L'Échange du Tunnel
Lire le chapitre 27: Aftermath of Trust
La pluie tambourinait sur le toit du van volé, un rythme sourd qui accompagnait le vrombissement du moteur. Mercer conduisait les mains serrées sur le volant, les jointures blanchies sous la lumière blafarde des lampadaires qui défilaient. Camille était assise à ses côtés, le visage tourné vers la vitre, regardant les façades parisiennes se fondre dans une grisaille monotone.
Personne ne parlait.
Le silence était une troisième présence dans l'habitacle, plus encombrante que leurs corps trempés, plus lourde que l'odeur d'égout qui imprégnait leurs vêtements. Mercer avait la mâchoire crispée, les yeux fixes sur la route, mais son esprit tournait en boucle sur les mots de Remi. *Fournier a payé ta dette. Il a sauvé ta vie.* Et sur la confession qu'il avait faite à Camille à propos de Marc Delambre, l'informateur qu'il avait prétendu mort pour protéger sa famille.
L'ironie ne lui échappait pas. Il avait bâti sa carrière sur des mensonges soigneusement calibrés, des demi-vérités qui lui permettaient de dormir la nuit. Et maintenant, chaque mensonge lui revenait en pleine figure, comme des boomerangs qu'il ne pouvait plus rattraper.
C'est Camille qui brisa le silence. Sa voix était plate, dénuée d'accent, presque mécanique.
— Tu vas me dire ce qui se passe réellement, Alex. Pas la version pour la consommation publique. La vraie.
Mercer prit une inspiration lente. Il ne la regardait pas, mais il sentait son poids, sa présence. Elle avait le don de se faire menaçante sans bouger un muscle. Une qualité qu'il avait toujours admirée chez les bons agents. Et détestée chez les adversaires.
— Fournier m'a sauvé la vie, dit-il enfin. Il y a sept ans. Sokolov avait mis une prime sur ma tête après que j'ai éventré une de ses opérations à Odessa. Je ne connaissais pas Fournier à l'époque. Il était juste un nom dans les fichiers, un intermédiaire français qui faisait du renseignement parallèle. Mais il a intercepté la demande de contrat. Il a payé la somme lui-même, avec ses propres fonds, pour annuler la prime. Puis il a fait disparaître toutes les traces.
Camille ne répondit pas immédiatement. Elle continua de regarder par la vitre, ses doigts tambourinant doucement sur la console. Le geste était presque distrait, mais Mercer savait que c'était une façade. Elle écoutait avec cette intensité que seuls les agents de terrain possèdent, cette capacité à capter les silences entre les mots.
— Et tu ne l'as jamais su.
— Je ne l'ai su qu'il y a deux heures. Quand Remi me l'a jeté à la figure comme on jette une carte gagnante sur une table de poker.
— Et l'informateur. Delambre. C'est lui qui t'avait donné l'information sur l'opération d'Odessa, n'est-ce pas ?
Mercer tourna brusquement la tête. Il ne s'attendait pas à ce qu'elle fasse le lien si vite, même si cela aurait dû être évident. Un informateur qui devient gênant, une mort simulée, un agent qui protège sa couverture en prétendant avoir éliminé quelqu'un qu'il a en réalité mis en sécurité. C'était une vieille technique, presque un classique. Mais il n'avait jamais pensé qu'elle le confronterait sur ce terrain.
— Oui, dit-il. Delambre a été ma source pendant deux ans. Il m'a donné Sokolov sur un plateau. Quand Sokolov a commencé à suspecter une taupe dans son organisation, Delambre est devenu une cible. Sa femme venait d'accoucher. Sa fille avait trois mois. Je n'ai pas pu le laisser se faire déchiqueter pour mes opérations. Alors j'ai monté sa mort. Explosion de voiture, corps calciné, identification par les dossiers dentaires. Personne n'a vérifié les détails. Personne n'avait de raison de le faire.
Camille laissa échapper un petit rire amer, sans humour.
