L'Échange du Tunnel
Lire le chapitre 21: The Depot Approach
La rame ralentit, un crissement métallique qui remonte le long des essieux. Mercer était collé à la vitre du compartiment de service, Camille accroupie derrière lui, sa clé à molette serrée dans la main droite.
— C'est pas un arrêt programme, murmura-t-elle.
Il hocha la tête. Le tunnel s'élargissait soudain, les parois de béton s'écartant comme un théâtre qui ouvre ses rideaux. Des lampes jaunes, espacées, éclairaient un quai de service taillé dans la roche. Un quai, pas une gare. Une plateforme brute, au sol gras, dominée par une porte blindée et deux véhicules militaires russes — des UAZ, plaques masquées, moteurs encore chauds.
Le train ralentit encore, puis s'immobilisa avec un soupir hydraulique.
— Vingt secondes, dit Mercer. On sort par le côté opposé.
Ils ouvrirent la porte latérale. L'air du tunnel les frappa — froid, chargé d'odeur de diesel et de pierre mouillée. Ils sautèrent en silence, roulèrent sur le gravier, se plaquèrent entre le ballast et une pile de traverses de rechange. Le visage de Camille était à dix centimètres du sien, ses yeux clairs, fixes, aucun tremblement.
Des portes claquèrent sur l'autre flanc de la rame.
Des pas. Plusieurs hommes. Langue russe, ordres brefs, bottes sur le ciment. Mercer risqua un œil par-dessus les traverses : cinq silhouettes, lourdement équipées, encadraient Sokolov — le même costume sombre, la même démarche mesurée. Il marchait comme un homme qui possédait le terrain. Il ne regarda même pas le train derrière lui.
Mercer et Camille échangèrent un regard.
La porte blindée s'ouvrit de l'intérieur. Un homme en sortit, civil, pardessus beige, soixantaine élancée, une sacoche en cuir à la main. Il salua Sokolov d'un signe de tête, sans servilité. Mercer sentit Camille se tendre.
— Tu le connais ? souffla-t-elle.
— Peut-être. On ne voit pas son visage.
L'homme au pardessus tendit la sacoche à Sokolov, qui l'ouvrit, y jeta un regard bref, puis la referma et la confia à l'un de ses hommes. Ils échangèrent ensuite quelques phrases dans un russe trop rapide pour que Mercer puisse suivre. Mais un mot revint deux fois, distinct, comme une note de piano au milieu d'un orchestre : *Amiens*.
Puis une phrase plus longue, prononcée par Sokolov lui-même, avec ce qui ressemblait à une irritation contenue. L'homme au pardessus haussa les épaules, tourna les talons et retourna vers la porte blindée.
— On les suit, murmura Mercer.
— On les suit où ? Ils vont sortir par cette porte, et on ne sait pas ce qu'il y a derrière.
— C'est pas le moment de devenir timide.
Camille lui jeta un regard noir. Mais elle rampa déjà derrière lui, à pas feutrés, le long de l'ombre projetée par la rame. Les hommes de Sokolov s'étaient répartis autour des véhicules, trois à l'avant, deux à l'arrière, Sokolov posant déjà une botte sur le marchepied de la première UAZ. Le moteur démarra avec un grondement sourd. Les phares s'allumèrent.
Puis le portail blindé du hangar s'ouvrit en grinçant — une arche béante révélant une route en terre battue qui remontait vers une toile de fond de brouillard gris. L'UAZ s'engagea dans l'ouverture, suivie de la seconde. Mercer compta jusqu'à cinq et bondit, se collant au mur de béton, Camille sur ses talons.
Ils franchirent le portail avant qu'il ne commence à se refermer.
L'air extérieur les hetta — humide, salin, une odeur de terre labourée et de pétrole qui flottait dans une parcelle de terrain vague cernée de grillages et de hangars métalliques. Pas de lumière visible, pas de bâtiment habité. La route en terre filait entre des monticules de gravats, puis buttait contre une structure plus grande, une silhouette noire et anguleuse, au toit ondulé, adossée à un remblai de chemin de fer désaffecté.
Les UAZ s'arrêtèrent devant cette structure. Les feux arrière s'éteignirent. Les portes claquèrent, une à une.
Camille toucha le bras de Mercer, montra le remblai. Ils rampèrent sur une pente de scories, se plaquèrent dans une tranchée herbeuse à l'angle du hangar. Par une rangée de fenêtres brisées à hauteur d'appui, on voyait l'intérieur.
