L'Échange du Tunnel
Lire le chapitre 5: The Third Passenger
Le haut-parleur grésilla une seconde fois, et la voix du contrôleur—trop calme, trop mesurée—roula dans le wagon. « Mesdames et messieurs, en raison d’un problème technique mineur, nous allons procéder à un arrêt de courte durée. Veuillez rester à vos places. »
Alex leva les yeux vers l’horloge lumineuse au bout du wagon. 23 h 47. Le train roulait encore. Les vitres défilaient, non pas le noir absolu du tunnel, mais cette noirceur striée de reflets argentés sur les rails. Un arrêt dans le tunnel. Un arrêt qui n’était pas un arrêt.
Il se tourna vers Camille, qui le dévisageait déjà. « Tu entends ça ? »
« Il a dit problème technique », répondit-elle, mais son ton disait autre chose.
« On roule toujours. »
Camille jeta un coup d’œil par la fenêtre. Les câbles électriques défilaient. « Peut-être qu’ils ralentissent. »
« Non. » Alex secoua la tête. « Le ton. Trop posé. Et aucune annonce de sécurité. On ne fait pas ralentir un Eurostar dans le tunnel pour un "problème technique" sans donner de détails. » Il baissa la voix. « Quelqu’un a pris le contrôle de l’intercom. »
Camille ne discuta pas. Elle sortit son téléphone, consulta un écran, le rangea. « La DGSE me confirme ce que je pensais : aucun problème signalé sur la ligne. »
« Londres aussi. » Alex n’ajouta pas qu’il avait déjà vérifié cinq minutes plus tôt.
Ils étaient seuls dans le wagon de première classe, la plupart des passagers regroupés plus loin. À travers la porte vitrée, Alex apercevait des silhouettes agitées, des visages tournés vers les haut-parleurs. Le train ralentissait vraiment, une décélération progressive qui le fit pencher légèrement en avant.
« Je vais voir la tête du convoi », dit-il. « Toi, tu prends l’arrière. »
Camille haussa un sourcil. « On se sépare ? Tu viens de passer la dernière heure à me coller comme une ombre. »
« On n’a pas le temps pour un duo », répondit-il. « Si quelqu’un orchestre un arrêt dans le tunnel, il a une raison. Et cette raison est soit à l’avant, soit à l’arrière. » Il fit un pas vers la porte. « On reste en contact. »
« Et si je refuse ? »
« Tu refuses pas. » Il ne se retourna pas. « Tu me fais confiance ou pas, Camille. Mais on est du même côté, ce soir. »
La porte coulissa. Il avançait dans le couloir, les yeux balayant chaque siège, chaque recoin. Des passagers le regardèrent passer—un homme en costume, une femme avec un enfant endormi, un couple âgé. Personne ne criait. L’ambiance était tendue, mais pas paniquée. Les gens n’avaient pas encore compris.
Alex traversa le wagon 6, puis le wagon 5. Les portes de liaison s’ouvraient avec ce bruit hydraulique caractéristique, un souffle, un claquement. Il arrivait au wagon 4—celui où l’alarme interne avait déclenché la fausse piste—quand son téléphone vibra.
Un message de Camille : *« Personnel à l’arrière. Deux stewards qui font la liste des passagers. Porte du poste de conduite verrouillée. Étrange. »*
Il répondit en continuant : *« Étrange comment ? »*
*« L’un d’eux a un badge qui pend à l’envers. Petit détail. Mais pas un steward normal. »*
Alex plissa les yeux. Il ne ralentit pas. Il atteignit le wagon 3, puis le wagon 2. Bientôt le wagon 1, la cabine de conduite. La porte était là, blindée, avec le petit hublot fermé. Il appuya sur l’interphone.
Pas de réponse.
Il appuya encore. Le silence.
