille plissa les yeux. Elle avait ce regard de chatte qui jaugeait un oiseau blessé. Alex la soutint sans ciller.
– Il faut inspecter le wagon à bagages, enchaîna-t-il. L'alarme a signalé une ouverture non planifiée en Wagon 4. C'est là que son badge est localisé.
– Ou là que quelqu'un *veut* qu'on le croie.
– Peut-être. Mais on n'a pas le luxe de choisir nos pistes à l'aveuglette, Camille. On est sous l'eau, sans issue, avec une cible qui s'évapore et un commanditaire qui nous regarde par-dessus l'épaule. Ça ne nous laisse qu'une option : aller voir.
Camille hésita. Le soupçon dans ses prunelles ne se dissipa pas tout à fait, mais une autre lueur prit le dessus : la curiosité professionnelle. Celle qui avait fait d'elle une des meilleures de la DGSE.
– Le contrôleur a dit que les accès étaient verrouillés après l'alarme.
– Le contrôleur porte une cravate trop serrée et des chaussures cirées. Il ne connaît pas le plan du train mieux que nous. Viens.
Ils longèrent le couloir du wagon. Les passagers, massés devant les portes des compartiments, les dévisageaient avec la panique muette de ceux qui sentent le danger sans le voir. Une femme serrait un enfant contre elle ; un homme en costume essayait de joindre quelqu'un sur son portable sans réseau. Alex passa devant eux sans un regard.
Il s'arrêta devant la porte coulissante du Wagon 4. Son écusson électronique clignotait en orange, un code d'erreur inscrit sur le petit écran : *Accès refusé – maintenance.*
– Il est verrouillé, murmura Camille.
Alex sortit une carte magnétique de la poche intérieure de sa veste. Elle n'avait ni logo ni inscription. Il la passa sur le lecteur. Le voyant passa au vert.
Camille le regarda avec une lueur nouvelle.
– Tu as un passe-partout MI6 dans la poche ?
– Une clé de service. Ça couvre les protocoles de sécurité de tout le réseau transmanche. Les Britanniques ont gardé une main sur le tunnel, qu'on le veuille ou non.
Elle ne répondit pas, mais le silence qui suivit en disait long. La porte coulissa avec un chuintement.
Le Wagon 4 était celui des bagages, une longue travée éclairée de néons pâles. Des racks métalliques couraient des deux côtés, chargés de valises, de vélos dans des housses, de cartons frappés de logos d'entreprises de fret. L'air était plus frais, un léger goût de caoutchouc neuf et de métal. Le ronronnement du moteur se faisait plus présent, avalé par l'isolation de la porte refermée derrière eux.
Alex avança le premier, les yeux balayant les recoins, les ombres portées entre les rayons. Le badge de Vernet, s'il était là, ne se verrait pas au premier coup d'œil. Il fouillerait les cartons méthodiquement s'il le fallait.
C'est Camille qui le vit. Elle s'immobilisa à un mètre de lui, la main levée.
– Stop.
Alex s'arrêta. Il suivit son regard.
Au fond du wagon, entre deux racks, une silhouette était couchée en travers du passage. Un uniforme de la SNCF, sombre, impeccable. Mais le corps ne respirait pas.
Ils s'approchèrent ensemble, par instinct, chacun couvrant les angles morts de l'autre. L'homme avait la cinquantaine, une moustache grisonnante, les yeux ouverts sur rien. Un filet de sang séché s'étirait de sa tempe, sinuant le long de son col de chemise. Pas de blessure visible sous la veste, mais un renflement sous la poche intérieure, côté cœur, attira le regard d'Alex.
Camille s'accroupit, vérifia le pouls. Rien.
– Encore chaud, murmura-t-elle. Pas depuis longtemps.
Alex passa à côté d'elle, s'agenouilla devant le corps. Il ne voulait pas toucher à la scène, pas encore, mais quelque chose dans la poche intérieure dépassait : un morceau de carton blanc, à moitié glissé.
