L'Échange du Tunnel
Lire le chapitre 28: The Grand Palais
La pluie fine de Paris avait cessé quand ils abandonnèrent le van volé dans une rue secondaire du VIIIe arrondissement. Mercer coupa le contact et resta un instant immobile, les mains sur le volant, à regarder les gouttes résiduelles glisser sur le pare-brise. Le néon d'une pharmacie voisine dessinait un halo vert sur son visage.
« On y va à pied. Deux cents mètres à l'est, dit-il.
— Tu connais le chemin ? demanda Camille.
— J'ai étudié les plans du Grand Palais pendant six ans. C'est mon terrain de chasse préféré, en théorie. »
Elle ne releva pas. Elle vérifia son arme sous sa veste, puis sortit. Mercer fit de même, laissant la clé sous le tapis, une habitude de métier. Ils marchèrent en silence, passant devant les façades haussmanniennes aux volets clos. L'air sentait la pierre mouillée et les marronniers.
Le Grand Palais se dressa devant eux, immense verrière aux reflets d'acier. Des projecteurs balayaient sa façade monumentale, et une file de voitures de luxe déposait des invités en smoking et robes du soir devant un tapis rouge bordé de CRS. Un gala de charité, d'après l'immense banderole suspendue au fronton. Des noms de grandes maisons de joaillerie, des sigles d'ONG blanchies, des visages connus de la presse people.
« On dirait qu'ils ont sorti le grand jeu, murmura Camille.
— C'est parfait. Personne ne remarque deux inconnus dans une foule. Sauf si on dégage l'odeur du renseignement. »
Elle leva un sourcil. Mercer sortit de sa veste deux plaques d'invitation volées dans une voiture au feu rouge deux heures plus tôt. Carton épais, dorures, QR code haptique. Ils rejoignirent la file, sourirent aux agents de sécurité qui scannèrent les codes sans un regard de trop. L'un d'eux jeta un coup d'œil à la robe de Camille – elle portait toujours la veste tactique du safehouse – mais Mercer glissa avantageusement son bras derrière son dos, la présentant comme une attachée du ministère qui avait perdu ses bagages. Le vigile haussa les épaules.
Ils pénétrèrent sous la nef immense, où la verrière laissait tomber une lumière de cathédrale sur un parquet de bois qui semblait flotter au-dessus du vide. Des lustres en cristal descendaient en cascade, et une scène accueillait un quatuor à cordes qui jouait du Debussy. Des serveurs en gants blancs circulaient avec des coupes de champagne. Mercer déchiffra le décor en quelques secondes : sorties de secours à chaque pilier, escalier en colimaçon vers les étages de mezzanine, et au fond, dissimulée par de grands panneaux de soie tendus entre des tréteaux dorés, une structure basse et métallique que personne ne regardait.
Le dernier wagon du train.
Il était là, peint en bleu nuit, les fenêtres occultées, posé sur une remorque plate légèrement surélevée pour imiter un élément de décor. Une escorte de techniciens en combinaison blanche s'affairait autour, vérifiant des câbles qui menaient vers une trappe dans le parquet. Un discret logo Eurostar avait été peint sur le flanc, mais une couche de vernis récente semblait destinée à le fondre dans la théâtralité du lieu.
« C'est lui, souffla Camille. On dirait un cercueil design.
— C'en est un. Le nôtre, si on se loupe. »
Mercer attrapa deux coupes sur un plateau qui passait et en tendit une à Camille. Elle la prit sans la porter à ses lèvres. Ils se déplacèrent en périphérie, longeant les murs où des toiles contemporaines pendouillaient dans une indifférence mutuelle avec les invités. La densité de costards-cravates et de décolletés pléthoriques rendait la surveillance plus facile : personne ne regardait les visages, seulement les étiquettes.
« Là-bas. », dit Camille à voix basse.
Mercer suivit son regard. Sous une mezzanine, adossé à un monolithe de marbre, un homme de petite taille en costume anthracite parlait de façon animée à un interlocuteur invisible. Sa coupe de cheveux était trop parfaite, ses lunettes trop fines. Sokolov. Mercer l'avait croisé deux fois, à Vienne et à une vente aux enchères à Genève. Il avait un visage de bookmaker grec, mobile et méfiant.
Son interlocuteur fit un pas latéral. Remi. Une veste bleu roi, un nœud papillon impeccable, la démarche de celui qui sait où sont toutes les sorties. Il portait un attaché-case cuir au bout d'une chaîne en acier. Sa conversation avec Sokolov semblait tendue : les mains du Russe dessinaient des gestes de demande, Remi répondait par des hochements de tête nets, presque imperceptibles. Une négociation.
