L'Échange du Tunnel
Lire le chapitre 9: The Roof Chase
Le vent les fouettait, déchirait le bruit du train qui grondait sous leurs pieds. Alex se plaqua contre la toiture métallique, la joue contre l'acier froid, la douleur à l'épaule pulsant à chaque vibration. Camille rampait un mètre devant lui, son corps mince épousant la courbe du wagon.
— Je le vois, souffla-t-elle.
Alex leva la tête. À soixante mètres devant, presque à la jonction du dernier wagon, une silhouette sombre se mouvait avec une fluidité qui n'appartenait qu'à un professionnel. Sokolov, le couteau toujours à la main, se déplaçait vers l'arrière du train comme s'il marchait sur du béton, pas sur une toiture lancée à deux cents kilomètres heure dans la nuit anglaise.
— Il nous attend, dit Alex en rampant plus près d'elle.
— Ou il nous fuit.
— Un type comme ça ne fuit pas.
Camille se tourna vers lui, ses yeux sombres presque invisibles dans la pénombre. Le seul éclairage venait des lampadaires du quai qu'ils venaient de quitter et de la lueur blafarde de la lune traversant les nuages.
— Tu as une autre théorie ?
— Il nous mène quelque part.
Elle se retourna pour observer la silhouette qui disparaissait derrière le soufflet de ventilation entre les wagons.
— Alors on le suit.
Alex voulut protester, mais un grondement sourd monta du tunnel — la lumière les avala. Le train plongea dans l'embouchure du Channel Tunnel, et la nuit anglaise s'effaça derrière un mur de béton défila à quelques centimètres de leurs têtes. Le vent se transforma en rafale.
La toiture devint un couloir de cauchemar. Les structures métalliques des caténaires et des équipements de signalisation surgissaient de l'obscurité, frôlant dangereusement leurs corps. Alex jura entre ses dents, sa blessure à l'épaule le brûlant à chaque accélération du train.
— On ne peut pas rester ici ! cria Camille pour couvrir le bruit. Il va falloir entrer dans le tunnel de ventilation.
Alex cligna des yeux, cherchant à repérer dans le défilé de parois de béton une ouverture. Il savait que le système de ventilation du Chunnel était réparti en sections régulières, des dortoirs de maintenance espacés le long du parcours, mais aucun de ces accès n'était prévu pour être ouvert depuis l'extérieur.
Sauf un.
Le train ralentit imperceptiblement. Alex le sentit dans le changement de vibration sous ses genoux. Camille le regarda, un éclat de surprise dans les yeux.
— Il entre dans la voie de service.
Là, devant eux, le tunnel principal s'élargissait. Une excroissance se dessinait dans la paroi — une alcôve de surveillance, ou peut-être un poste de sécurité désaffecté. Et contre son ouverture métallique, une silhouette se découpait : Sokolov.
Il les regardait.
Puis il disparut à l'intérieur.
Alex accéléra, rampant en crabe sur la toiture glissante, saignant à travers la manche de sa veste. Camille le suivit sans mot dire, une arme courte qu'il ne lui connaissait pas maintenant braquée devant elle — un PSS, silencieux, russe. Il nota l'étrangeté du détail sans s'y attarder.
Ils atteignirent l'alcôve dans un élan désespéré. Alex s'agrippa au rebord métallique, jeta un coup d'œil à l'intérieur. Une plateforme étroite, des câbles, et une échelle qui descendait vers un boyau sombre. Le train poursuivait sa course, les laissant pour ainsi dire suspendus au-dessus du vide.
Le bruit de pas en bas. Un claquement métallique, suivi du silence.
Camille se plaqua contre la paroi, le PSS à l'épaule. Alex l'imita, respirant par la bouche pour limiter le bruit. Sa main gauche — celle qui fonctionnait encore — se posa sur le couteau qu'il avait récupéré lors de l'affrontement dans le couloir du train.
Une minute passa. Puis deux.
— Il est parti, murmura Camille.
— Ou il attend.
— Quoi ? Que l'on descende dans un boyau sans issue avec lui ?
Alex jeta un regard inquiet vers le sol du tunnel, trente mètres plus bas, où le ballast défilait dans un rugissement.
— Il veut la même chose que nous. La sortie.