Il ne le dégagea pas. Il tourna légèrement la veste pour mieux voir.
Une carte à jouer. Un as de pique. Banal à première vue, si ce n'était la marque à l'encre verte dans le coin supérieur droit : une boucle fine, presque un serpent stylisé, dessiné d'une main sûre.
Alex sentit un froid lui descendre le long de la colonne. Un froid qui n'avait rien à voir avec la température du wagon.
Il ne releva pas la tête tout de suite. Il s'accorda une seconde pour s'imprégner de la marque, pour s'assurer qu'il ne se trompait pas. L'as de pique, la boucle verte. Il y avait dix ans, dans une planque à Istanbul, la même carte avait migré de la poche d'un colonel turc à celle d'Alex, avec la même encre.
Henri Fournier.
Son ancien coéquipier. Mort depuis cinq ans. Mort et enterré sur l'île de Porquerolles, selon le rapport de la DGSE qu'on lui avait montré à l'époque. Alex avait bu un verre à sa mémoire.
Il glissa la main sous le corps du contrôleur, la fit courir furtivement, et retira la carte. Ses doigts se refermèrent dessus sans bruit, la paume tournée contre sa jambe, invisible pour Camille, qui fouillait toujours les poches latérales du défunt.
– Il n'y a rien, dit-elle au bout d'une minute. Pas de badge. Pas de téléphone. On les lui a pris.
Alex acquiesça. Il se releva, la carte plaquée contre sa paume, glissa la main dans sa poche de veste comme pour la réchauffer.
– Il a dû voir quelque chose, dit-il. Quelqu'un qui ne devait pas être là. On l'a tué pour ça.
– Ou pour le faire taire, répondit Camille. L'alarme du Wagon 4, c'était peut-être son cadavre qui a déclenché le capteur de mouvement.
Alex garda le silence un instant. Son esprit tournait déjà à plein régime, verrouillant les options, testant les hypothèses. Henri Fournier, vivant ou pas, venait de laisser sa signature sur une scène de crime au fond d'un tunnel sous la Manche. Et Londres, dans son message codé, n'avait pas ordonné de surveiller un cadavre.
L'ordre était simple : continuer, coûte que coûte, ne pas avorter. Et ne rien dire à la Française.
Camille se releva, épousseta ses genoux.
– On a besoin de prévenir le contrôleur. Officiellement, pour la vraie police.
– Pas encore, dit Alex. Si la personne qui a fait ça est encore à bord, elle saura qu'on a trouvé. Ça nous coupe notre avantage.
– Quel avantage ? On est deux, sans armes, dans un tube d'acier sous trois mètres d'eau.
Alex sortit la main de sa poche. Vide. La carte avait rejoint la doublure de sa veste.
– On a un autre avantage. On sait que quelqu'un a voulu cacher quelque chose. Et qu'il a échoué.
Il fit un pas vers elle, le regard dur.
– Vernet n'a pas disparu par accident. On nous a mis dans ce train pour une raison. Et celui qui a tué ce contrôleur veut qu'on pense qu'il a gagné. On va lui prouver le contraire.
Camille ne répondit pas tout de suite. Elle le dévisagea avec cette intensité qui semblait vouloir lire dans ses pensées, derrière ses yeux, jusqu'à la moelle.
– Tu mens, finit-elle par dire.
Une note à peine perceptible dans sa voix. Pas une accusation, plutôt une constatation.
Alex soutint son regard.
– À propos de quoi ?
– Je ne sais pas encore. Mais je le découvrirai.
Elle passa devant lui, referma la porte du Wagon 4 derrière elle. Alex resta seul une seconde de plus dans le ronronnement des réfrigérateurs et des machines. La carte, dans sa poche, semblait peser plus lourd qu'elle ne le devait.
Henri Fournier était mort. Il le savait. Il avait vu le corps, signé le rapport, prononcé l'éloge funèbre.
Alors qui, dans cette rame sous la mer, venait de poser sa carte de visite sur un cadavre ?