— Sauf que tu as dit à ta hiérarchie que tu l'avais tué. Ils ont toujours cru que tu avais exécuté ton propre informateur. C'est pour ça que certains à Londres te regardaient de travers. Pas parce que tu étais efficace, mais parce qu'on te croyait capable de sacrifier tes sources.
Mercer serra les mâchoires.
— Ce n'était pas un sacrifice. C'était un choix.
— Et maintenant, dit Camille en se tournant enfin vers lui, tu as un autre choix à faire. Remi veut que tu te rendes seul au Grand Palais. Que tu récupères le dossier. Contre la vie de Fournier. Et moi, j'ai des ordres.
Le poids de ses mots tomba dans l'habitacle comme une dalle de plomb. Mercer sentit son estomac se nouer. Il connaissait les ordres de la DGSI. Il les avait lus dans ses messages échangés avec Pearson, dans les notes codées que Camille échangeait avec Paris. Ordres de capture. Ordres d'élimination si nécessaire. La directive ne laissait que peu de place à l'interprétation.
— Combien de temps ? demanda-t-il.
— Combien de temps pour quoi ?
— Pour combien de temps avais-tu l'ordre de me laisser en vie ?
Le silence s'étira. La pluie redoubla, obligeant Mercer à ralentir à un carrefour. Les essuie-glaces balayaient l'eau avec un bruit de métronome, rythmant étrangement les battements de leurs cœurs.
— Jusqu'à hier, dit-elle posément. L'ordre initial était de te surveiller, de t'accompagner, de m'assurer que tu allais au rendez-vous à la gare de Calais. Si tu sortais du cadre, si tu contactais des entités non autorisées, si tu faisais preuve de déloyauté, je devais te neutraliser.
Ces mots restèrent suspendus entre eux. *Neutraliser.* Si propre, si clinique. Les militaires utilisaient des euphémismes de ce genre. Les services secrets aussi. Toujours éviter de prononcer les mots qui salissent, qui embarrassent.
— Et maintenant ? demanda Mercer.
Camille détourna le regard. Pour la première fois, elle sembla hésiter. Sa main cessa de tambouriner sur la console et se posa à plat sur sa cuisse, les nerfs enfin visibles.
— Après le froid de la chambre réfrigérée, après la fuite dans les égouts, après avoir vu Remi tout orchestrer, j'ai reçu un message. Par la radio du van, codé sur une fréquence de secours de la DGSI.
Mercer n'avait pas remarqué qu'elle avait utilisé la radio. Il avait été trop focalisé sur la manœuvre, sur la route, sur sa propre rage. Il se sentit stupide. Un agent digne de ce nom aurait surveillé ce canal, aurait écouté les fréquences pendant qu'il conduisait. Il était fatigué, oui, mais cela n'excusait pas une telle négligence.
— Et que disait ce message ?
Camille hésita encore. Quand elle parla, sa voix était plus basse, presque fragile.
— Il confirmait l'ordre de neutralisation. Si tu refusais de coopérer avec la DGSI, si tu faisais cavalier seul, je devais exécuter l'ordre. Sans sommation.
Mercer inspira profondément. Il avait connu plusieurs moments dans sa carrière où il avait senti le poing de la mort se refermer sur lui. La fois à Vienne où un sniper l'avait manqué de trois centimètres. La plongée sous la glace à Stockholm. Le bombardement à Alep qu'il avait traversé avec un simple gilet en kevlar. Mais il n'avait jamais pensé que cela viendrait de Camille. Pas après ce qu'ils avaient traversé.
— Pourquoi alors, dit-il lentement, ne l'as-tu pas fait ? Quand nous étions dans le même van. Quand tu étais assise à côté de moi. Tu aurais pu tirer.
Camille resta silencieuse pendant un long moment. Les minutes défilèrent, ponctuées par le bruit des essuie-glaces et le souffle de la ventilation. Mercer ne la pressait pas. Il savait que certaines choses prennent le temps de se former chez les gens, surtout celles qui contredisent des années de discipline et de formation.
