L'Encre de la Guillotine
Lire le chapitre 15: A Brother's Visit
La pluie battait les carreaux du greffe quand un garçon de service vint la chercher. « Une visite pour vous, citoyenne Moreau. Un homme, à la buvette. »
Élodie leva les yeux de la copie qu'elle achevait, la plume suspendue. Personne ne lui rendait visite. Personne ne savait où elle travaillait, à l'exception de Roussel, et de Bouchard dont elle sentait encore le regard la suivre dans les couloirs.
Le garçon haussa les épaules. « Il a dit qu'il était votre frère. »
Le sang se retira de son visage. Luc.
Elle replia soigneusement son travail, rangea sa plume, et traversa le tribunal d'un pas qu'elle voulut mesuré. Dans la buvette, la fumée des pipes bleuissait l'air. Elle le reconnut immédiatement, malgré les cinq ans sans le voir. Il avait vieilli mal, creusé, les vêtements fatigués, la moustache mal taillée. Mais les yeux étaient les mêmes, ce bleu pâle qui avait fait fondre leur mère et qui, chez Luc, n'avait jamais rien promis de bon.
Il se leva en la voyant. Un sourire trop large fendit son visage.
« Petite sœur. » Il ouvrit les bras, mais elle ne bougea pas. Il les laissa retomber. « Tu as bonne mine. La République te nourrit bien, à ce qu'on voit. »
« Qu'est-ce que tu veux, Luc ? »
Il s'assit sans y être invité, désigna la chaise en face de lui. « Assieds-toi. On ne parle pas debout comme des voleurs. »
Elle resta debout.
Il soupira, prit un air peiné qui ne le convainquit pas plus qu'elle. « C'est ainsi qu'on accueille un frère qui a fait la route depuis Lyon ? » Il se pencha, baissa la voix. « J'ai entendu des choses, Élodie. Des choses sur Amélie. »
Son cœur se serra, mais elle garda le visage de pierre. La salle était pleine de monde. Elle ne pouvait pas avoir cette conversation ici. Elle s'assit à contrecœur, les mains sous la table pour qu'il ne voie pas trembler.
« Elle est à la Conciergerie, n'est-ce pas ? » Luc parlait doucement, presque affectueusement. « Une patriote arbitrairement détenue. C'est malheureux. Très malheureux. Mais ces choses arrivent. » Il haussa les épaules, les mains ouvertes, paumes en l'air. « Il y a des hommes qui savent arranger ces choses. Des hommes qui ont des contacts. Ils demandent de l'argent, évidemment. Tout demande de l'argent, aujourd'hui. »
« Je n'ai pas d'argent. »
« Tu es copiste au Tribunal révolutionnaire. » Il dit cela avec l'air de lui apprendre quelque chose. « Toi, tu ne manques pas de travail. Le Tribunal exécute tous les jours. Il y a des paperasses à n'en plus finir. Tu es payée pour ça, non ? »
« Le salaire d'un copiste permet de survivre. Pas de graisser des intermédiaires. »
Luc se pencha, plus près. Son haleine sentait le vin aigre. « Et si j'allais, moi, raconter à quelqu'un que ma sœur a une parente à la Conciergerie ? Pas un délateur, bien sûr. Juste un bon citoyen qui fait son devoir. Ça pourrait... compliquer les choses. Pour Amélie. » Il laissa le silence peser. « Pour toi aussi, peut-être. »
Élodie sentit la haine lui serrer la gorge. Cinq ans. Cinq ans depuis qu'il avait disparu, fuyant ses dettes et laissant leur mère seule, malade. Elle l'avait soignée, enterrée, seule. Et il revenait maintenant, quand il avait besoin d'argent, et il menaçait sa sœur, la seule famille qui lui restait.
Amélie. Amélie qui attendait, qui croyait qu'un avenir l'attendait. Elle avait promis de la faire fuir à l'Italie. Et son propre sang venait tout compromettre pour quelques pièces.
« Je te donne ce que j'ai, dit-elle lentement. Mais je n'ai pas ce que tu demandes. »
« Combien ? »
« Vingt livres. C'est tout ce que je peux. »
Une lueur avide traversa le regard de Luc. Il ne s'attendait pas à tant. Il allait ouvrir la bouche quand une ombre tomba sur la table.
