L'Encre de la Guillotine
Lire le chapitre 14: The Committee's Eye
Le soleil de huit heures du matin glissait à peine entre les persiennes de la salle des archives que déjà la voix de Greffier Maillard résonnait dans le couloir, sèche comme un coup de fouet.
« Moreau ! On te demande à la Commission. »
Élodie leva la tête de son pupitre, la plume encore chargée d’encre. La Commission. Pas le Tribunal. La Commission de Sûreté Générale. Son sang se figea, mais elle garda un visage de marbre. Elle reposa la plume avec un soin excessif, essuya ses doigts tachés sur son tablier, et suivit Maillard sans un mot.
La salle où on la fit entrer était plus petite que celle du Tribunal, mais elle en pesait davantage. Des dossiers s’empilaient sur les tables, certaines fiches encore rouges du sceau de l’accusation. Trois hommes l’attendaient. L’un d’eux, un dénommé Fréron, avait cette maigreur nerveuse des hommes qui n’ont jamais assez de suspects à interroger. Il tenait une feuille entre ses doigts.
« Citoyenne Moreau », dit-il sans la saluer. « On m’a dit que vous copiez les listes de transfert. »
Elle hocha la tête. Un seul geste. Économe.
« Asseyez-vous. »
Elle obéit, les mains à plat sur ses genoux pour qu’on ne voie pas trembler ses doigts.
Fréron posa la feuille devant elle. Une liste de noms. Elle reconnut sa propre écriture, les majuscules qui penchaient légèrement à gauche. Mais au-dessus du tableau, une main inconnue avait ajouté des annotations : des dates de décès, des numéros de cellule, des remarques en rouge.
« Reconnaissez-vous ce document ? »
« Je l’ai copié, oui. »
« À partir de quel original ? »
Sa gorge se serra. L’original, elle l’avait brûlé dans le poêle de la chapelle la semaine précédente. Elle soutint le regard de Fréron.
« Je copie ce qu’on me donne. Je ne garde pas les originaux. »
« Et qui vous a donné celui-ci ? »
« Le greffier Bouchard. »
Le nom sortit sans qu’elle ait à le penser. C’était le nom le plus plausible — la plupart des documents passaient par lui, et elle savait qu’il la détesterait de l’avoir mêlé à cela. Mais cette haine-là était un moindre mal que la suspicion directe.
Fréron plissa les yeux. « Bouchard ne se souvient pas de vous avoir confié cette liste. »
« Il est possible qu’il ait oublié. Il en remet beaucoup. »
Les deux autres hommes échangèrent un regard. Fréron se pencha, les coudes sur la table, et baissa la voix.
« Nous avons remarqué des irrégularités dans les registres de la Conciergerie. Des condamnés dont les dates de décès ne correspondent pas aux listes du Tribunal. Des hommes morts qui semblent avoir un dossier plus épais que la normale. »
Elle ne cilla pas. À l’intérieur, son cœur cognait contre ses côtes comme un prisonnier contre sa porte.
« Ce sont des erreurs d’écriture », dit-elle. « Je copie vite. Parfois je me trompe sur une date. Il m’arrive de reporter un nom d’une ligne à l’autre. »
« Trois erreurs sur une seule liste ? »
« Les listes de la semaine de la guillotine sont longues. On y va vite. »
Fréron soupira, visiblement insatisfait. Il allait insister, mais la porte s’ouvrit. Roussel entra, calmement, son manteau encore humide de la pluie du matin.
« Citoyens, je vous prie excusez cette intrusion. J’apportais des documents pour le citoyen Fréron, et j’ai vu la citoyenne Moreau passer. J’ai cru à une erreur. Élodie copie pour moi depuis quelques jours. Si vous avez des questions sur son travail, je peux y répondre. Elle est minutieuse. Trop minutieuse, peut-être. Elle lui arrive de corriger des dates d’elle-même, quand elle les trouve manifestement fausses. »
Fréron leva un sourcil. « Vous confiez des listes à cette copiste ? »
« Elle a la meilleure main de mon bureau. Et les listes doivent être propres. J’y tiens. »
Roussel parlait avec une assurance si tranquille que même les soupçons semblaient se dissoudre autour de lui. Il s’approcha, jeta un œil à la feuille sur la table, puis la rendit à Fréron avec un sourire.