— J'ai pensé à le faire, dit-elle enfin. Pendant que tu nous sortais de la chambre froide. Pendant que tu maniais les tuyaux avec une force que je ne t'aurais pas soupçonnée. Pendant que tu nous conduisais ici, trempé, avec les mains en sang, sans te plaindre. Et je me suis dit que si tu m'avais dit la vérité sur Delambre, si tu avais pris le risque de me faire confiance, c'était peut-être parce que tu n'étais pas celui que mes supérieurs décrivaient.
— C'est-à-dire ?
Camille tourna vers lui son visage marqué par la fatigue, des traces de crasse dans les rainures de ses joues, les yeux rouges mais durs comme du silex.
— Un agent qui avait perdu sa boussole. Un homme qui trahissait son propre camp pour des raisons obscures. Pendant que nous étions dans le tunnel, j'ai commencé à penser que peut-être, juste peut-être, tu avais encore une ligne de conduite. Qu'elle ne suivait pas exactement les cartographies de Londres, mais qu'elle tenait debout.
Mercer ne savait pas quelle réponse il avait attendue. Peut-être quelque chose de plus définitif, un engagement sans réserve. Mais Camille était Camille. Elle ne donnait jamais plus qu'elle ne pouvait tenir. Et pourtant, dans ce moment, ses mots avaient la résonance d'une promesse.
— Si je te demande de m'accompagner au Grand Palais, dit-il, si je te demande de m'aider à sortir Fournier et à récupérer ce dossier pour l'empêcher de tomber entre les mains de Sokolov, tu veux dire que tu vas le faire. Contre l'ordre de tes supérieurs.
Camille eut un sourire sans joie.
— J'ai déjà désobéi. Un ordre de plus ne change pas grand-chose.
— Tu es sûre ?
— Non, dit-elle. Mais j'ai arrêté d'être sûre le jour où je suis montée dans ce train. Il est trop tard pour reculer. Si tu as un plan pour empêcher Remi et Sokolov de faire ce qu'ils veulent, je t'écoute. Et si tu n'as pas de plan, on en inventera un en route. C'est ça, le métier.
Un poids sembla se soulever des épaules de Mercer, même s'il savait que la route devant eux resterait semée d'embûches. Mais il se sentit plus léger, comme si une épée invisible avait été écartée de sa nuque. La confiance était une denrée rare dans leur univers, une monnaie qui s'échangeait à prix d'or, et le plus souvent, elle n'était jamais donnée. Seulement prêtée. Et on récupérait toujours la somme avec des intérêts exorbitants.
Mais pour ce soir, Camille lui avait tendu une ligne de crédit. Et il comptait la rembourser.
Il prit la sortie suivante, quittant le boulevard périphérique pour s'engager dans les rues du huitième arrondissement. Au loin, la verrière du Grand Palais se dessinait dans la nuit, sa silhouette monumentale éclairée par les projecteurs qui mettaient en valeur le verre et l'acier de sa coupole.
Camille se redressa sur son siège et ajusta sa veste, retrouvant d'un geste machinal sa posture d'agent en mission.
— On y va, dit-elle.
Mercer acquiesça. Il ne répondit pas. Tout ce qu'il pouvait dire, c'était un merci qu'il n'avait pas l'habitude de prononcer, une gratitude qu'il portait rarement sur lui, comme un costume qu'il n'endossait qu'aux enterrements. Il préféra la garder pour plus tard, lorsque la poussière serait retombée et que les morts auraient été comptés. S'il en sortait vivant, il trouverait les mots.
Le van se gara à l'ombre d'une façade anonyme, à quelques centaines de mètres du monument. Il coupa le moteur. Le silence s'installa à nouveau, mais ce n'était plus le silence du soupçon. C'était celui de deux soldats avant l'assaut, qui vérifient leurs armes et se préparent à avancer dans la gueule du loup.
Camille sortit la première, ouvrant la portière dans une bruine fine qui lui fouettait le visage. Mercer la suivit. Il ne savait pas encore ce qui les attendait derrière les portes du Grand Palais, mais pour la première fois depuis son mensonge sur Delambre, il pouvait se tenir devant Camille et ne rien cacher.
C'était peut-être cela, la véritable fidélité : être capable de regarder quelqu'un dans les yeux sans avoir à détourner le regard.
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