L'Échange du Tunnel
Lire le chapitre 22: The Informant's Return
La chaleur du moteur diesel s’accrochait encore à leurs vêtements lorsqu’ils atteignirent le bord du parking. Camille s’accroupit derrière un conteneur rouillé, jumelles sur les yeux. Le hangar se dressait à une centaine de mètres, portes métalliques entrebâillées, une lumière crue qui tranchait avec l’obscurité du dépôt.
— Deux gardes à l’entrée, dit-elle à voix basse. Un troisième sur le toit, positionné près de la ventilation.
Mercer suivit son regard. Sokolov avait fait du bon travail. Mais ce qui le frappa, ce ne fut pas la sécurité — c’était la silhouette qui traversait la zone éclairée devant le hangar, un dossier sous le bras.
Il la reconnut immédiatement.
— Putain.
Camille baissa les jumelles, se tourna vers lui.
— Quoi ?
— L’homme au dossier. C’est lui.
— Qui, lui ?
Mercer sentit le sol se dérober sous ses pieds. Des mois. Des mois de mensonges, de culpabilité, de nuits blanches à répéter la même histoire — que le contact avait été tué à Roubaix, qu’il avait vu le corps, qu’il avait fait ce qu’il fallait. Et voilà que Marc Delambre marchait tranquillement, vivant, entre deux SUV noirs, pour rejoindre Sokolov d’un pas assuré.
— Mon informateur, dit-il. Celui que j’ai déclaré mort.
Le silence de Camille fut plus lourd qu’un coup. Elle reposa les jumelles dans un mouvement lent, presque cérémonial, puis se tourna vers lui. Dans la pénombre, il distingua la crispation de sa mâchoire.
— Tu as menti.
— J’avais une raison.
— Tu as menti, répéta-t-elle. À moi. À ton service. Pendant des mois, tu as fait croire à tout le monde qu’un homme était mort pour protéger ta couverture, et le voilà en train de serrer la main de Sokolov.
— Il a une famille. Femme et deux enfants à Lille. Sokolov avait découvert son identité réelle — pas son alias, pas son adresse de couverture. Son vrai nom, sa vraie famille. Quand il a commencé à flancher, j’ai fait le seul choix qui permettait de tous les garder en vie.
— En trafiquant les registres de la DGSE.
— En trafiquant les registres de la DGSE.
Elle détourna le regard, fixa le hangar qui les narguait. Quelque chose dans son silence disait qu’elle mesurait précisément ce que ça signifiait. Une relation de travail fondée sur un mensonge structurant — pas un mensonge ponctuel, mais un mensonge tissé dans chaque rapport, chaque briefing, chaque promesse implicite de franchise qui permettait à deux agents de faire confiance à leurs vies.
— Et qu’est-ce qu’il fait ici, ton mort ? demanda-t-elle finalement, la voix plate.
— Je l’ignore.
Il le disait depuis la vérité. La dernière fois qu’il avait parlé à Delambre, c’était dans un parking souterrain à Bruxelles, neuf mois plus tôt. L’homme était terrifié, prêt à se rendre au premier service qui voudrait bien de lui. Mercer lui avait proposé un accord : disparaître, jouer les morts, et il ferait ce qu’il fallait pour que sa famille reste en sécurité. Le prix à payer, c’était que Delambre disparaisse complètement.
Apparemment, il avait mal négocié les intérêts.
— Alors qu’est-ce qu’il fait ici, avec Sokolov, avec le dossier sous le bras ?
— Peut-être qu’il essaie simplement de survivre. Comme nous.
Camille secoua la tête. Elle sortit son téléphone, vérifia un message, le glissa dans sa poche.
— On va entrer. Mais on le fait à ma façon. Pas de gestes héroïques, pas de décisions unilatérales. La prochaine fois que tu décideras de me protéger, tu me demanderas d’abord si j’en ai besoin.
— Ça marche.
— Je ne te le demande pas, Mercer. Je te le dis.
Elle se leva, contourna le conteneur, et il la suivit dans l’ombre. Cinq minutes plus tard, ils longeaient le mur nord du hangar, profitant de l’angle mort créé par un empilement de palettes. Par une fenêtre brisée dont ils avaient évalué la position depuis le parking, Mercer observa l’intérieur.
