L'Échange du Tunnel
Lire le chapitre 30: The Hostage Extraction
La sirène d’alarme incendie déchira le silence du Grand Palais comme une lame sur du verre. Les haut-parleurs crachèrent un message enregistré en français, en anglais, puis en allemand, pendant que des centaines de convives en tenue de soirée se figeaient, coupes de champagne en main, avant de se précipiter vers les sorties.
Mercer n’attendit pas. Il saisit le bras de Camille et la tira à travers la foule paniquée, remontant le courant des corps en costume et en robe longue qui dévalaient l’escalier de marbre. Dans la cohue, personne ne remarqua deux silhouettes qui fonçaient en sens inverse vers les portes de service.
— T’as vraiment choisi l’option la plus discrète ? lança Camille, essoufflée, en slalomant entre deux serveurs qui lâchaient leur plateau.
— Tu préfères qu’on entre par la grande porte avec une bannière « MI6 » ?
Le couloir de maintenance était plongé dans une semi-obscurité, interrompue par les stroboscopes rouges des alarmes. Les lumières de secours clignotaient en cadence avec le hurlement de la sirène. Mercer compta les portes, tourna au troisième couloir, et s’arrêta devant un panneau métallique frappé de l’inscription ACCÈS INTERDIT.
Il sortit le passe magnétique volé à l’agent de sécurité dans les vestiaires du gala. Le verrou émit un bruit sec, et la porte coulissa sur une volée de marches en béton descendant vers les sous-sols.
— Le wagon est par là, souffla-t-il en indiquant l’obscurité d’un menton.
Des néons bourdonnants éclairaient par intermittence un tunnel de service large de trois mètres à peine. Le train blindé trônait au bout de la voie, massif et sombre, ses flancs d’acier brossé reflétant la lumière blafarde comme le dos d’une baleine échouée. Le personnel de maintenance avait abandonné les lieux à la première sonnerie — un chariot de câbles resté en travers de la voie, un casque de chantier par terre.
Camille tira sur le verrou de la porte latérale du wagon. Elle était fermée, évidemment. Elle sortit une pince crocheteuse de sa veste, s’accroupit devant la serrure, et Mercer surveilla le couloir dans les deux directions.
— On a peut-être trois minutes, pas plus, dit-il. Le temps que les pompiers comprennent que c’est un faux départ.
Un claquement métallique indiqua que la serrure cédait. Camille tira la porte, révéla l’intérieur du wagon blindé : un espace exigu aménagé en cellule, avec un lit de camp, une table de chevet fixée au sol, et un système de climatisation industriel encombrant une cloison entière.
Le docteur Vernet était allongée sur le lit, menottée à une barre d’acier, les cheveux en bataille et le visage marqué par des heures de captivité. Elle leva la tête, les yeux écarquillés.
— Vous êtes venus…
Camille fondit sur elle et entreprit de crocheter les menottes pendant que Mercer surveillait la porte.
— Docteur, dit-il sans se retourner, on a besoin du neutralisant. Vous avez dit qu’il était caché dans une maison à Neuilly.
— Oui, mais… il faut que je sois là. Le système est codé par ma biométrie. Je ne peux pas vous confier un simple mot de passe.
— Parfait, alors vous venez avec nous.
Les menottes tombèrent avec un cliquetis. Vernet frotta ses poignets, se redressa avec difficulté — elle était restée allongée trop longtemps. Camille la rattrapa par le bras.
— Doucement, dit Camille. On sort, après on vous emmène.
Un bruit sourd résonna dans le tunnel, loin derrière eux. Des pas, plusieurs, martelant le béton. Mercer jura dans sa barbe.
— Partez, les filles. Je couvre.
Camille le fusilla du regard.
— On ne fait pas cavalier seul, Alex. Pas après tout ce qu’on vient de traverser.
— C’est toi qui la protèges, dit-il en poussant Vernet vers la porte. Elle est la seule qui peut neutraliser le gaz. S’il m’arrive quelque chose, c’est toi qui la menes jusqu’au bout.
Il vit l’hésitation dans les yeux de Camille — la combattante en elle comprenait la logique tactique ; la femme en elle voyait un abandon. Elle serra les mâchoires, acquiesça d’un hochement sec, et guida Vernet vers l’extrémité du tunnel par laquelle ils étaient venus.
Pas assez vite.
La lourde porte blindée au fond du boyau s’ouvrit à la volée, et Sokolov apparut, massif, en costume noir coupé sur mesure, deux gorilles en chemise blanche dans son sillage. Le Russe sourit en les voyant — un sourire de prédateur sûr de sa proie.
— Monsieur Mercer. Nous ne sommes pas présentés, mais votre réputation… elle précède.
Il s’avança, d’une démarche tranquille d’homme habitué à ce qu’on lui cède du terrain. Ses hommes dégainèrent des pistolets à silencieux, les orientant vers le groupe.
— Le docteur nous quitte ? demanda Sokolov, faussement compatissant. Ce n’est pas convenable. Nous lui devons tant pour sa découverte.
Camille se positionna devant Vernet, mains écartées en signe de médiation, mais Mercer la connaissait assez maintenant pour voir la tension dans ses épaules — elle était à un fil de l’action.
