L'Échange du Tunnel
Lire le chapitre 33: The Final Race
Camille pressa l’oreille contre la porte du compartiment moteur. Le bourdonnement des turbines lui masquait presque les voix à l’intérieur. Elle compta les respirations. Deux hommes. Peut-être trois. Le métal vibrait sous ses doigts, et l’horloge dans sa tête tournait trop vite.
Elle se retourna vers Mercer, accroupi derrière elle dans le couloir étroit. Il avait le visage fermé, la poussière du Grand Palais encore collée à sa veste. La sueur traçait des sillons sur ses tempes. Il lui fit signe : *deux à droite, un à gauche.* Elle hocha la tête. Le plan était simple, brutal, et n’avait aucune chance de fonctionner deux fois.
— À trois, murmura-t-elle.
Mercer compta sur ses doigts. Un. Deux.
Trois.
Il donna un coup d’épaule dans la porte et pivota, tirant deux fois en direction de la première silhouette. La détonation résonna comme un coup de marteau dans l’acier. Le garde s’effondra avant d’avoir levé son arme. Camille passa dans son sillage, glissa derrière le second homme et lui bloqua le bras contre le boîtier de contrôle. Le poignet craqua. Le pistolet tomba. Elle termina la séquence d’une clé au cou, et le corps rejoignit le premier sur le sol.
Le troisième garde avait déjà disparu derrière le générateur. Mercer s’accroupit, visa, mais l’ombre se déplaça plus vite que son index. Un coup partit. Le métal siffla près de son épaule.
— Connexion perdue ! cria-t-il vers le téléphone posé sur la console.
La voix de Vernet crépitait dans l’écouteur, hachée par les interférences du tunnel :
— La valve de décompression est sur le réservoir principal, côté tribord. Si tu la bloques avant que le système ne se remplisse, le gaz refluera dans la conduite d’évacuation. Mais tu n’as que quatre-vingt-dix secondes entre le démarrage de la pompe et le point de non-retour.
Camille bondit vers le réservoir, repérant la valve rouge cerclée de jaune. Elle arracha un tournevis de sa poche et commença à dévisser le cache. Un raclement derrière elle. Elle pivota à temps pour esquiver la crosse du garde. Le choc lui entama l’arcade sourcilière, et le sang coula dans son œil.
Elle ne ralentit pas. Une esquive courte, un coup de talon dans le genou, puis un crochet sous le menton. L’homme recula en titubant, mais Mercer l’acheva d’une balle dans la cuisse avant de se jeter vers la pompe.
— Il a le démarrage automatique, dit-il en regardant le panneau digital, qui affichait 00:47.
Le compte à rebours tombait trop vite. Le système de dispersion avait été paramétré sur une minuterie, et chaque seconde de retard rapprochait le nébuliseur du point de remplissage.
— Où est la putain de vanne ? demanda Camille, le visage en sang, le tournevis encore à la main.
Mercer désigna du menton le tuyau qui courait le long de la cloison. Elle plongea, glissa sous le conduit, et sentit ses doigts se refermer sur la molette métallique. Elle tourna. Le métal résista. Elle tourna plus fort, sentant le tendon de son poignet grincer. Le clapet céda avec un bruit sec, et un sifflement d’air sous pression remplit la pièce.
— Elle est ouverte ! cria-t-elle.
Le panneau passa de 00:47 à 00:05. Sur l’écran, la jauge de remplissage était passée de 80 % à 63 %, puis commença à chuter. Lentement. Trop lentement.
— Ça ne descend pas assez vite, dit Mercer, les yeux rivés sur le chiffre.
Il se tourna, cherchant une conduite secondaire, mais tout semblait converger vers le même réservoir. La voix de Vernet revint en rafale :
— Le réservoir principal va se purger dans la conduite d’évacuation, mais il y a une soupape de sécurité sur le second étage, au-dessus de la cabine de conduite. Si vous ouvrez les deux, le système va se vider trop vite et le reflux inverser la pression. Il faut faire attention.
Camille leva les yeux. Une échelle de service longeait la paroi jusqu’à une trappe à deux mètres au-dessus. Elle essuya le sang de son œil et grimpa sans attendre. Mercer continua à surveiller le panneau.
— 47 %... 41 %... 32 %.
Le compte à rebours sur le panneau avait disparu, remplacé par un simple clignotement rouge. Le système ne démarrait pas, mais la pression s’équilibrait. Camille atteignit la soupape, une molette de bronze datée de la construction. Elle hésita, puis tourna d’un quart de tour. Un jet d’air froid lui gifla le visage. En dessous, le chiffre chuta brusquement à 12 %.