Un entrepôt désaffecté. Des étagères métalliques rongées par la rouille. Au centre, sous un puits de lumière crue provenant d'un projecteur branché sur un groupe électrogène, une table en bois. Autour de la table, Sokolov et ses hommes en demi-cercle. Et en face d'eux, assis, les mains posées à plat sur la table, un homme d'une trentaine d'années, chemise ouverte sur un maillot de corps gris, visage fatigué, mais vivant.
Mercer sentit son sang se glacer.
Camille l'observa une seconde, puis se tourna vers le hangar. Quand elle parla, sa voix était basse et tranchante, comme une lame qui s'essaie.
— Mercer. C'est lui ?
L'homme à la table était l'informateur de la DGSE. Celui que Mercer avait signalé mort à Camille trois jours plus tôt, dans les égouts de Lentheric. Celui dont il avait fabriqué le décès, avec un corps anonyme et des papiers, pour le soustraire aux recherches de Sokolov.
Il était bien là. Il parlait avec Sokolov. Il n'avait pas l'air d'un prisonnier.
Mercer n'avait aucune réponse qui ne creuserait pas la fosse sous leurs pieds.
L'homme se leva, serra la main de Sokolov, reçut une enveloppe, puis reprit sa veste posée sur le dossier de la chaise.
Camille se tourna vers Mercer. La distance entre eux n'était plus de quelques centimètres de ballast froid ; elle était devenue un gouffre.
— Tu m'as dit qu'il était mort, dit-elle. Tu m'as regardée dans les yeux et tu m'as dit qu'il était mort.
Le vent du détroit jouait dans les herbes sèches au bord de la tranchée. Mercer rouvrit la bouche, mais les mots qu'il avait préparés dans sa tête — *je protégeais sa famille, ils menaçaient sa femme et sa fille, il n'aurait pas survécu une heure aux geôles de la DGSE* — restèrent coincés quelque part entre sa gorge et son sens de la logique.
— Réponds, chuchota-t-elle.
— Je l'ai fait sortir du périmètre, dit-il enfin. Sokolov avait un homme à l'intérieur de la cellule régionale qui connaissait son rôle exact. S'il restait dans le système, il était mort avant quarante-huit heures. Et sa fille a huit ans.
Elle soutint son regard, puis tourna la tête vers le hangar. Sokolov remontait dans la première UAZ. L'informateur montait dans la seconde, s'installant côté passager, sans menottes.
Sans un mot, elle commença à redescendre du talus, vers un chemin qui contournait le hangar, à contre-route des UAZ. Mercer la suivit. Ils marchèrent côte à côte dans l'ombre humide, l'odeur de gasoil changeant lentement dans le vent, et c'est seulement lorsqu'ils atteignirent un poste de garde abandonné, en tôle ondulée, qu'elle s'arrêta.
— Tu me dois une mission, dit-elle. Une vraie. Si tu me mens encore une fois, tu ne finiras même pas la journée. C'est clair ?
— C'est clair.
— Alors dis-moi ce que ton informateur a dit à Sokolov.
Mercer leva les yeux. La seconde UAZ faisait demi-tour, phares balayant l'horizon nauséeux du terrain vague. Il avait douze secondes pour lui donner quelque chose de réel.
— Il vient de vendre Fournier.
Camille marqua une pause.
— Quoi ?
— Fournier était vivant, il y a trois mois, en Écosse. Mon informateur vient de dire à Sokolov où il se cache. Mais ce n'est pas un hasard. Il y a un message pour moi dans ce hangar.
Il sortit de sa poche un morceau de papier froissé, ramassé dans le hangar par une fenêtre de derrière, une écriture fine, rapide, anguleuse.
*La dette est à moi, maintenant. Viens seul.*
C'était l'écriture de Remi. La phrase exacte qu'il avait prononcée au téléphone, deux heures plus tôt, avant de couper la communication.
Camille se pencha, lut, se redressa. Ses yeux passèrent du papier à l'UAZ dont les feux arrière rougeoyaient l'un après l'autre.
— Remi est ici, dit-elle.
— Et il a le même jeu que nous. Mais pour des raisons que je ne connais pas encore.
Elle resta silencieuse un long moment. Puis, sans le regarder, elle tira de la poche intérieure de sa veste un pistolet compact qu'elle arma d'un geste sec et le lui tendit.
— Alors on va lui demander personnellement.
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