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L'Échange du Tunnel

Lire le chapitre 8: The Crawlspace

La douleur dans son épaule pulsait au rythme du train, un métronome sourd qui lui rappelait à chaque seconde que l’inconnu au couteau n’était pas un fantasme. Mercer s’adossa contre la paroi métallique du compartiment de service, la main pressée sur la blessure. Le tissu trempé de sa chemise collait à sa peau, et il savait que ça n’était pas une simple éraflure — la lame avait mordu profond dans le deltoïde, assez pour le ralentir, pas assez pour l’arrêter.

Il compta sa respiration. Quatre secondes pour inspirer, six pour expirer. Le sang coagulait lentement sous la pression de sa paume. Le silence autour de lui n’était troublé que par le grondement continu des roues contre les rails, un ronronnement sourd qui semblait engloutir toutes les autres vibrations.

Un cliquetis métallique le fit se raidir. Quelqu’un approchait dans le couloir étroit, avec une prudence calculée qui n’avait rien du pas d’un passager perdu. Mercer chercha machinalement son arme avant de se rappeler qu’elle était restée coincée dans son holster et qu’il n’avait même pas pu la dégainer quand l’homme l’avait attaqué.

— C’est moi, chuchota la voix de Camille de l’autre côté de la porte.

Il laissa échapper un souffle. Elle entra dans le compartiment exigu, son regard allant directement à sa blessure avant de remonter vers son visage.

— Tu saignes beaucoup.

— Je m’en suis rendu compte, oui. Merci pour l’observation clinique.

Elle ignora le sarcasme et s’approcha, les doigts écartant doucement le tissu déchiré pour examiner la plaie. Son toucher était professionnel, détaché, mais ses yeux clignaient plus vite que d’habitude — un tic qu’il avait commencé à remarquer chez elle quand quelque chose la préoccupait.

— James a caché une trousse de première urgence dans l’armoire des agents, dit-elle. Donne-moi deux minutes et je…

— Non. Pas le temps. Il faut qu’on parle.

Elle le fixa pendant un moment, puis hocha lentement la tête. Il comprit qu’elle avait vu quelque chose, elle aussi. Quelque chose qu’elle n’avait pas prévu.

Camille s’assit en face de lui dans le réduit exigu, les genoux presque contre les siens. Elle sortit son téléphone satellite de son blouson et le posa entre eux.

— J’ai eu une alerte discrète du service de surveillance technique en France, dit-elle. Ils ont un profil complet d’un GRU émancipé, Viktor Sokolov, qui a traversé la frontière avec un faux passeport de maintenance ferroviaire britannique il y a quatre jours. Son visage correspond à l’un des agents de maintenance montés à bord à Londres.

Mercer la regarda, les sourcils froncés. Une partie de son esprit notait la réticence presque imperceptible avec laquelle elle livrait cette information, comme si elle n’avait pas prévu de la partager, et qu’elle s’y résolvait seulement maintenant.

— Sokolov, répéta-t-il. Et tu attends pour me le dire ?

— Je ne savais pas que c’était lui jusqu’à l’analyse biométrique que j’ai faite il y a vingt minutes. Quand j’ai vu le dossier, j’ai compris que c’était lui qui t’attaquait.

— Tu as de la chance que je sois encore en vie pour mener cette conversation.

— Tu es encore en vie parce qu’il a fui, pas parce que tu l’as vaincu. Ne te méprends pas.

Il y avait de la franchise dans sa voix, presque de l’hostilité, mais quelque chose dans l’angle de ses épaules trahissait une inquiétude qu’elle tentait de masquer. Mercer n’avait pas le temps de déchiffrer les non-dits de Camille. Il sortit de sa poche arrière le passeport et le carnet de laboratoire de Vernet, les posant sur le sol métallique entre eux.

— La soit-disant disparue n’a jamais quitté ce train, dit-il. Elle a été déplacée par un conduit de maintenance derrière le cabinet du médecin. Son passeport porte un tampon d’entrée à Paris que je n’ai vu nulle part ailleurs — comme si quelqu’un avait voulu que son départ paraisse légitime. Et ceci…

Il ouvrit le carnet à une page marquée par un pli. L’écriture était dense, technique, remplie de formules chimiques qu’il ne pouvait pas déchiffrer, mais certaines annotations étaient en français courant, presque des notes de journal. Camille sortit une petite lampe LED et éclaira la page.

