L'Échange du Tunnel
Lire le chapitre 24: The Sewer Escape
L’eau leur montait aux chevilles, froide, chargée d’une puanteur qui prenait à la gorge. Mercer avançait en aveugle, la main gauche glissant le long de la paroi couverte de mousse et de salpêtre, la droite serrant le pied-de-biche qu’il n’avait pas lâché depuis la chute dans l’ascenseur de service. Derrière lui, Camille respirait fort, à peine audible par-dessus le clapotis de leurs pas dans le courant.
— Tu es sûr que c’est par là ? demanda-t-elle, la voix tendue comme une corde.
— Les plans de la ville sont gravés dans ma tête, pas dans mes yeux, répondit-il sans ralentir.
Une détonation claqua dans le boyau, derrière eux, suivie d’un bruit métallique sourd : une grille venait d’être forcée. Les hommes de Sokolov avaient trouvé l’issue. Mercer compta mentalement. Trois équipes, peut-être quatre. Pas de chiens—dans cette puanteur, même eux auraient renoncé—mais assez d’armes pour transformer ce cloaque en piège mortel.
Il accéléra, les semelles glissant sur la chape concave. La galerie se rétrécit. Camille heurta son épaule dans le noir, jura doucement en français, et Mercer sentit le coton de sa manche effleurer sa nuque. Il n’aurait su dire si c’était de la peur ou du sang. Elle avait reçu un éclat dans l’explosion de la porte vitrée, là-haut dans le hangar.
— Arrête, dit-elle soudain.
Il obéit, le cœur battant. Elle fouilla sa veste trempée, en tira un tube cylindrique, le dégoupilla d’un geste sec. Une lueur aveuglante embrasa le boyau : le phosphore retomba dans l’eau en sifflant, mais la lumière gagna vingt mètres, révélant une bouche de tunnel latérale qu’ils avaient failli dépasser.
— Il faut que ça brûle plus que ça n’éclaire, murmura-t-elle en jetant le tube dans le courant derrière eux.
La fusée s’éloigna, éclairant le visage d’un des poursuivants, cinquante mètres plus loin. L’homme leva son arme, mais la lumière mourut dans ses mains, et un cri de frustration roula dans la galerie.
Mercer tira Camille dans la branche latérale. L’eau y était moins profonde, mais l’air plus vicié encore. Une échelle de fer rouillé grimpa le long de la paroi, et, en bas, une plaque de fonte portait l’inscription *GRAND PALAIS—ACCÈS SERVICE*. Sur le point de se replier, son regard s’attarda sur la date gravée sous le titre. Récente. Deux mois, au plus.
— Ce n’est pas un égout, souffla-t-elle. C’est une extension du réseau souterrain du musée.
Il hocha la tête, mais le geste sonna faux. Quelque chose clochait. Le train ne se dirigeait pas vers Calais, l’informateur était vivant, Remi jouait double jeu, et maintenant, cette grille neuve, parfaitement entretenue, menait droit à un Palais des expositions dont il aurait pu jurer qu’il ne servait que d’écrin à des vernissages et des salons d’antiquaires. Le genre d’endroit où l’on n’enterre personne, où l’on ne cache pas de trains.
Il posa le pied sur le premier barreau de l’échelle. L’acier vibra, plus bas. Quelqu’un montait.
Il dégringola, passa la tête sous le courant pour regarder vers le haut, mais la lumière ne venait pas d’en dessous : elle filtrait par un regard d’aération, à hauteur du sol, là où l’échelle aboutissait dans une cour fermée. Camille était déjà montée, accroupie dans la courette, poussant la plaque de fonte de l’épaule. Il la rejoignit, un goût de boue et de rouille aux lèvres.
La cour donnait sur une rue étroite, bordée d’immeubles haussmanniens aux volets clos. L’aube n’était pas encore là, mais un bleu minéral léchait l’horizon au-dessus des toits. Camille s’était collée au mur, le regard fixé sur l’autre extrémité de la ruelle. Une silhouette s’y découpait, immobile, adossée à une camionnette blanche.
— Il nous attendait, dit-elle, la main glissant vers sa cheville où l’arme qu’ils avaient dérobée au hangar, avant de se détendre.
La silhouette leva deux doigts, un signal précis. Mercer souffla d’un coup, comme une baudruche qu’on perce.
— Remi. Non. Un autre.
L’homme s’approcha. Cinquante ans, cheveux gris plaqués, veste de mécanicien sans badge. Il parlait un anglais précis, presque trop propre, avec un léger accent d’Oxford sous les eaux grasses du nord de la France.
— Agent Mercer. On vous attendait. L’amie peut poser sa main où elle veut : si elle bouge, elle aura une douzaine de points rouges sur le front avant de toucher le sol.
Camille ne bougea pas, mais ne retira pas sa main. La tension entre eux était un fil électrique.
— Qui êtes-vous ? demanda Mercer.
— On m’appelle Pearson. London n’a pas changé de fréquence, seulement de relais. Votre radio de secours nous a localisés.
Mercer tiqua. L’unité à micro-gravure avait été détruite, dans le hangar, avec sa veste. Personne ne l’avait localisée. Personne, sauf Remi, qui connaissait son ancien code.
— Vous mentez, articula-t-il.
Pearson sortit un téléphone de sa poche, l’alluma, lui tourna l’écran. Sur la vitre, une photo récente, température basse : un visage émacié, des yeux fiévreux, les mains menottées autour d’une colonne de béton. Fournier. Vivant, mais plus pour longtemps. La vue datait d’un peu plus d’une heure.
— Il n’est pas en Écosse, dit Pearson, refermant le téléphone. Il est ici, dans le sous-sol du Grand Palais. Sokolov l’y amène ce soir, par le train que vous avez raté.
Le monde se serra d’un cran. Mercer lança un regard à Camille. Elle avait compris la même chose. Il avait passé des mois à imaginer son salut, à croire qu’il tenait la dette qui le libérerait. Et si la dette n’avait jamais été celle de Fournier ?
— Le train n’était pas fait pour aller jusqu’au dépôt, dit doucement Camille, presque pour elle-même. Il était fait pour y passer la nuit. Le convoi porte des marchandises, pas des passagers. On l’a converti en chambre froide.
Pearson hochet la tête, et l’expression qui passa sur son visage fit baisser d’un cran la température de l’aube.
— Votre contact vous attend à l’intérieur. Vous y trouverez la clé de la dette qui vous liait à lui. Il vous demande de venir seul.
Mercer resta figé. Il savait ce que la phrase signifiait. Il avait menti pour protéger une famille, avait détruit, dans la panique, la seule radio qui eût pu le rejoindre, et maintenant le réseau souterrain de tout Londres lui semblait se rétrécir autour de cette demande, comme un étau.
— Et si je refuse ?
Pearson n’eut pas à répondre. Camille parlait à sa place, la voix glacée :
— Alors je tire, et le problème ne se pose plus pour personne.
La lumière d’un réverbère s’alluma au-dessus d’eux, bâillonnant le silence.
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