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L'Échange du Tunnel

Lire le chapitre 4: Debt Collector

La voix de Camille s’étrangle dans sa gorge quand la lumière de sa torche éclaire le visage de l’agent. Alex ne dit rien. Il fixe la tache sombre qui s’élargit sur la veste bleu marine de l’employé, le sang encore luisant sous le faisceau. Le cou tordu, la tête inclinée à un angle qui n’appartient pas au monde des vivants.

— On a un problème, murmure Camille.

Alex s’accroupit près du corps, ignorant la flaque qui imprègne le tissu de son pantalon. Il touche la nuque de l’homme. Encore tiède.

— Ça fait dix minutes, quinze au plus.

— Tu peux le savoir ?

— La rigidité n’a pas commencé. Et le sang n’a pas coagulé complètement. Quelqu’un l’a tué pendant qu’on cherchait Vernet.

Camille balaie la pièce du faisceau. Des valises alignées, des étiquettes de première classe, le bourdonnement sourd de la ventilation. Rien d’autre. Elle revient au corps, tire la veste d’un geste sec pour examiner les poches.

— Son badge n’y est pas. Ni son téléphone. On l’a nettoyé.

— Pas entièrement.

Alex remarque une résistance dans la poche intérieure gauche. Il glisse la main, sent le carton épais et glacé. Il retire la carte sans la sortir du champ de vision de Camille, la retourne du bout des doigts. Le valet de pique. Le serpent vert qui s’enroule autour de la lame, les écailles dessinées avec une précision maladive.

Son pouls ne s’accélère pas. C’est pire. Un vide se creuse dans sa poitrine, un silence intérieur qui précède toujours les mauvaises nouvelles.

Henri Fournier.

Cinq ans. Cinq ans depuis qu’il avait vu le corps de son partenaire flotter dans la Seine, les yeux ouverts sur le ciel gris de Paris. Cinq ans depuis qu’il avait identifié la dépouille, signé les formulaires, bu un verre à sa mémoire dans un bar enfumé de Belleville. Et maintenant, cette carte. La même qu’Henri laissait sur ses cibles — un hommage tordu à son père joueur, une signature qui avait terrorisé la moitié de la DGSE.

Alex glisse la carte dans sa propre poche, la referme dans son poing. Camille est trop occupée à examiner les mains de la victime.

— Pas de marques de lutte. Il a été surpris. Une attaque propre.

— Ou il connaissait son assassin.

Camille se relève, le visage fermé. Elle fixe Alex avec cette intensité qu’il commence à connaître — la façon qu’elle a de lire les micro-expressions à travers le mensonge.

— Tu me caches quelque chose.

Il hausse les épaules, l’air vague.

— Je te cache toujours quelque chose, Moreau. C’est dans ma nature.

— Pas ça. Je parle de la carte. Je sais que tu l’as prise. J’ai vu tes doigts se refermer dans ta poche.

Le temps d’une seconde, Alex envisage de jouer la surprise. Mais Camille est un agent du renseignement extérieur français, elle n’est pas tombée de la dernière pluie. Et mentir deux fois dans la même journée, c’est une mauvaise habitude à prendre avec une femme armée qui te fait assez confiance pour te laisser ton pistolet.

Il sort la carte. La tient entre deux doigts, face visible.

— Valet de pique. Avec une marque de serpent vert. Ça te dit quelque chose ?

Camille s’approche, plisse les yeux. Elle ne touche pas la carte. Son visage se ferme un instant, puis elle relève les yeux vers lui.

— C’est le truc d’Henri Fournier.

Silence. Le train vibr e sous leurs pieds, le rythme régulier des rails comme un métronome sur une scène de crime.

— Tu le connaissais, dit Alex.

— Tout le monde connaissait Henri. Le fantôme de la DGSE, l’agent qui n’a jamais existé sur papier. Il a disparu de nos fichiers il y a des années.

— Il est mort il y a cinq ans. Je l’ai identifié.

