L'Échange du Tunnel
Lire le chapitre 36: The Fallout
Le silence qui suivit l’explosion n’avait rien d’un silence. C’était un martèlement d’acier tordu, de verre brisé, de gravier qui retombait. Mercer le sentait dans sa poitrine plus qu’il ne l’entendait. Il était allongé sur le ballast, le visage contre la pierre, la joue humide d’un mélange de sueur et de sang.
Il bougea un doigt. Puis la main. Puis tout le bras, qu’il ramena sous lui pour se soulever sur un coude.
Camille était à trois mètres, à moitié affaissée contre le talus. Sa veste était déchirée à l’épaule, et du sang sombre tachait sa manche. Mais elle respirait. Il compta ses inspirations, comme un automate, jusqu’à ce qu’elle ouvre les yeux et croise son regard.
— T’es vivant ? demanda-t-elle.
— Je crois.
Elle cracha un filet de sang et se redressa lentement. Derrière eux, le train fumait. Pas le corps entier, mais l’avant—le pilot car, le module de tête—avait été arraché de la rame comme un membre rongé. Des braises rougeoyaient dans la carcasse. Mais l’air restait respirable. Le gaz n’avait pas fui.
Mercer se hissa sur ses pieds, la douleur lui tira un grognement. Il balaya la scène du regard. Des gyrophares approchaient dans le tunnel, leurs lumières orange cognant contre les parois de béton. Un bruit de moteurs, de pas, de voix.
— On n’est pas seuls, dit-elle.
Il fallut moins d’une heure pour que le tunnel se remplisse de monde. Des équipes de secours françaises et anglaises se croisaient dans une chorégraphie survoltée, insignes et casques confondus dans la lumière des floodlights. Les passagers évacués attendaient en rangs serrés, couverts de couvertures de survie, le regard absorbé. Des officiers notaient des témoignages à voix basse.
Mercer et Camille furent séparés sans ménagement. Pas de menottes. Pas d’arrestation. Mais les regards des agents qui les encadraient étaient durs et muets. On les fit monter dans des véhicules séparés, sans échanger un mot.
La débriefing dura sept heures.
Mercer avait perdu la notion du temps entre les murs nus d’un bureau qu’il ne reconnaissait pas—quelque part dans le terminal de Coquelles, semblait-il, à en juger par l’absence de fenêtres et le ronronnement électrique des climatiseurs. En face de lui, trois hommes et une femme. Des visages qu’il connaissait mal, des rangées qu’il n’avait jamais vues.
— Vous avez fait échouer l’opération, finit par dire l’un d’eux.
— J’ai fait échouer l’opération de Remi, répondit Mercer.
— Vous avez permis l’échange d’un prisonnier contre un objet que nous n’avons plus. Vous avez laissé mourir Viktor Sokolov, dont le statut nous reste partiellement obscur. Vous avez détruit une rame à grande vitesse à l’intérieur du plus long tunnel sous-marin du monde. Vous avez exposé une opération de renseignement conjointe à un niveau de risque médiatique inacceptable.
Mercer n’avait pas de réponse. Pas parce qu’il ne se souvenait pas des faits, mais parce qu’ils étaient vrais, l’un après l’autre, comme les maillons d’une chaîne qu’il aurait forgée lui-même.
Il fut envoyé dans une salle d’attente stérile, où il resta une heure sans voir personne. Puis un officier revint, posa une enveloppe sur la table, et sortit.
À l’intérieur : une notification de suspension temporaire, une feuille rose de mise à pied administrative, et une note manuscrite d’une seule ligne signée d’un M qu’il connaissait—le chef de station de Londres, qui ne prenait jamais la plume pour rien.
*« Le service te doit encore. Sois prudent. »*
Il plia la feuille, la glissa dans sa poche, et demanda où se trouvait Camille.
Elle avait été retenue plus longtemps que lui. Quand elle le rejoignit enfin dans le hall du terminal—un espace de verre et de métal désert, balayé par les vigiles et les agents d’entretien qui remettaient le bâtiment en ordre—elle avait le pas raide, l’œil battu. Une compresse sous la manche, mais aucune autre trace visible.
— Remis dans le rang ? demanda-t-elle.
— On m’a donné un papier rouge qui ne veut rien dire et deux semaines pour réfléchir. Toi ?
Elle sourit d’un coin de lèvres.
— Les Français sont plus directs. On m’a dit que j’avais « manqué de discernement » et qu’on me réaffectait au traitement des archives à Lyon. Une manière propre de me ranger au placard.
— Le placard a des vitres, à Lyon.
— On peut dire ça.
Le bruit d’une navette de service interrompit leur marche. Ils sortirent du terminal par une porte latérale, face à un parking à moitié vide où la nuit engloutissait les lampadaires. Une brise froide passait sur les gravats et le bitume fêlé. Mercer sentit l’odeur de sel et de diesel qui montait de la côte.
Il s’arrêta, regarda le ciel. Il ne se souvenait pas de la dernière fois qu’il l’avait regardé. Tout était noir, épais, sans étoiles.