« Regarde la trappe, remarqua Camille. Deux hommes en tenue de manutention en redescendent. Ils transportent une malle. »
Effectivement, des types musclés en salopette grise remontaient du sous-sol vers le wagon, portant une caisse métallique d'environ un mètre cinquante de long, avec des poignées renforcées et des sceaux de plomb. Mercer zooma mentalement sur les inscriptions : pas de logo, juste un numéro de série gravé. Un frisson lui parcourut le dos.
« Fournier ne tient pas dans une malle de cette taille, murmura-t-il.
— Alors ce n'est pas lui. C'est autre chose. Le dossier ? »
Mercer n'eut pas le temps de répondre. Sokolov se tourna soudain vers son oreillette, puis donna une brève directive à ses deux gardes personnels, deux monolithes en costard qui l'avaient rejoint du fond de la salle. Il regarda Remi une dernière fois, lui serra la main brièvement comme on signe un compromis, puis disparut vers les loges de l'aile nord.
Remi resta seul un instant. Il sortit un téléphone, composa un numéro, puis porta l'appareil à son oreille. Il ne parlait pas ; il écoutait. Son regard se promena dans la salle, méthodique, comme un scan de sécurité. Il s'attarda deux secondes sur le groupe d'invités qui riait près du buffet, trois secondes sur la mezzanine sud, quatre secondes vers Mercer – qui s'était accoudé à une rambarde, le dos tourné, son champagne à la main, discutant avec une femme âgée en diadème qui parlait de la piètre qualité des toasts au saumon.
« On sait ce qu'il transporte maintenant », dit Camille d'une voix à peine audible contre son oreille, alors que la vieille dame s'éloignait vers le bar.
Mercer se retourna lentement, vit Remi descendre vers la trappe et s'y engouffrer avec son attaché-case. Puis la malle fut chargée dans le wagon. Les techniciens refermèrent la porte, et un cadre en combinaison blanche actionna un verrou magnétique. Un point rouge cligna sur le flanc du wagon, presque invisible dans l'éclairage tamisé.
« Remi vient de monter à bord pour chercher le dossier. Il pense que Fournier est là-dedans, ajouta Camille.
— Ou il sait qu'il n'y est pas, répondit Mercer, et que la malle est un leurre.
— Alors pourquoi y monte-t-il ?
— Pour faire exactement ce qu'on s'apprête à faire. S'assurer que la cargaison est en sécurité avant le départ.
— Ça nous laisse une fenêtre. », dit Camille, en sortant son téléphone de sa poche pour documenter tout ce qu'elle voyait.
Mercer regarda le wagon, puis la trappe d'où montait une faible lumière mécanique, puis l'horloge de la nef : 23 h 59. Fournier avait moins de douze minutes avant que son délai expire, et ils n'avaient ni plan d'accès, ni renfort, ni ligne directe avec Londres.
Il se pencha vers Camille, sa bouche à quelques centimètres de son oreille.
« On n'entre pas par la porte principale. Il y a une grille d'aération à l'arrière du wagon, côté loges. On peut y accéder par le sous-sol sans passer devant les caméras.
— Et si la malle est vide ? Et si Fournier n'est pas à bord ?
— Alors il est où Remi va chercher après le départ. Dans le train lui-même. On monte à bord avant tout le monde, on neutralise Remi, on trouve le dossier, on comprend ce qu'il veut, puis on tire Fournier de ce piège. »
Camille le dévisagea une longue seconde. Une femme qui décide si l'homme en face d'elle est un allié ou une cible. Puis elle acquiesça et rangea son téléphone.
« J'espère pour toi que ton plan est meilleur que ton mensonge sur Delambre », dit-elle, avant de tourner les talons vers l'escalier de service.
Mercer resta seul une demi-seconde, la coupe de champagne toujours à la main, le regard fixé sur le wagon bleu nuit sous la verrière du Grand Palais. L'horloge passa à minuit.
Un message texto vibra sur son téléphone, envoyé depuis un numéro masqué : *« Elle ne doit pas monter à bord. Viens seul. Fournier meurt à 12h15. »*
Mercer regarda la silhouette de Camille qui s'éloignait dans l'escalier, puis le téléphone, puis le wagon. Il glissa l'appareil dans sa poche sans répondre.
Il s'engagea derrière elle, pas décidé. La nuit ne faisait que commencer.
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