L'Échange du Tunnel
Lire le chapitre 29: The Chemical Vial
La lumière du quai technique était crue, blanche, presque clinique. Mercer et Camille longèrent l’ombre des piliers métalliques, leurs pas étouffés par le béton gras. L’air sentait le diesel refroidi et le caoutchouc brûlé. Quelque part au-dessus, la masse du Grand Palais vibrait encore du tintement des coupes de champagne.
— Tu es sûr que c’est le bon accès ? demanda Camille, voix basse.
Mercer consulta le plan mental qu’il avait mémorisé à la hâte, une carte imprimée dans la salle de contrôle avant qu’ils ne se glissent sous les cordons de sécurité. Le train d’exposition — un prototype jamais mis en service, transformé en pièce maîtresse par Sokolov — était stationné sur une voie privée, un boyau souterrain relié aux catacombes et aux réseaux désaffectés du métro parisien.
— Oui. La rame est là. Et la maintenance est connectée au quai principal par une passerelle. Soixante mètres, deux caméras, un garde.
Camille se pencha, les yeux plissés sur la silhouette du garde au loin, un homme en blouson de sécurité qui fumait près d’un escalator hors service.
— Il faut le neutraliser, mais sans bruit.
Mercer acquiesça. Il n’avait pas d’arme à feu. Son Glock était resté sous le plancher marin d’un hors-bord dans la Tamise, et sa seule protection était un couteau à lame ceramique plié dans sa cheville. Il le sortit, fit glisser la lame dans sa paume.
— Il faut qu’il s’approche.
Camille baissa son décolleté d’un geste sec, révélant une épaule nue et un fin collier d’argent. Elle marcha vers le garde, les hanches chaloupant dans la lumière du sodium.
— Excusez-moi, monsieur, j’ai perdu mon téléphone dans les escaliers. Vous pourriez m’aider ?
Le garde se tourna, un sourire idiot sur les lèvres. Il fit deux pas vers elle. Mercer sortit de l’ombre derrière lui, un bras autour du cou, la lame glissant sous la jugulaire. Le garde émit un gargouillis aigu, puis s’effondra, inconscient avant même de frapper le sol.
— La porte de maintenance, murmura Mercer.
Ils franchirent la porte de service à l’arrière du quai. Le sas s’ouvrit sur un compartiment étroit, un boyau de ventilation en béton, puis une seconde porte, blindée celle-là, avec un panneau lumineux rouge : ACCÈS INTERDIT — TRAIN PROTOTYPE.
Camille travailla sur le boîtier de verrouillage pendant vingt secondes avant que le verrou ne claque. Mercer entrouvrit, un millimètre d’abord. L’intérieur sentait le métal chaud et le linoléum neuf, cette odeur indescriptible des wagons jamais mis en service. Des rails électrifiés au sol, des gaines de câbles le long des flancs.
Le wagon central était condamné par des barres d’acier, soudées directement sur la coque. Une couture claire dans le blindage noir, comme une entaille mal refermée.
— Elle est là, dit Camille.
À travers les minces fentes des barreaux, une silhouette se tenait en tailleur sur un siège de première classe, les mains attachées. Une femme d’environ soixante ans, lunettes à double foyer, blouse blanche tachée — le genre de scientifique qui n’avait pas dormi depuis trois jours.
— Dr Vernet ? appela Mercer, voix douce.
La femme leva les yeux. L’expression n’était pas la terreur qu’il attendait, mais une curiosité teintée d’épuisement.
— Vous êtes du MI6 ? La DGSE m’avait promis un amphibien, pas une visite souterraine.
— Quelque chose comme ça, dit Mercer en s’agenouillant pour examiner les barres. On a besoin de vos propres informations. Le flacon que vous avez remis à Remi — qu’est-ce que c’est ?
Vernet souffla. Ses mains tachées tremblaient légèrement, mais sa voix restait calme, presque académique.
— Le flacon contient une toxine organique, un neurotoxique de synthèse, dérivée d’une souche de botulisme modifiée par génie génétique. Sa particularité, c’est qu’elle est stable à température ambiante et qu’elle se vaporise à moins de trente-cinq degrés.
Camille jeta un regard vers Mercer. Il vit son propre sang froid se dérober une fraction de seconde.
— Vaporisation… dans quoi ?
— Dans un système de climatisation. Celui du Grand Palais, par exemple, ou celui d’une salle de gala. Un seul millilitre suffit pour contaminer deux mille personnes en dix minutes. La dose fatale est de l’ordre du nanogramme.
— C’est un instrument de massacre, dit Camille.
Vernet hocha la tête. Un tic nerveux ébranlait la commissure de ses lèvres.
— Oui. Mais ce n’est pas une attaque terroriste classique. C’est une déclaration politique. Remi et Sokolov veulent que la mort des invités — les pacifistes, les négociateurs du traité de libre-échange, tout le gratin qui célèbre ce soir — soit attribuée aux services secrets français et britanniques. Une fuite intentionnelle des laboratoires de biowarfare. Ils veulent discréditer les traités, saboter les institutions même qui ont interdit ce genre de recherche.
