L'Échange du Tunnel
Lire le chapitre 34: The Countdown
La sirène stridente rebondit contre les tôles du couloir, et Mercer dut hurler pour se faire entendre de Camille, qui venait de surgir du wagon arrière, le visage barré d'une traînée de suie.
— Combien de temps ? lança-t-elle.
— Trente secondes. Peut-être quarante. Le code a été réinitialisé à distance.
Elle jeta un coup d'œil par la vitre du sas. Les lumières de la gare de Coquelles défilaient dans un flou de néons, encore lointaines mais bien réelles. Le train émergeait du tunnel, crachant son chargement humain vers la surface.
— On ne peut pas arrêter le décompte ?
— Pas sans le code. Mais on peut évacuer.
Camille saisit son bras.
— Évacuer ? Il y a deux cents personnes à bord. Des riches, des politiques, des gens qui n'ont jamais couru de leur vie. Et le système dit que l'explosion se déclenchera au terminal.
Mercer jeta un regard vers le compartiment voisin. À travers la porte vitrée, il distinguait des silhouettes en robe de soirée, des verres de champagne encore levés, inconscients du compte à rebours qui rongeait les entrailles du train.
— On les fait sortir par les portes de secours. Tu prends l'avant, je prends l'arrière. On se retrouve au milieu.
— Les issues ont été scellées par Remi. On les a vues, Alex. Toutes.
— Pas toutes. Le wagon-restaurant a une trappe d'accès au ballast. Vernet l'a mentionnée avant de perdre la liaison.
Camille hésita une seconde, puis hocha la tête. Elle dégaina son pistolet, non pour tirer, mais pour attirer l'attention. Elle frappa la vitre avec la crosse, trois coups secs qui firent tinter le cristal des lustres.
— Écoutez-moi ! beugla-t-elle en anglais, puis en français. Ce train est piégé. Vous avez trois minutes pour sortir par l'arrière. Laissez vos bagages. Ne courez pas. Marchez vite.
Le silence qui suivit fut plus bruyant que l'alarme. Puis un homme en smoking se leva, son verre à la main.
— C'est une plaisanterie ? Nous avons été déjà retardés, madame. Le sommet—
— Le sommet peut brûler. Vous aussi, si vous restez.
Mercer la laissa gérer l'avant et se précipita vers l'arrière du train, là où la voiture-pilote jouxtait le dernier wagon. Il poussa la porte du compartiment des premières classes, où une douzaine de passagers, dont plusieurs diplomates qu'il reconnut de dossiers confidentiels, discutaient à voix basse.
— Mesdames et messieurs, dit-il en français, en dégainant sa badge de l'Agence. Situation d'urgence. Suivez-moi immédiatement vers le wagon-restaurant. Il y a une issue de secours.
Une femme aux cheveux gris perle, un ruban de la Légion d'honneur épinglé à son tailleur, le dévisagea avec un mépris glacial.
— Et qui êtes-vous, jeune homme ? Nous avons déjà eu affaire à deux hommes en costume prétendant être de la sécurité. L'un d'eux nous a confisqué nos téléphones.
— L'un d'eux est en train de vous tuer. Maintenant, avec ou sans vous, je pars. Si vous voulez vivre, suivez-moi.
Il n'attendit pas la réponse. Il se retourna et courut le long du couloir, et derrière lui, il perçut le bruit caractéristique des talons hésitants, des chuchotements, puis un mouvement collectif. La peur avait gagné.
Dans le wagon-restaurant, les tables blanches étaient encore dressées, les couverts impeccables. Le personnel avait disparu, sans doute évacué vers l'avant. Mercer se jeta sous la table la plus proche et palpa le plancher, cherchant à tâtons la trappe métallique. Ses doigts rencontrèrent une encoche, puis une poignée encastrée.
— Ici ! cria-t-il aux passagers qui s'agglutinaient à l'entrée. Un par un. Descendez par cette trappe. N'essayez pas de sauter, vous vous briseriez les chevilles.
Le premier homme, un banquier au visage rougeaud, s'accroupit et regarda dans le trou noir.
— C'est un piège. C'est trop haut.
Mercer sortit son pistolet et tira une balle dans le plafond. Le fracas fit vibrer les lustres et les passagers s'immobilisèrent.
— Ceci n'est pas une offre. Descendez, ou je vous fais descendre.
Le banquier descendit. Les autres suivirent, un flux de soie et de laine qui se déversait dans l'obscurité, certains criant, d'autres aidant les personnes âgées à sauter. Mercer compta les têtes. Huit. Douze. Dix-neuf.
Mais les passagers des voitures centrales, ceux qui n'avaient pas entendu les annonces, restaient assis à leurs sièges, les yeux ronds, comme figés par l'incrédulité. Mercer remonta le couloir, tambourinant sur les vitres, ouvrant les portes une à une.
— Évacuation. Suivez-moi. Maintenant !
Dans la voiture-bar, un jeune couple se tenait enlacé près de la baie vitrée, regardant défiler les lumières de la côte française. Mercer les attrapa par les épaules.
— Vous entendez la sirène ? Ce n'est pas pour décorer.
Le jeune homme pâlit, et Mercer les poussa vers l'arrière. Derrière lui, des cris s'élevaient : les passagers de l'avant, guidés par Camille, convergeaient vers le restaurant.
Camille apparut, haletante, ses cheveux collés à ses tempes.