— Sokolov, dit Mercer en haussant la voix pour couvrir le lointain hurlement de sirènes. Vous faites une erreur. Remi vous utilise.
— Remi utilise tout le monde. C’est un talent. Mais nous avons les mêmes objectifs, pour le moment.
— Vous croyez qu’il vous partagera la formule ? Il la gardera pour lui, pour vous éliminer ensuite. C’est un homme de trahisons.
Le Russe rit, un aboiement profond.
— Tous des traîtres, entre espions. Vous devriez le savoir mieux que personne, Monsieur Mercer. Votre nom circule dans certains cercles, avec celui d’un certain Fournier, et d’une certaine dette.
Le sol parut se dérober sous les pieds de Mercer. Sokolov le regardait avec une jubilation froide.
— Oh oui, je sais tout. Remi m’a raconté l’histoire. Le traître qui sauve son rival, c’est très mélodramatique. Mais cela ne change rien : je veux le dossier, et je veux le docteur. Remi peut bien jouer à son petit jeu avec Fournier.
Il fit un signe de la main et ses hommes s’avancèrent.
Camille bougea avant que Mercer ne puisse la retenir. Elle pivota, saisit le pistolet du premier gorille, lui fit une clé au poignet et le balança contre la paroi métallique avec un bruit sourd. Le deuxième homme leva son arme, mais Camille était déjà en mouvement, roulant sous le tir, attrapant la jambe du garde pour le faire basculer.
— Courez ! hurla-t-elle.
Mercer ne discuta pas. Il attrapa le bras de Vernet et la tira dans l’obscurité du tunnel, remontant la voie ferrée vers l’autre extrémité, là où les rails plongeaient dans une rame de métro en attente. Derrière lui, il entendit les impacts étouffés des silencieux, le choc des combats, un cri bref.
— Ne t’arrête pas, dit-il à Vernet, haletante à côté de lui.
Une rafale claqua, et quelque chose zézaya contre le béton à quelques centimètres de sa tête. Il poussa Vernet derrière un pilier de soutènement et s’accroupit, cherchant son pistolet. Il tira deux coups en direction de la silhouette qui s’encadrait dans la pénombre — Sokolov lui-même, qui approchait à grands pas, sans arme apparente, les mains nues.
Le Russe esquivait les balles comme s’il les voyait venir, fonçant sur eux avec une vitesse disproportionnée pour sa masse. Mercer rechargea, tira à nouveau, et un troisième impact sourd suivit un bruit de verre brisé — la balle avait percé un conduit de climatisation et pulvérisé une vanne qui relâcha un jet de vapeur brûlante.
La vapeur les enveloppa, brûlante et aveuglante.
Mercer saisit la main de Vernet et fonça dans le nuage blanc, priant pour que la règle de son extrudeur air comprimé fût la seule chose qui les séparât d’une issue. Mais quand la vapeur se dissipa, il était seul. La main de Vernet s’était arrachée de la sienne dans la confusion. Il se retourna, cherchant du regard à travers le brouillard qui se résorbait.
Sokolov se tenait dix mètres plus loin, le bras de Vernet verrouillé autour de sa gorge, le canon d’un pistolet pressé contre sa tempe.
— Monsieur Mercer, dit-il avec un calme glacial. Vous choisissez : votre vie, ou celle de la femme qui sait neutraliser la menace. Je vous suggère de ne pas faire l’héroïque.
Mercer leva son arme, mais il ne pouvait pas tirer. La ligne de tir croisait le corps de Vernet. Leurs yeux se rencontrèrent, ceux de Sokolov brillants de victoire.
Une sonnerie stridente s’échappa du téléphone de Mercer. Il jeta un coup d’œil : 12:14. Dans une minute, Fournier mourrait. Et il était là, impuissant.
La silhouette de Camille émergea de l’obscurité derrière Sokolov, silencieuse comme une ombre. Elle leva son pistolet.
L’espace d’une seconde, leurs regards se croisèrent. Mercer détourna volontairement les yeux vers Vernet.
Sokolov sourit.
— Un geste de trop, et la femme meurt.
Il marcha à reculons, entraînant Vernet dans la pénombre, et disparut avec elle dans le boyau qui menait au wagon blindé. Mercer restait seul au milieu du tunnel, le téléphone vibrant toujours dans sa main, l’écran affichant 12:15 :00.
Il ouvrit le message.
*Le vieil homme ne sourira plus. Vous arrivez trop tard. — R.*
Un frisson lui parcourut l’échine. Et pourtant, le message ne disait pas explicitement que Fournier était mort. C’était une mise en scène, un bluff pour le déstabiliser.
Camille apparut devant lui, le front ruisselant de sueur, son arme encore fumante à la main.
— Je l’ai laissé partir, dit-elle. Vernet est un appât. Ils veulent nous attirer quelque part.
Mercer fixa l’écran de son téléphone. Puis il regarda le tunnel vide devant lui, vers le boyau où Sokolov et Vernet venaient de disparaître.
— Alors on va les suivre jusqu’au bout, dit-il. Et cette fois, on révise le plan.
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