— *Mycoplasma fermentans modifié par protéine de fusion recombinante,* murmura-t-elle en lisant la note manuscrite. *Test concluant sur modèles murins. Nécrose pulmonaire massive après exposition aéroportée. Nécessite vérification du délai avant primo-maladie.*

Le silence s’étira entre eux. Mercer n’avait pas besoin de comprendre les détails immunologiques pour saisir la portée de la découverte. Il y avait une page, plus loin, avec des schémas de systèmes de diffusion aérosol fixés à des grilles de ventilation.

— Elle travaille sur une arme biologique, dit-il lentement. Pas comme chercheuse gouvernementale sous contrat — quelque chose qu’elle développait en dehors des programmes officiels. Et quelqu’un était au courant.

— Quelqu’un dont le niveau d’accès est extrêmement élevé, répondit Camille. Le passage de son compartiment a été journalisé par un système interne de sécurité *avant* le départ du train — pas après. Quelqu’un savait qu’elle monterait dans cette voiture précise, à cette heure précise, et préparait déjà le terrain pour l’opération.

— Il y a un trou dans la logique. Si on voulait juste éliminer une scientifique biologique, on pouvait l’abattre dans un hôtel à Bruxelles. Ça n’a aucun sens de monter toute cette machinerie avec un train traversant le tunnel, un échange truqué, et des faux agent de maintenance russes.

Mercer feuilleta quelques pages plus loin, jusqu’à un passage encadré d’un trait rouge. La note était presque cryptique : *Procédure d’extraction cadre 3 activée si Chunnel viable.*

— Cadre 3 ? Ça te dit quelque chose ?

Camille secoua la tête. Elle tendit la main vers le carnet, mais Mercer le retira avant qu’elle ne puisse le toucher.

— On va partager, dit-il. Mais dans le bon sens. Toi, tu cherches qui était le contacteur de Sokolov dans une note interne que tu es surprise que j’aie réussi à voler. Moi, je vais voir le front du train pour comprendre qui contrôle la machine à voyager à travers un service tunnel pour lequel je n’avais aucun bibliothèque dans ma préparation.

Camille le toisa.

— Tu n’as que ton épaule taillée et un bras valide pour négocier avec un GRU qui attend probablement que tu sortes.

— C’est pour ça qu’on y va ensemble.

Elle hésita. Il vit à cet instant qu’elle avait une autre raison de rester dans cette voiture — quelque chose lié au mystérieux contact qu’elle avait établi avant de le rejoindre. Mais elle se leva, souple comme un félin, et indiqua la petite trappe circulaire au plafond du réduit.

— Conduit d’aération vers toit technique s’ouvre juste à côté de la première classe. C’est probablement le chemin qu’il a pris, dit–elle. S’il monte sur le toit, il pourra traverser les trois dernières voitures sans être détecté. C’est ce que je ferais.

Ils s’engagèrent dans le passage. La ventilation était un boyau étroit, à peine assez haut pour ramper, rempli d’une poussière grise qui collait à la peau moite. Mercer sentait la piqûre dans son épaule à chaque mouvement, mais il maîtrisait sa respiration. Devant lui, Camille progressait avec une efficacité et un silence remarquables ; cette femme n’était jamais montée à bord de ce train pour être une simple greffière dans l’échange normal.

Le conduit se divisa bientôt. Une grille horizontale laissait entrevoir l’espace au-dessus du plafond des voitures, un espace d’environ quarante centimètres de haut dans lequel s’insinua la lumière crépusculaire des lampes du train. Camille fit pivoter la grille avec précaution et se glissa à l’extérieur.

La plate-forme technique du toit était une maigre bande d’acier recouverte d’un revêtement caoutchouteux, les rampes d’électricité blindées se hérissant au-dessus. Il y avait juste assez d’espace pour marcher à plat ventre. L’air humide et bruissant du tunnel où le train était entré s’engouffrait à leur rencontre, froid et chargé d’humidité, gifflant Mercer quand il leva la tête pour évaluer les voitures devant.