« Élodie. » La voix de Roussel était posée, presque cordiale. Il ne la regardait pas. Il regardait Luc. « Tu devrais être à ton poste. On a besoin de toi. »
Luc se tourna, évaluant l'homme qui se tenait là, grand, large d'épaules, les mains calleuses d'un homme qui avait travaillé. Roussel ne portait aucune marque d'autorité, rien qui le distinguât, mais il dégageait un calme qui n'appartenait qu'à ceux qui n'ont pas peur.
« Nous étions en train de parler, dit Luc. En famille. »
« Je comprends. » Roussel ne bougea pas. « Le Tribunal n'attend pas, malheureusement. Le citoyen Fouquier-Tinville veut ses copies avant ce soir. » Il sourit, sans chaleur. « Et ce greffe a de longues oreilles. On raconte que le citoyen Fréron s'intéresse à ceux qui parlent trop. »
Luc pâlit. Fréron. Le nom de la Commission de Sûreté générale avait traversé toute la France, suivi de son cortège de terreurs. Il se leva lentement, avec un sourire forcé.
« Nous reparlerons, Élodie. » Il lui serra la main, trop fort, un avertissement. « Prends soin de toi. »
Il quitta la buvette sans se retourner. Roussel resta immobile jusqu'à ce qu'il disparaisse dans la rue, puis il tira la chaise et s'assit en face d'Élodie, à la place encore chaude de son frère.
« Frère ? »
« Luc. » Elle avait la bouche sèche. « Il a disparu il y a cinq ans. Ma mère est morte sans lui. Il refait surface aujourd'hui, au courant de l'arrestation d'Amélie. » Elle leva les yeux vers lui. « Comment sait-il ? »
« La rumeur, les listes vendues, ou simplement sa propre enquête. Cela n'a pas d'importance. Ce qui compte, c'est qu'il reviendra. »
« Il a parlé de dénonciation. »
« Non. » Roussel secoua la tête. « Il a parlé d'argent. C'est différent. Un délateur croit à sa cause ou à sa peur. Ton frère ne croit qu'à la pièce qu'il peut grappiller. Il ne te dénoncera pas, il te pressera. » Il marqua une pause. « Mais s'il rencontre quelqu'un de la commission, s'il boit trop, s'il parle pour se rendre intéressant... »
Élodie serra les poings sous la table. « Je ne peux pas le payer. Je n'ai rien. »
« Je m'occupa de lui. »
Elle le regarda, soudain en alerte. « Comment ? »
« Une visite. Un mot bien placé. Il comprendra. Certains hommes comprennent le langage de la rue mieux que celui de la famille. » Une ombre passa sur son visage. « Ton frère est dangereux, Élodie, mais de la manière la plus banale qui soit : il a besoin d'argent et il ne reculera pas devant grand-chose pour en obtenir. Il reviendra. Et quand il reviendra, il faudra être prête. »
« Prête à quoi ? »
Roussel se leva. « Prête à faire un choix. Mais pour l'instant, nous avons d'autres choix à faire. Ce soir, nous avons quatre dossiers à modifier. Fréron a besoin de croire que son enquête progresse ailleurs. Et vous devez livrer votre liste au concierge avant midi. » Il s'arrêta, la regarda. « Amélie doit quitter Paris dans les jours qui viennent. Ton frère a changé les règles. Nous n'avons plus le temps de la finesse. »
Il sortit sans ajouter un mot, abandonnant Élodie parmi les tables graisseuses et les vapeurs de pipe. Elle resta là, immobile, à sentir le fantôme de la main de son frère serrer la sienne.
Luc savait pour Amélie. Luc était à Paris. Et ce soir, elle allait entrer dans les archives du tribunal pour effacer les traces d'un sauvetage. Son frère avait craché sur la tombe de leur mère simplement pour profiter de la détresse de la seule personne qui restait. Elle se leva enfin, traversa la cour sous la pluie, rentra dans le greffe. Elle avait des copies à terminer, un visage neutre à présenter au monde, et un fragment de papier brûlé qui lui brûlait la poitrine contre la peau.
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