— Et vous, docteur Vernet, dit Mercer, pourquoi êtes-vous vivante ?
Pour la première fois, le visage de la scientifique se décomposa. Elle perdit son masque d’humour acide.
— Parce que je leur ai donné la formule complète. Ils m’ont promis la vie sauve pour mes enfants. J’ai cédé. Mais je savais que ce qui reste dans mon laboratoire — un stabilisateur, un neutralisant, la clé de l’antidote — je l’ai caché dans une maison de Neuilly. Personne ne le trouvera sans moi.
Mercer se figea. Un neutralisant. Une minute de silence dans le wagon condamné. Il regarda Camille, un protocole muet passant entre leurs yeux : la mission officielle de Camille aurait été d’éliminer ou d’extraire la scientifique. La mission de Mercer était de récupérer le dossier.
— Il faut la sortir, dit Mercer.
Camille hésita. Les barres étaient soudées au châssis. Ce n’était pas un travail de main, mais de chalumeau ou de découpeuse plasma, et ils avaient moins de huit minutes avant le passage de la prochaine ronde.
— Il y a un régulateur de pression sur la conduite de climatisation, au plafond, dit Métrault en désignant le tube gris le long du toit. Si vous le déverrouillez, les barres s’ouvrent électriquement. C’est le système de sécurité incendie du prototype.
Mercer se déchaussa, grimpa sur une colonne d’acier vert, les mains glissant sur l’isolant poussiéreux. Il atteignit le régulateur, fit tourner la molette d’un quart de tour. Un déclic. Une ventilation siffla. Derrière lui, les barres se séparèrent en deux, coulissant dans les flancs du wagon.
Vernet se leva, les poignets livides, mais debout.
— Il faut qu’on parte, maintenant.
Camille prit le bras de la scientifique, dictionnaire des gestes d’urgence militaire. Mercer redescendit, remit ses chaussures. Ils franchirent le sas, traversèrent la passerelle technique en effaçant leurs traces, esquivant le corps du garde qu’ils traînèrent sous un escalator.
Et puis, derrière eux, une voix familière. Sèche. Amusée.
— Mercer. Vous êtes à l’heure.
Remi se tenait à l’autre extrémité du quai, un parapluie fermé à la main comme un sixième doigt. À ses côtés, deux hommes en costard sombre, des armes basses le long des cuisses.
Mercer compta les angles, les sorties — trois issues, quatre adversaires, et le seul abri à moins de dix mètres était un bloc compresseur qui offrirait à peine une couverture.
— Remi, dit Mercer. Tu veux le dossier. Je veux Fournier.
Remi rit doucement, presque paternaliste.
— Le dossier est sur le train. Mais le dossier n’a jamais été ta véritable monnaie d’échange, Mercer. C’est la scientifique qui compte. Elle a la clé de la neutralisation. Sokolov doit livrer une salle pleine de morts dans trente minutes. Et moi, je tiens tout le monde : toi, Camille, le docteur… et Fournier, qui perd une minute de vie à chaque seconde de votre retard.
Il jeta un regard à sa montre.
— Vous avez quatre minutes. Si le flacon n’est pas activé à minuit précis, Fournier expire. S’il est activé, la salle expira dans l’heure. Ce n’est pas un marché, Mercer. C’est un nautile qui se referme.
Mercer sentit la sueur froide le long de sa colonne. Il regarda Camille, et dans ses yeux il vit la même compréhension : ils ne pouvaient pas choisir. Ils devaient tout gagner.
Il fit un pas en avant, mains ouvertes.
— Remi. Toi aussi, tu es pris au piège. Si la salle meurt, ton ami Sokolov gagne. Mais est-ce que tu veux ce qu’il gagne ? Un continent plongé dans le chaos des vieux démons, des frontières rouvertes, des purges…
Remi sourit, un tic sur la lèvre.
— Tu penses que je tiens à un monde meilleur ?
Mercer secoua la tête, regarda le parapluie, la canne de bois noir, la façon dont Remi le tenait à deux mains. Un geste de conférencier.
— Non, dit Mercer. Je pense que tu tiens à être le seul à contrôler la tempête.
Un silence. Le temps s’arrêta. Et dans ce silence, Mercer vit une fissure dans l’assurance de Remi. Une infime hésitation.
— Je te propose un autre échange, dit Mercer. La clé du neutralisant pour le dossier. Le docteur reste avec toi, comme otage de bonne volonté. Mais tu me laisses aller chercher le dossier avec Camille, et tu libères Fournier quand je te le remets.
Remi pencha la tête, pesant les mots.
— Le docteur reste ?
Vernet, derrière Camille, posa une main sur son épaule. Elle dit, d’une voix claire :
— Je reste. Si c’est le prix de la survie de mes enfants.
Camille se tendit, mais Mercer avait déjà pris la décision. Il ne regarda pas Camille. Il se tourna vers la passerelle, vers les quais, vers le train, et vers une toute dernière chance de retourner une impossible tempête.
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