L'Échange du Tunnel
Lire le chapitre 32: The Trade
La fumée âcre de l’incendie artificiel s’accrochait encore aux cils de Mercer lorsqu’il tendit la main. Le bout de ses doigts effleura le métal froid du bouton de manchette, gravé de son propre mensonge. Il le tenait entre le pouce et l’index, comme une hostie souillée.
— Vos hommes d’abord, dit-il d’une voix rauque.
Remi sourit. Un sourire d’homme qui a déjà gagné, qui regarde l’autre se débattre dans les filets qu’il a tissés depuis des semaines. Il fit un signe du menton, presque imperceptible.
Sokolov poussa le docteur Vernet en avant. La femme trébucha sur le câble qui courait le long du mur du parking souterrain, les mains liées derrière le dos, le visage blême mais les yeux secs. Elle était de ceux qui ne pleurent pas devant l’ennemi. Mercer lui rendit son regard, et dans cet échange muet il lut une chose qu’il n’attendait pas : un avertissement.
— Le docteur est libre, déclara Remi. Votre parole maintenant.
Mercer fit rouler le bouton entre ses doigts, sentant la gravure à peine perceptible sous la pulpe. La formule, le code. La vie de Fournier, peut-être. C’était un objet qui valait tout. Ou rien du tout, si Remi avait menti sur son contenu.
Il le lança.
Remi l’attrapa d’une main souple, presque paresseuse. Il ne le regarda même pas, le glissant dans la poche intérieure de sa veste comme un vulgaire jeton de vestiaire. Ses yeux ne quittèrent pas Mercer pendant que Vernet, libre de ses liens grâce à un couteau surgi de nulle part entre les mains de Mercer, se massait les poignets.
— Voilà, dit Remi. Une transaction propre. Ça vous change, n’est-ce pas ?
Mercer ne répondit pas. Il mettait déjà Vernet derrière lui, vers l’issue du parking, quand la voix de Remi s’éleva de nouveau. Plus basse, plus douce. Presque amicale.
— Vous savez ce qu’il y a dans ce petit objet, Mercer ? La formule d’un antidote. Un antidote que vous n’aurez ni le temps ni l’occasion d’utiliser.
Il marqua une pause.
— Parce que ce n’était pas l’antidote qui m’intéressait.
Mercer s’immobilisa. Il se retourna lentement, et il vit ce qu’il aurait dû voir depuis le début si sa fatigue n’avait pas brouillé son jugement : les yeux de Remi n’étaient pas ceux d’un homme qui conclut un marché. C’étaient ceux d’un homme qui vient de poser une bombe et qui savoure la minute qui précède l’explosion.
— C’était la forme, poursuivit Remi. La structure chimique qu’a décodée le docteur, elle est ingénieuse. Mais elle ne permet pas de neutraliser le gaz dans l’air. Elle ne fonctionne que si on l’injecte avant l’exposition.
Il sortit un téléphone de sa poche. Pas son téléphone personnel. Un appareil jetable, anonyme.
— Le train est déjà parti du Grand Palais, acheva-t-il. Direction le tunnel sous la Manche. Dans… — il consulta l’écran — huit minutes, le système de climatisation du wagon scellé va libérer le composé. Et je ne parle pas des invités du gala, Mercer. Cette fois, c’est tout le tunnel. Tous les passagers.
Derrière lui, Sokolov avait dégainé son arme, mais il la tenait bas, comme un homme qui ne sait plus de quel côté il doit tirer. La fracture que Mercer avait pressentie entre les deux hommes venait de s’élargir en gouffre.
— Ce n’était pas le plan, dit Sokolov d’une voix tendue.
— Le plan a changé, répondit Remi sans se retourner.
Camille. Le nom traversa l’esprit de Mercer comme une flamme. Elle était restée dans la galerie, à surveiller le convoi de crates, à croire qu’elle tenait encore le fil de leur opération. Elle ne savait pas que le train avait quitté les quais.
Il bougea avant de réfléchir. D’un pas latéral vers la sortie, tirant Vernet par le coude. Remi ne fit pas un geste pour l’en empêcher. Il n’en avait plus besoin.
— Courez, dit-il avec un sourire presque compatissant. Vous ne pourrez pas fermer les vannes à huit kilomètres sous la mer. Mais ça vous donnera l’illusion de faire quelque chose.
Mercer l’entendit encore rire tandis qu’il franchissait la porte blindée du parking.
Le couloir de service était désert, éclairé d’une lumière verdâtre. Vernet courait à côté de lui, le souffle court, ses chaussures à talons claquant sur le béton. Mercer sortit son téléphone. Pas de signal. Les murs du Grand Palais étaient un tombeau pour les ondes.
— Il y a une radio dans le poste de sécurité, souffla Vernet. À cent mètres, sur la gauche.