« Chef de train ? » Il s’adressa à un steward qui apparaissait dans le fond du wagon. « Pourquoi l’arrêt ? »
Le steward—jeune, nerveux—secoua la tête. « Je ne sais pas. Le contrôleur scanne la ligne. Il n’a pas l’air inquiet. »
« Le contrôleur est dans la cabine ? »
« Oui. »
« Il ne répond pas à l’interphone. »
Le steward haussa les épaules. « Il répond parfois quand il veut. Si c’est important, vous pouvez attendre ici. »
Alex le regarda s’éloigner. Quelque chose clochait. Trop de calme. Le steward avait parlé comme si on lui avait appris cette phrase par cœur.
Il sortit son téléphone. *« Pas de réponse à l’avant. Le contrôleur est soit mort, soit muet. Tu peux confirmer la présence de Vernet dans la soute ? »*
Mais en relevant la tête, il regarda par la fenêtre d’une portière, et ce qu’il vit le figea.
Le train roulait toujours. Lentement, mais il roulait. Et les lumières n’étaient plus celles du tunnel. Il y avait maintenant une lueur, quelque chose de faible, une lumière ambrée qui émanait de plus loin dans l’étroite galerie de service parallèle.
Alex ne connaissait pas d’aiguillage dans le tunnel. Pas de voie de service assez large pour croiser un Eurostar. Et pourtant, le rail qui longeait la paroi semblait s’écarter vers une ouverture plus sombre, une sorte de renfoncement béant.
Il tenta d’apercevoir Camille au loin. À travers les vitres du wagon suivant, il ne vit que des reflets. Il n’y avait plus trace d’elle.
*« Camille ? »* Écrivit-il, le cœur plus serré qu’il ne voulait l’admettre. *« Tu me reçois ? »*
Il attendit. Rien.
*« Camille. »*
Le train ralentit encore. Les roues grincèrent. Le sprint vers l’arrêt. Et dans cette dernière seconde de mouvement, Alex vit la silhouette—blanche, immaculée—qui traversait la galerie de service, disparaissant dans l’ombre de l’ouverture béante.
La silhouette blanche. Celle de la soute à bagages.
Le train s’arrêta. Le silence tomba, un souffle coupé.
Alex ne lâchait pas la vitre du regard. La silhouette était partie, mais une chose demeurait dans la poussière de la galerie: une étoffe, un tissu blanc, déchiré.
Il poussa la porte de liaison, qui ne céda pas. La commande d’ouverture était morte. L’électricité coupée.
Le noir complet à travers les fenêtres. Le tunnel, sans aucun éclairage de secours.
Et toujours pas de réponse de Camille.
Il reposa le téléphone contre son oreille, comme si cela pouvait aider. Le haut-parleur cracha encore, une fois, une voix qu’il ne connaissait pas—jeune, pressée, presque amicale :
« Mesdames et messieurs, votre attention. L’arrêt se prolongera quelques instants. Pendant ce temps, nous vous prions de vérifier que vous êtes bien vous-mêmes. Quelqu’un, parmi vous, n’est peut-être pas qui vous croyez. »
Un rire. Puis le clic.
Alex sentit le froid du métal contre son poignet. La voix n’était ni le contrôleur, ni le steward nerveux. Elle était posée, calme, d’un accent qu’il ne plaçait pas—pas tout à fait français, pas tout à fait anglais.
Il regarda le téléphone. Le message de Camille l’attendait toujours, non lu—car il l’avait ouverte sans penser à la suite.
Il fit défiler. Le dernier mot : *« Alex… Je pense qu’ils sont plus d’un. »*
Puis le curseur, figé en train d’afficher la saisie. Le message ne se finissait pas.
Alex ne répondit pas. Il fit demi-tour dans le wagon, la main contre la vitre, cherchant une ouverture quelconque. Le train était paralysé. Et quelque part, à l’arrière, Camille était silencieuse.
Une heure plus tôt, il cherchait une femme disparue. Maintenant, il cherchait une femme disparue et sa collègue évanouie, dans un tunnel éteint, avec un contrôleur fantôme et la silhouette blanche qui se rapprochait.
Il posa sa paume sur la porte de liaison et le froid la mordit. Le train était coincé. Et lui avec.