— Lâche, fit Mercer.
Une lumière orange clignota au-dessus de la porte. La voix d’un automate diffusée par les haut-parleurs du train annonça, avec une placidité absurde :
— Système de dispersion désactivé. Séquence de purge terminée.
Mercer ferma les yeux un instant. Une pression intenable se relâcha d’un coup, comme quand on retire un harnais après des heures de tension.
— C’est fini ?
Camille redescendit, les mains tremblantes. Elle secoua la tête.
— Ça sent le piège.
Elle scruta la salle des machines. Les corps des gardes, la valve ouverte, l’écran éteint. Tout semblait en ordre. Trop en ordre. Elle s’approcha du panneau de contrôle et tapa une séquence rapide pour vérifier l’alimentation des circuits. Son doigt s’arrêta sur une ligne qui ne devrait pas exister : un module d’autodestruction, relié à un minuteur qui venait de s’activer.
— Mercer.
Sa voix n’avait pas monté d’un ton, mais il la connut immédiatement. Il se pencha derrière elle. Le chiffre à l’écran était sobre, presque banal.
*00:04:12.*
Quatre minutes. Douze secondes.
— Remi ne laissait jamais un système à moitié désarmé, murmura Camille. Il avait prévu qu’on trouve la vanne du réservoir. Il voulait qu’on passe quatre minutes à l’ouvrir, pour que le minuteur démarre au moment où on croirait avoir gagné.
Mercer regarda l’écran qui continuait de défiler sans pitié.
— On peut le désarmer ?
Camille glissa les mains sous le clavier, ouvrit un capot de maintenance. Elle secoua la tête après avoir inspecté les circuits.
— Le minuteur est codé. Pas de bypass. Pas de seconde chance.
Elle releva les yeux vers lui, et pour la première fois depuis qu’ils avaient quitté le Palais, Mercer vit autre chose que la tension dans son regard. Que de l’urgence. Pas de peur. Pas de doute.
— Il faut évacuer le train, dit-elle. Tous les passagers. Toi à l’arrière, moi à l’avant. Le tunnel est pressurisé ; les portes de secours donnent sur les galeries techniques. On a peut-être le temps de faire sortir tout le monde, si on les guide sans panique.
— Les galeries techniques ne mènent nulle part à moins de trois kilomètres. À pied, en pleine panique, avec le tunnel qui défile à 300 à l’heure…
— On n’a pas le choix.
Elle lui attrapa le bras. Sa main était ferme, la paume moite.
— Le convoi ralentit à l’approche du terminal. Ils vont annoncer une alerte technique, freiner sur la portion de secours. Ça nous donne une minute de plus. Et les sorties latérales pour piétons sont tous les 500 mètres.
Mercer consulta l’écran une dernière fois. *00:03:28.* Il entendit les passagers qui commençaient à s’agiter dans les voitures derrière eux, alertés par l’extinction partielle des lumières, le changement de vitesse. Une voix de femme appelait un enfant. Quelque part, un homme criait. La panique n’avait pas encore explosé, mais elle n’attendait qu’une étincelle.
Il attrapa Camille par la nuque et planta son front contre le sien.
— On les fait sortir par les deux extrémités. La voiture sept a la sortie la plus proche du tunnel d’évacuation central. Si on y arrive avant deux minutes, la moitié du train est dehors.
— Et l’autre moitié ?
Il ne répondit pas. Sa main retomba, et il dégaina son arme, non pour tirer, mais pour briser la vitre d’alarme et libérer l’accès au sas de communication entre les voitures.
Camille lui ouvrit la voie, courant le long du couloir central en hurlant :
— Passagers, coordonnées à la sortie latérale. Ne prenez pas vos bagages. Suivez la signalisation verte. Courez.
Le train ralentit encore, un léger déport vers la droite. Sur le panneau derrière eux, le minuteur continuait, obstiné, sans artifice. Il ne clignotait pas pour attirer l’attention. Il n’avait pas besoin d’être regardé.
*00:02:44.*
Mercer sortit dans le sas de la voiture six, ouvrit la porte d’accès aux galeries et découvrit ce qu’il n’avait pas anticipé : l’issue de secours était condamnée de l’intérieur par une barre métallique coulée dans un verrou d’acier. Pas une panne. Une décision.