Le hangar servait d’atelier mécanique à une époque plus prospère. Des ponts élévateurs vides, des établis couverts de pièces détachées, un bureau vitré au fond, éclairé comme une scène de théâtre. Delambre était assis sur une chaise près du bureau, les mains posées à plat sur les genoux. Sokolov faisait les cent pas devant lui, un téléphone collé à l’oreille, parlant d’une voix que la distance rendait inaudible.
— Deux hommes au sol, dit Mercer. Un à droite, près de la porte coulissante, un à gauche. La plupart sont sortis avec les véhicules — ils ont dû laisser des renforts à l’intérieur dans les bureaux, mais je ne vois pas de mouvement. Le toit est à nous si on reste contre le mur.
Camille lui prêta les jumelles, observa à son tour. Quelque chose dans sa position changea — elle se raidit, les épaules se rapprochant.
— Il échange quelque chose, murmura-t-elle. Delambre. Regarde ses mains.
Mercer ajusta la mise au point. Delambre n’avait pas les mains à plat. L’une d’elles, celle de gauche, était posée sur sa cuisse — mais l’autre, la droite, était glissée dans la poche de sa veste. Les doigts serraient quelque chose, et il y avait dans son regard une fixité qui disait que cet objet le maintenait en vie.
— Il a un détonateur, dit Mercer.
— Ou un enregistreur. Ou une arme qu’il n’a pas encore osé utiliser.
— On doit le sortir.
Camille ne répondit pas aussitôt. Du bout des doigts, elle tapota le rebord de la fenêtre, un tic qu’il commençait à reconnaître comme son processus de décision. Finalement :
— On ne le sort pas. On le retourne. C’est notre seul avantage — il pense que nous croyons qu’il est mort. Il pense que nous n’avons aucune raison de le chercher. S’il voit mon visage à travers une vitre, il saura que son histoire est terminée.
— Tu parles de lui comme d’un ennemi.
— J’ai appris à traiter avec les gens que j’aimais. Tu devrais essayer.
Mercer laissa passer. Il n’avait pas le temps de débattre du cynisme de Camille lorsqu’un bruit de moteur se fit entendre à l’autre bout du dépôt — un véhicule qui approchait, lentement, phares éteints. Le conducteur coupa le moteur à cinquante mètres du hangar, crissant sur le gravier.
Les portes s’ouvrirent.
Remi sortit du véhicule.
La lumière du hangar tombait droit sur lui, révélant ce que les photographies ne montraient jamais : un homme plus vieux que son âge, le visage buriné par les climats qu’il avait traversés, une canne en aluminium plié qui portait plus qu’elle ne guidait. Il marcha vers la porte, s’arrêta, et fit un geste précis de la main gauche : *viens seul.*
Le message était répété cinq minutes plus tard par un appel sur le téléphone de Mercer.
— Tu vois le bureau vitré ? demanda Remi, la voix métallique dans l’écouteur. J’y serai. Le grand type avec le costume, Sokolov, il restera dehors. Ton informateur — celui qui a fait semblant de mourir pour toi — il sera assis en face de toi. Tu as deux minutes après que j’ai raccroché pour entrer par la porte principale. Si tu te pointes avec la DGSE, j’annule tout et je lui donne ce qu’il veut.
Un déclic. La ligne se termina.
Mercer regarda Camille. Ses yeux étaient durs, mais dans le pli de ses lèvres, il vit quelque chose qu’il prit pour autre chose que de la colère. Du calcul. Elle pensait déjà au prochain coup.
— Je vais y aller, dit-il.
— Évidemment.
— Et je vais faire ce qu’il demande.
— Évidemment, répondit-elle. Puis, plus lentement : Je ne suis pas ton ombre, Mercer. Je suis ton œil. Dix secondes après ton entrée, je prends position sur le toit. S’il se passe quoi que ce soit — et je veux dire quoi que ce soit — je tire. Tu me laisses cette liberté, ou on repart maintenant.
Il regarda le hangar. Delambre, dans le bureau vitré, avait relevé la tête. Leurs regards se croisèrent à travers la distance — et pendant un instant, Mercer vit ce qu’il avait refusé de voir des mois durant. L’autre n’avait pas peur. Il attendait.
Il l’avait toujours attendu.
— Accord convenu, dit Mercer. Si tu dois tirer, tu tires.
Il sortit de l’ombre, traversa le parking, et entra par la porte principale du hangar, cinquante secondes après la fin de l’appel.
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