— L'avant est vide. Mais il reste la voiture-pilote. Quarante ou cinquante personnes sont bloquées là-bas, refusant de quitter leurs sièges parce qu'un employé du train leur a dit de rester calmes.
Mercer jeta un coup d'œil à sa montre. Vingt secondes. Peut-être moins.
— Laisse-les. Ouvre le verrou de sécurité entre les wagons et tire un coup de semonce. Ils suivront.
Camille hocha la tête et disparut. Mercer se retourna vers la trappe, où les derniers passagers s'agglutinaient. Un homme âgé, en fauteuil roulant, était resté au bord, incapable de descendre.
Mercer s'accroupit devant lui.
— Monsieur, nous allons le faire ensemble. Je vous prends par les bras.
— Non. Laissez-moi. Je préfère ne pas être un fardeau.
— Vous n'êtes pas un fardeau. Vous êtes un passager. Et ce train ne vous tuera pas.
Il souleva l'homme du fauteuil, non sans effort, et le confia à deux passagers en bas qui tendirent les bras. L'homme glissa, tomba, fut rattrapé par une dizaine de mains anonymes.
— Comptez-vous là-bas ! cria Mercer dans l'ouverture. Nombre !
Une voix monta, essoufflée :
— Vingt-trois. Plus deux accompagnants. Vingt-cinq.
— Vingt-cinq. Restez là. Éloignez-vous du ballast. Cherchez un abri sous le quai.
Il se releva, remonta le couloir, trouvant Camille à l'entrée de la voiture-pilote, la porte ouverte, un groupe de passagers hébétés pressés contre elle.
— C'est fait ? demanda-t-il.
— Presque. Ils hésitent encore. L'un d'eux dit qu'il attend son assistant.
— Il n'y a plus d'assistant. Pousse-les.
Camille poussa. Mercer couvrit la retraite, une main sur la rambarde, le sol vibrant sous ses pieds. Le train ralentissait, approchant de la gare, et dehors, il distinguait le quai éclairé, les visages inquiets des employés du terminal, les gyrophares de véhicules de secours.
Dix secondes.
Il regarda en arrière. Le couloir était vide. La trappe du wagon-restaurant était béante. Le train hurlait de ses freins, le métal gémissant contre les rails.
Soudain, le portable de Mercer vibra dans sa poche. Il le sortit. Un message de Vernet, enfin.
*Le code initial n'était pas le bon. Remi l'a changé. Mais j'ai retrouvé l'original dans les logs du serveur du Grand Palais. Il est dans les notes du plan. Utilise-le.*
Le message se terminait par une suite de chiffres : 7-14-21-33-47.
Mercer regarda l'écran, puis le plafond du couloir où, dans une gaine technique, il savait que son dispositif de neutralisation attendait. Mais ce n'était pas à un étage du Grand Palais qu'il se trouvait. C'était ici, à bord, à portée.
— Camille ! hurla-t-il. Camille, le code ! J'ai le code ! Il faut atteindre le boîtier de contrôle avant l'explosion.
Elle se retourna, les yeux écarquillés.
— Le boîtier est dans la voiture-pilote. Mais la porte est verrouillée. Et je viens d'enfermer les derniers passagers à l'intérieur, Alex. Derrière moi.
Le silence entre eux fut bref, à peine une respiration. Puis Mercer sourit, un sourire fatigué qui n'atteignit pas ses yeux.
— Alors je vais devoir la défoncer. Ou la faire sauter.
Camille le regarda. Elle comprenait ce qu'il ne disait pas : il n'y avait plus le temps pour les deux. Sauver les passagers, ou sauver le train. Mais pas les deux.
Dans sa poche, le téléphone vibra de nouveau. Encore Vernet. Un second message, plus court :
*Si le code échoue, il y a une clause de suicide. Remi a prévu que nous mourrions tous. Trouve la fusée manuelle.*
Mercer relut deux fois.
La fusée manuelle. Il n'en avait jamais vu mention. Mais soudain, il comprit : Remi avait toujours trois plans. Et parfois, l'explosion était le plan B.
— Camille, dit-il lentement, en remettant le téléphone dans sa poche. Si le code ne suffit pas, nous devons découpler ce train. Pas l'exploser. Le couper.
Elle écarquilla les yeux.
— Couper ? Il faut passer sous le wagon, entre les voitures. Et le train roule encore à plein régime.
— Je sais. Mais Vernet dit que la fusée manuelle est sous la plateforme de couplage. Un levier rouge. On peut la déclencher à la main.
Camille déglutit, puis son regard devint dur.
— Je vais chercher la fusée. Toi, va chercher le boîtier de contrôle. Si tu trouves le code avant, arrête tout. Si je trouve la fusée avant, je coupe.
Mercer acquiesça. Ils se séparèrent sans un mot de plus, chacun dans un couloir opposé, et le train continuait de ralentir, approchant du quai, les lumières se rapprochant, la sirène toujours présente.
Quatre secondes. Peut-être moins.
Il ne savait pas lequel d'entre eux gagnerait la course. Il ne savait pas si le code était le bon, ou si la fusée était réellement là. Mais il savait qu'au bout de ce couloir, quelque part, Remi l'attendait, invisible, souriant, certain que son plan fonctionnerait.
Mercer serra le poing.
Pas cette fois. Pas ce soir.
Il courut.
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