— Camille ! cria-t-il, le souffle court.
Elle se retourna, vit la barre, comprit en une fraction de seconde. Remi n’avait pas seulement armé une bombe. Il avait scellé les sorties. Il ne voulait pas seulement tuer des gens à la gare. Il voulait qu’ils meurent ici, dans le noir, sous l’eau, sans témoins.
— Les voitures suivantes ? demanda Mercer.
— Scellées aussi. Remi n’a pas pris le risque que l’évacuation soit… pratique.
Un silence très court. Le frémissement du train sous leurs pieds. Les cris enflant dans la première voiture. Le compte à rebours dans leur tête.
— Alors on ouvre les portes latérales, dit Mercer. Sur les ballasts. On les fait passer par les voies.
— Les voies sont électrifiées.
— Plus maintenant. Le train ralentit, il doit couper le courant pour se garer sur la zone de service. C’est une fenêtre de soixante secondes.
Camille retira une pince de son ceinturon, ouvrit la serrure de la porte principale. L’explosion du tunnel les enveloppa d’un vent froid et violent. Dehors, le ballast était noir, irrégulier, à deux mètres sous eux. Elle jeta un regard en arrière vers lui.
— Une minute, c’est pas assez pour faire descendre deux cents personnes.
— Non, convint Mercer. Mais c’est assez pour en sauver quatre-vingts. Et pour que les autres aient le temps d’essayer.
Le sol vibra soudainement sous leurs pieds, d’une fréquence plus grave que le moteur. Sur le panneau derrière eux, le décompte était passé à *00:01:31* sans qu’ils l’aient entendu.
Camille regarda Mercer. Elle savait qu’il avait compris la même chose qu’elle : ce train arrivait à la surface. S’il explosait avant de sortir du tunnel, l’onde serait absorbée par les parois, et le monde extérieur ne saurait que ce que Remi aurait bien voulu écrire. S’il explosait en plein air, la station, les quais, la ville au-dessus — rien ne survivrait au souffle.
— On peut encore changer le trajet, dit-elle lentement. Couper les freins dynamiques. Forcer le train à maintenir sa vitesse. On sortira du tunnel avant le zéro.
— Et on amènera la bombe au milieu du terminal, dans la foule.
— Alors on la fait dérailler avant l’arrivée.
Mercer la regarda. Sa blessure au sourcil saignait encore, mais elle ne semblait pas la sentir. Elle avait la mâchoire serrée, les yeux fixes. Elle était prête. Prête à finir ça ici, maintenant, avec les passagers qu’ils pourraient jeter sur le ballast et la porte du conducteur qui les attendait encore.
Le train secoua une nouvelle fois. Dans les wagons, la foule commençait à se pousser vers les sorties, dans une cohue désordonnée. Quelqu’un criait que le train allait exploser. Mercer l’entendit à peine.
Il saisit son bras, dans une poigne de fer.
— On ouvre les portes, on fait descendre le plus de monde possible. Toi à l’arrière. Moi, je vais devant.
— Devant où ?
Il se retourna vers la cabine de conduite, dont la porte blindée était verrouillée par un code.
— Il y a un coffre dans la cabine. Vernet m’a dit qu’il contient une clé physique qui permet de couper l’alimentation d’urgence de tout le circuit de sécurité. Si je le coupe manuellement, la bombe devient inerte — elle n’a plus d’onde de choc à transmettre.
— Et si le code n’est plus le même ?
Mercer sortit de sa poche la carte de Remi, ramassée dans le chaos du Palais. Elle encodait une date. Une heure.
— Il a peut-être eu le temps de changer les codes. Mais une chose n’a pas changé : il veut que ce train finisse en surface. Pour ça, il doit pouvoir le conduire. Et pour le conduire, il laisse la porte de la cabine accessible de l’intérieur.
Il fit trois pas et abattit la crosse de son pistolet contre la vitre latérale de la cabine. Le verre se fissura, puis céda. Il passa le bras et déverrouilla la porte de l’intérieur.
La cabine était vide. Le siège du conducteur était remonté, le levier de vitesse bloqué sur sa position. Sur la console centrale, un écran affichait en grand un simple mot, en majuscules :
*REMERCIMENT.*
Suivi d’une ligne plus petite :
*Le code a été réinitialisé par l’opérateur distant. Temps restant : 00:00:41.*
Le train hurla dans un dernier virage, et la lumière du jour, pâle et pâlottante, commença à apparaître à l’extrémité du tunnel.
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