Camille le dévisage, les sourcils légèrement froncés, comme si elle pesait cette information.

— Et pourtant sa carte est dans la poche d’un employé de l’Eurostar, sous la Manche, au moment où la scientifique qu’elle est censée protéger disparaît avec un scellé de sécurité brisé. Tu trouves ça normal ?

— Non. Je trouve ça impossible.

Il se relève, la carte toujours à la main. Il la regarde encore, la fait tourner entre ses doigts, puis fait ce qu’il aurait dû faire depuis le début. Il la rend à Camille.

— Garde-la. Si quelqu’un nous interroge, je préfère que tu sois témoin.

Camille la prend, les yeux méfiants, et la glisse dans une pochette intérieure de sa veste. Elle ne dit pas merci.

— Il y a autre chose. London m’a envoyé un message chiffré. Ils veulent que je continue la mission.

La phrase tombe comme une seconde carte sur la table. Camille la reçoit mal — un éclat dans le regard, le menton qui se durcit.

— Et tu me le dis maintenant.

— Parce que je te le dis. C’est la différence.

— Non, Alex. La différence c’est que tu m’as regardée dans les yeux juste avant d’entrer dans la voiture des bagages, et tu m’as dit que London avait confirmé la présence de Vernet à bord. Un mensonge. Tu vérifies que je ne te prends pas pour une idiote, c’est ça ?

Il n’esquive pas. Il n’en a plus le temps.

— J’avais besoin de te voir réagir.

Quand elle ne dit rien, il se penche vers le corps de l’agent et ferme doucement les paupières de l’homme. Un geste qu’Henri lui avait appris, sur le terrain, à Alger, il y a une décennie.

— Henri Fournier me devait une dette, dit-il doucement. Une dette de vie. Il m’a sauvé dans une planque à Tripoli. Je lui ai rendu la pareille à Berlin. On était quittes, mais il a toujours refusé de l’admettre. Il disait qu’un jour il paierait le reste.

— Le reste ?

— Son frère. Dimitri. Il avait des problèmes avec des gens à Marseille. Je les ai fait disparaître du dossier. Une faveur. Il ne me l’a jamais rendue.

Camille le regarde, les bras croisés, le poids de ses conclusions la rendant immobile.

— Tu penses que c’est lui qui a pris Vernet ? Qu’il est vivant ?

Alex secoue la tête. Ce n’est pas la question.

— Je pense que quelqu’un utilise sa carte. Une copie. Le serpent n’est pas exactement au même endroit. Henri dessinait les écailles en spirale — trois boucles. Ici, il n’y en a que deux.

Il ramasse la carte qu’il a donnée à Camille, la retourne pour qu’elle voit le détail. Elle plisse les yeux.

— Tu as une bonne mémoire.

— C’est mon métier.

Le train ralentit légèrement. Un soubresaut, comme une erreur de conduite. Camille se redresse, la main automatiquement sur son arme.

— On n’est pas encore en France. On a au moins vingt minutes de tunnel.

Une voix dans l’interphone grésille. Un accent anglais rocailleux, perdu sous les parasites.

— Mesdames et messieurs, votre attention. En raison d’un problème technique mineur, ce train va bientôt marquer un arrêt prolongé. Je vous prie de rester à vos places. Merci de votre patience.

Alex et Camille échangent un regard.

— Un arrêt, dit-elle.

— Dans un tunnel.

Il n’y a aucun arrêt prévu sous la Manche, pas de voie de garage dans ce boyau de béton. Quelqu’un vient de changer les règles du jeu. Et quand Alex jette un dernier regard au corps de l’agent dans la pénombre du fourgon à bagages, il ne voit pas une victime. Il voit un message de plus.

Henri, si c’est toi, pense-t-il. Tu les as trouvés bien grandes, tes dettes.

Il ne dit rien. Il n’a plus besoin que Camille sache tout. Il a juste besoin qu’elle reste vivante jusqu’en France.