— C'est un cul-de-sac, Alex. Soit on remonte avant le prochain signal, soit on est coincés dans ce tuyau jusqu'à la prochaine section.
Il pouvait voir dans son expression qu'elle calculait déjà les options, mais quelque chose dans son regard trahissait autre chose — une familiarité avec cette situation qu'il ne s'expliquait pas.
Il s'engagea sur l'échelle. Courbé en deux, il progressa dans le boyau, une main contre la paroi humide, l'autre plaquée sur la plaie de son épaule. À chaque pas, le sang glissait le long de ses doigts.
Le boyau déboucha sur une petite salle équipée de caissons métalliques — un espace technique de répartition. Des conduits couraient le long des murs, des valves rouillées et un panneau de contrôle aux voyants morts. C'était un point mort du tunnel, une poche de silence dans le vacarme ambiant.
Camille entra derrière lui, le PSS balayant la pièce.
— Rien, dit-elle.
Alex pinça les lèvres, le regard balayant le sol. Là, près d'une canalisation, une tache sombre. Il s'approcha, s'accroupit, et la lumière faible de la lampe-torche de son téléphone éclaira un objet qu'il n'avait pas remarqué au premier abord.
Une seringue. Vide. Le capuchon dévissé, abandonné.
Il la ramassa avec précaution, la tenant du bout des doigts. Le cylindre de verre contenait un résidu visqueux, laiteux, presque transparent. Il le porta à hauteur de ses yeux : au bout de l'aiguille, une goutte condensée scintillait.
— Camille.
Elle s'approcha, son visage se figeant. Elle passa la main sur son étui, en sortit un petit kit de test — un geste si mécanique qu'il semblait avoir été répété cent fois en prévision exactement de cette situation.
— C'est de ça que parlait le carnet, murmura-t-elle en déposant une goutte du résidu sur une lamelle de test.
Elle inséra la lamelle dans un petit boîtier électronique. Ils attendirent, le regard fixé sur l'écran, le temps que l'analyse s'affiche.
Le résultat apparut : une série de chiffres, puis un code — C3.
Alex étouffa un souffle.
— Le protocole C3.
— Cadre-3, dit Camille à voix basse. C'est le même code que le carnet de Vernet avait utilisé.
— Qu'est-ce que ça veut dire, C3 pour un agent toxique ?
Camille leva des yeux où se lisait une inquiétude mal contenue.
— Ça veut dire que ce n'est pas un agent dissuasif. C'est un agent létal, à action rapide. Une neurotoxine de nouvelle génération, conçue pour se disperser par aérosol et agir en moins de trente secondes.
Alex regarda la seringue vide, puis le code sur l'écran. Une pensée lui traversa l'esprit, glaciale comme l'air du tunnel.
— On croyait que le coup d'arrivée, c'était Paris.
— C'est pas Paris, dit Camille en rangeant son kit de test, sa voix presque inaudible.
— Alors où ?
Elle ne répondit pas tout de suite. Elle le regarda, un vide dans le regard, comme si elle pesait une vengeance ou une trahison. Puis :
— Londres.
Alex resta figé un moment, alignant les pièces. Le train — un Eurostar — allait vers Paris. Mais si la cible n'était pas l'arrivée, mais le départ ? Si le troisième joueur avait chargé la bombe à Londres, pour qu'elle se déclenche à Paris — ou peut-être au retour ? Ou si Vernet n'était pas la cible de cette opération, mais le vecteur ?
Quelque chose clochait. Quelque chose que Camille ne lui disait pas.
— Tu savais, dit-il. Tu savais que Sokolov était là avant même qu'il m'attaque.
Elle soutint son regard sans ciller.
— Ce que je sais, c'est qu'il y a un autre nom à ce C3. Et que ce n'est pas un simple code.
— Lequel ?
Camille hésita — une fraction de seconde trop longue.
— Le protocole s'appelle Napoléon. Et il a été conçu par le petit-fils du docteur Vernet.
Alex la saisit par le bras, le sang coulant de sa blessure sans qu'il y prête attention.
— Viens. On va trouver Vernet, et on va trouver Sokolov. Avant qu'il ne réussisse.
Il s'engagea dans le boyau suivant, sans se retourner. Derrière lui, Camille glissa la seringue dans son étui avec un soin qu'il aurait trouvé suspect s'il l'avait vue.