« C’est la liste du dix-huit. Les dates de décès sont correctes. Le problème, c’est que le greffier Bouchard a donné à la copiste des originaux brouillons, et la copiste a corrigé les marges. Cela crée des écarts entre les registres. »
Fréron serra la mâchoire. Un soupçon naquit dans son regard, mais il ne visait plus Élodie.
« Bouchard, dites-vous ? »
« Je ne dis rien, j’observe. La citoyenne Moreau copie ce qu’elle reçoit. Si les originaux comportent des annotations, elle les recopie proprement, sans les modifier. C’est sa fonction. La responsabilité des erreurs incombe à celui qui signe les documents. »
Fréron se leva, rangea la feuille dans sa poche intérieure, et toisa Élodie une dernière fois.
« Vous pouvez partir. Mais nous garderons un œil sur les prochaines listes. Et sur vous. »
Elle se leva, inclina la tête, et suivit Roussel hors de la pièce.
Le couloir était désert à cette heure. Elle retrouva son souffle seulement quand la porte de la Commission se fut refermée derrière eux.
« Vous êtes apparu bien vite », souffla-t-elle.
« Je savais qu’ils vous feraient venir. On surveille les couloirs. Quand on a vu Fréron demander votre nom au greffe, on m’a prévenu. »
« Et maintenant ? »
« Maintenant, il soupçonne Bouchard plus que vous. C’est un avantage. »
« Bouchard va m’en vouloir encore plus. »
« Bouchard ne compte plus. »
Elle s’arrêta au détour du couloir, le regarda. Il avait cette expression qu’elle commençait à connaître — celle de l’homme qui voit trois coups en avant.
« Il faut accélérer, dit-elle. Les quatre dossiers des archives. Si Fréron vérifie avant que nous ne les ayons modifiés, c’est fini. »
« Nous les prenons cette nuit, répondit Roussel. J’ai obtenu qu’un des gardiens de nuit soit de faction amicale. Mais il y a un autre problème. Le fils de Meunier. Il est encore au Dépôt, et il a déjà été interrogé deux fois. Il ne sait rien, mais il parle. Si Fréron lui pose les bonnes questions, il pourrait retrouver la trace de son père. »
Elle fronça les sourcils. « Le fils ne sait pas que son père est vivant ? »
« Personne ne le sait. C’est le principe. Mais un fils qui parle, c’est un risque. La seule façon de le faire taire, c’est de le libérer. Et le faire libérer, c’est l’exposer à un contrôle. »
Elle se mordit la lèvre. « Alors il faut revoir le plan. »
« Cette nuit, les dossiers. Demain au plus tard, une place se libère pour le fils Meunier. Nous allons écrire une liste de condamnés dont il n’est pas. Et nous allons le mettre sur une autre liste. Une liste de libération, signée par un comité qui n’existe pas. »
Elle le regarda un instant, puis laissa échapper un rire amer.
« Nous fabriquons des comités maintenant ? »
« Nous fabriquons ce qu’il faut. C’est ainsi que les choses existent ici : par la paperasse et par le sceau. La Révolution meurt elle-même noyée dans l’encre. Nous pêchons dans son encre. »
Il lui tendit un rouleau serré. « Une nouvelle liste. À copier avant midi. Des noms pour demain. Il faudra aussi apporter cette liste à la Conciergerie, au gardien Carrier, qui la remettra au registre. Ne vous faites pas remarquer. »
Elle prit le rouleau et le glissa dans la manche de sa robe. Elle sentait le papier crisser contre le tissu, là où elle cachait aussi le fragment noirci de la liste originale.
« Et si Fréron revient ? »
Roussel haussa les épaules. « Il reviendra. Il suit une piste. Pour l’instant, cette piste mène à Bouchard. Cela nous donne un jour, peut-être deux. »
Cette nuit, elle sortait dans les archives, la lampe à huile dans une main, le couteau dans la poche de l’autre. Le papier qu’elle devait altérer portait les traces de quatre morts qui n’étaient pas morts. Et si on la surprenait, ce n’était plus la forge d’une liste qu’on découvrirait — mais le cœur même de la conjuration.
Fréron avait dit « nous garderons un œil ». Elle savait qu’elle ne dormirait plus tant que la poussière des archives ne lui aurait pas blanchi les doigts.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.