Camille tendit le bras vers l’avant, main à plat, signe universal des opérations : attention. Elle murmura, presque imperceptiblement dans le bruit du train :

— Sokolov. Deux voitures vers l’arrière. Il vient de se coucher sur le toit.

Mercer la rejoignit, la douleur maintenant quasi-bilatérale. Il entrevit une silhouette sombre sur la ligne horizontale de la voiture suivante, un point mouvant qui se déplaçait vers l’arrière à une vitesse régulière. Sokolov était en train de réaliser un sweep arrière de tout le train — exactement ce que Mercer prévoyait de faire depuis la direction opposée.

— The patient a une couverture, murmura Camille. Un agent de la DGSE en poste à bord pour la protection rapprochée de Vernet.

— Et on choisit de la croire ? interrompit Mercer.

Camille le regarda étrangement, quelques secondes, sans répondre directement. Elle détourna la ligne de mire vers l’avant du train, vers les voitures d’équipage technique qui se profilaient, plusieurs centaines de mètres avant le front de l’engin.

— La note qu’on m’a fait transmettre par un canal tiers, c’est une confirmation d’abort mission, dit-elle. Londres ordonne qu’on s’arrête immédiatement à Paris et qu’on laisse le champ libre aux officiers de liaison SIS une fois le train sorti du tunnel. Martel doit vérifier qu’on a pas violé la procédure des échanges. Et donc les tubes d’armes biologiques de Madame Vernet restent à bord pour être récupérer proprement.

Mercer connaissait suffisamment la langue de la sécurité pour reconnaître que cette communication ressemblait moins à une demande qu’à un test de loyauté. Londres, ou quelqu’un qui prétendait être Londres, préférait que la scientifique disparaisse, il comprit dans un éclair de lucidité sombre. La DGSE, le SIS — chacun avait ses raisons.

— On n’aborte pas.

— Excuse-moi ?

— On n’aborte pas. On est déjà tête baissée dans une conspiration biologique avec un CHÂTIMENT DISSIDENT GRU qui nous tire dessus. Et si on n’est pas les seuls à vouloir livrer Vernet proprement à Paris, c’est qu’on contient probablement la raison de sa disparition en premier lieu.

Camille le dévisagea fixement, le vent décoiffant les mèches qui lui tombaient sur le visage. Il y avait une violence contenue dans son regard, une colère contre l’ordre qu’elle venait de transmettre et dont il ignorait l’origine réelle.

— Tu sais que si on ignore cet ordre, on devient tous les deux des cibles mobiles pour nos propres services ? demanda-t-elle.

— C’est bien pour ça qu’on continue tous les deux sur ce toit. Pour que quelque chose trace la vérité avant que quelqu’un d’autre efface les fenêtres.

Elle ne répondit pas, mais son doigt indiqua la silhouette de Sokolov qui venait de disparaître dans la jonction entre deux voitures. Le grondement changea alors, quelque chose de plus sourd, de plus métallique : le train approchait du portail sous-marin. Bientôt, l’air s’épaissirait d’humidité, et le bruit des ventilateurs du tunnel se multiplierait.

Mercer se souleva sur les coudes pour suivre la progression de Camille qui rampait déjà vers la jonction derrière laquelle l’homme avait disparu. Il approfondit sa respiration, son épaule le faisait hurler, et il savait que, quelque part dans la pénombre, Sokolov attendait le bon moment pour frapper à nouveau.

Mais il ne pouvait plus revenir en arrière. Le toit du train était devenu leur terrain de chasse commun, dans un espace où aucune autorité ne pouvait les suivre. Et au-delà, sous leurs pieds, des dizaines de passagers dormaient sur une faille biologique qu’on ne pouvait pas prendre en considération dans un ordre d’abandon.

Tant pis pour Londres. Tant pis pour Paris. Cette nuit-là, il n’y avait plus que la voie ferrée devant eux, le tunnel sans lumière, et l’homme qui connaissait la vérité sur le chemin de Vernet.