Ils trouvèrent un bar ouvert à l’orée du village, une de ces bâtisses en bardeaux qui semblait survivre de la seule présence du port. L’intérieur sentait le bois humide et l’alcool resté trop longtemps dans les bouteilles. Une seule consommatrice au comptoir, un patron aux mains noueuses qui leur fit saluer d’un menton.
Ils prirent une table à l’écart des fenêtres. Le patron déposa deux verres et une bouteille de whiskey sans demander. Camille servit, poussa son verre vers lui, puis leva le sien.
— À quoi on boit ? demanda-t-elle.
Mercer regarda le liquide ambré. Un reflet de la lumière orange du comptoir dansait à la surface.
— À ce qui reste.
Elle hocha la tête, trinqua sans bruit, et but une gorgée qui lui tira une grimace.
— Ton homme, là-bas, Sokolov, dit-elle. Tu es sûr de ce que tu as ressenti ?
— Je n’ai pas encore pris le temps de ressentir quelque chose.
Elle le regarda par-dessus son verre.
— C’est un trait que je reconnais.
Ils burent en silence. À travers la vitre embuée, la route nationale était déserte. C’est drôle, pensa Mercer, comme on peut passer seize heures à courir dans un tunnel sous la mer, entouré de personnes armées et de machines, et comment ensuite tout se réduit à un verre d’alcool dans un bar sans nom.
— Le gaz est contenu, dit-il enfin, comme pour vérifier que c’était vrai.
— Contenu. Oui. Mais pas neutralisé. Les équipes travaillent encore. Ils pompent, ils filtrent, ils traitent. Vernet les guide à distance.
Mercer sursauta.
— Vernet est vivante ?
— Elle a repris contact avec l’unité de décontamination il y a deux heures. Elle s’est réfugiée dans la gare technique de Shakespeare Cliff. Elle les a aidés à identifier les composés avant de se taire.
— Mais tu ne sais pas si elle est libre.
— Non. Et on ne me le dira pas. Ni à toi.
Il tourna le verre entre ses doigts. Le son de la glace contre le cristal était le seul bruit entre eux.
— Et Remi ? demanda-t-il.
Camille posa son verre.
— Remi est sous verrou. Il a été interpellé à la sortie du tunnel par un peloton mixte, côté français. Ils l’attendaient à la sortie d’un collecteur d’accès non protégé. Il avait vingt minutes d’avance sur nous, mais il s’est arrêté pour prendre quelque chose dans une planque secondaire. L’erreur était humaine. C’est encore rare.
Mercer déglutit.
— Il parlera ?
— Il ne parle jamais. Mais il y a quelque chose qui me chiffonne.
— C’est-à-dire ?
— La disposition du système, les codes, les zones de déclenchement. Ce n’est pas de l’improvisation. Remi a exécuté un protocole précis, mais quelqu’un lui a donné les moyens. Quelqu’un a financé la logistique. Quelqu’un a planifié les autres étages du plan, celui que nous n’avons peut-être pas vu.
— Qui ?
Elle écarta les mains.
— Si je le savais, on ne serait pas en train de boire du whiskey dans un bar.
Le patron changea de chaîne sur la télé posée au-dessus de sa tête. Une image de presse montrait le tunnel, déjà anonymisé par les rubans de sécurité et les silhouettes casquées. Le commentaire disait peu de choses, des généralités sur un incident technique.
Ils finirent leurs verres. Mercer fit signe pour une seconde tournée. Camille ne protesta pas.
— Alors, on fait quoi ? demanda-t-elle.
— On a des noms sur un papier, des suspensions administratives, et un téléphone qui ne sonne plus.
— C’est ce que je me disais. C’est pour ça que je n’ai rien rendu.
Il la regarda.
— Pardon ?
— Mon arme, mes badges, mes cartes. Je n’ai pas tout rendu quand ils me les ont demandés. J’ai rendu ce qui se voit.
Elle sortit de la poche intérieure de sa veste un petit carnet froissé, couvert du papier quadrillé qu’elle utilisait pour ses relevés techniques.
— L’original de la formule, dit-elle. Vernet l’a laissé dans le couloir de secours, scotché sous la plaque d’égout, avant de monter à bord. C’est un détail, mais quelqu’un voudra le savoir.
Mercer hésita, puis allongea la main. Elle lui laissa prendre le carnet.
— Tout ça reste dans la famille, dit-il.
— Je n’ai pas le sentiment d’avoir beaucoup de famille, répondit-elle.
Le silence qui suivit n’était pas pesant. Un silence d’après la tempête, quand les corps essaient de comprendre ce qu’ils ont traversé. Le vent cognait contre la vitre. Le comptoir sentait le pétrole et le savon. Le temps se réduisait peu à peu à cette table, à ces deux verres, à ce carnet aux pages quadrillées.
Mercer leva son verre une deuxième fois.
— Aux archives, dit-il.
— Aux archives, répondit Camille.
Il but, laissa le whiskey descendre dans sa gorge comme une chose terrestre, tangible, réelle. Au-dehors, le jour n’allait pas tarder à poindre. Dans quelques heures, les stations de la métropole allaient revenir à leur rythme habituel, et ils seraient deux agents fanés dans le décor.
Mais pour l’instant, dans ce bar sans nom, la lumière était encore douce, le verre encore à moitié plein, et la nuit avait enfin cessé de hurler.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.