Il bifurqua sans ralentir. Elle avait raison : une porte métallique marquée d’un pictogramme d’écouteurs. Le poste était vide, abandonné pendant la panique de l’incendie. Une radio Motorola était accrochée au mur, son témoin vert clignotant paisiblement.
Mercer s’en empara, régla la fréquence. Il n’avait pas le temps d’un message codé, pas le temps d’attendre une confirmation. Il parla comme on crie dans un tunnel.
— Camille, si tu m’entends, ne monte pas dans ce train. Réponds. Camille.
Silence. Le haut-parleur crachait un grésillement de fond, rien d’autre. Vernet s’approcha de la fenêtre du poste, observant la cour de service en contrebas. Les quais de chargement étaient vides. Les dernières crates venaient d’être hissées à bord d’un navire de transport ferrovière.
— Elle est peut-être sur le quai, dit Vernet sans se retourner. Partie vérifier le chargement.
La radio grésilla. Une voix aussi, déformée par les parasites.
— Mercer. Je suis dans le train.
Le sang de Mercer se figea. Le timbre était plat, contrôlé. Le timbre d’une opératrice qui signale un problème sur une zone qu’elle sait minée.
— Comment ça, dans le train ? demanda-t-il, gardant sa voix basse.
— Je l’ai vu partir. J’ai sauté sur la marche arrière. Sokolov gardait la dernière crane et j’ai pensé que…
Elle s’interrompit.
— J’ai trouvé le système. Le wagon climatisé. Il y a un cylindre, comme une bonbonne de gaz, connecté à l’unité de recirculation. Il est armé sur une minuterie.
Mercer ferma les yeux un instant. Il revit le visage de Remi, sa certitude. Un homme qui a déjà gagné. Sauf que Remi ne connaissait pas Camille. Personne ne la connaissait vraiment.
— Il reste combien de temps ?
Une pause à l’autre bout. Le bruit métallique d’un couvercle qu’on ouvre.
— Cinq minutes environ. Mais il y a un souci. Le cylindre est verrouillé électroniquement. Le code est à six chiffres, renouvelé toutes les soixante secondes. Je n’ai pas la clé.
— Dr Vernet, dit Mercer en tendant la radio.
Vernet prit l’appareil, son visage soudain plus ferme. Elle parla, la voix haut perchée, mais précise.
— Mademoiselle, écoutez-moi. Le verrou est alimenté par la même batterie que la minuterie. Si vous coupez l’alimentation principale du wagon, le verrou se désarme par sécurité. Mais il faut le faire avant que la minuterie atteigne soixante secondes.
— Couper l’alimentation, répéta Camille. Ça fera sauter l’éclairage du wagon. Ils vont le remarquer.
— J’ai confiance en votre capacité à ne pas vous faire remarquer, dit Vernet avec une pointe de sécheresse.
Le silence qui suivit était éloquent. Puis la voix de Camille, plus douce, presque ironique :
— Vous avez intérêt, docteur.
Le grésillement s’arrêta. Mercer rendit la radio à Vernet et resta un moment immobile, le regard perdu sur le mur de béton. Le silence du poste de sécurité était oppressant. Dehors, quelque part, il entendait les sirènes des pompiers qui se rapprochaient.
— Vous n’avez pas vraiment cru qu’elle viendrait vous chercher, dit Vernet doucement.
Mercer tourna la tête. Elle le regardait avec une lucidité qui lui fit froid dans le dos.
— Elle est meilleure que moi, répondit-il simplement.
Il sortit par la porte du poste, remontant le couloir à grandes enjambées. Il n’avait pas de plan clair. Plus de téléphone, plus d’alliés. Fournier était peut-être mort, la formule était dans la poche de Remi, et la seule femme capable de désarmer la bombe était en train de se glisser sous un train rempli de passagers à plus de dix mille kilomètres de lui. Mais quelque chose en lui, cette vieille mécanique rouillée qui lui avait permis de survivre à tant de soirées obscures, refusait de céder à l’évidence.
Il atteignit la sortie du Grand Palais. La pluie avait cessé. Paris s’étalait devant lui, gouttelettes scintillant sous les réverbères, et sous ses pieds, quelque part dans la pierre, un train filait déjà vers le tunnel.
La radio, qu’il avait accrochée à sa ceinture, émit un bref clic. La voix de Camille, à peine un souffle :
— Mercer. J’y vais.
Puis rien.
Vernet le rejoignit, une boîte à outils volée quelque part dans la coursive entre les mains.
— Je connais une voie pour l’atteindre, dit-elle. Mais il va falloir courir.
Mercer regarda la nuit, puis le sol. Il courut.
Derrière lui, il n’entendit pas le rire de Remi, enfermé dans les sous-sols. Il l’avait déjà oublié. Il ne restait que l’essentiel : atteindre le tunnel avant que les vannes ne s’ouvrent.
Et cette fois, il savait exactement ce que ça coûterait.
Vernet suivit, sans un mot de plus.
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