L'Encre de la Guillotine
Lire le chapitre 16: The Forged Tomorrow
La nuit était tombée sur Paris comme un couvercle de plomb. Roussel marchait devant elle, rapide, sans un regard en arrière, et Élodie peinait à suivre le rythme de ses bottes sur les pavés humides. Ils traversèrent le Pont-Neuf, passèrent devant des échoppes closes dont les enseignes grincaient sous le vent, puis s'enfoncèrent dans un dédale de ruelles étroites qu'elle ne connaissait pas. Au troisième tournant, il s'arrêta devant une porte si basse qu'il dut baisser la tête pour entrer.
— Chez moi, dit-il simplement. Le seul endroit où le Comité ne mettra pas les pieds.
La pièce était petite, éclairée d'une unique chandelle. Des piles de papiers couvraient une table de chêne, et contre le mur, une presse à imprimer miniature trônait, sa cuve d'encre encore humide. Roussel alluma une seconde bougie et la posa près de son matériel.
— On commence par les documents d'Amélie. Passeport pour la Toscane, certificat de santé, lettre de recommandation d'un négociant de Lyon. Il faut trois écritures différentes, au moins. Les douaniers italiens sont méfiants mais ils ne connaissent pas nos nuances de bureaucratie française.
Élodie s'assit sur l'unique tabouret, le souffle court. Ses doigts tremblaient encore de la traversée des rues — les patrouilles étaient fréquentes, et l'ombre de Fréron semblait la suivre même dans le noir.
— Vous avez des modèles ? demanda-t-elle.
Roussel tira d'une caisse de bois des feuilles jaunies : de vrais passeports, des actes officiels qu'il devait avoir dérobés ou recueillis au fil des exécutions. Il les étala sur la table avec une précision de chirurgien.
— Choisissez. Imitez le style. Les signatures, je m'en charge avec une autre plume.
Élodie observa les sceaux, les filigranes, les paraphes compliqués. Elle comprit alors le véritable génie du système de Roussel : chaque document était unique, mais tous étaient issus d'une même bureaucratie pourrie, dont elle connaissait tous les codes. Elle sortit une plume de son sac et commença le premier certificat de naissance au nom de *Marguerite Veyrac, née à Lyon en 1771*.
Le silence s'installa entre eux, troublé seulement par le grattement de la plume et le crépitement de la bougie. Après quelques minutes, Roussel parla sans lever les yeux.
— Ma sœur s'appelait Claire. Elle avait ton âge. Pas tout à fait. Elle était institutrice à Nantes.
Élodie s'arrêta. Elle le regarda — il n'avait pas ce visage d'homme qui raconte des souvenirs heureux.
— Elle était catholique, pratiquante. Pas militante. Juste… fidèle. Cela a suffi. En 1793, Carrier avait besoin d'exemples. Elle fut noyée dans la Loire avec d'autres.
La plume d'Élodie dérapa sur le papier. Elle la redressa d'un geste vif.
— Je suis désolée.
— Ne le sois pas. Ce n'est pas pour toi que je fais ça. C'est pour elle. Je l'ai appris trois mois plus tard, quand je suis revenu de l'armée. Le détail des noyades — c'est un prêtre qui me l'a raconté, un survivant. Ils les attachaient deux par deux, hommes et femmes, dans des barges percées. Ils les jetaient dans l'eau en criant qu'ils les mariaient à la République. Et le soir, Carrier riait autour de sa table.
Il plia un papier avec soin, sans montrer d'émotion.
— J'ai fait semblant de servir la Révolution par la suite. Je suis devenu greffier. J'ai gravi les échelons. J'ai appris où étaient les noms, les listes, les ordonnances. Et je sauve ceux que je peux.
Élodie le regarda autrement désormais. Cet homme qui l'avait trompée, manipulée, piégée avec ses secrets — il n'était pas un intrigant froid. Il était un homme en deuil qui se battait contre une mer de sang avec des encriers et des fausses signatures.
— Votre famille, vous avez perdu tout le monde ? demanda-t-elle doucement.
Roussel hésita. Il prit une autre feuille, celle-là blanche, et commença à écrire d'une plume rapide — une écriture d'homme, nerveuse, inclinée.
— Mon frère cadet est mort à la bataille de Valmy. Pour la Révolution, croit-il encore. Mon père est mort de chagrin, ou de faim, peu importe. Ma mère m'a dit avant de s'éteindre — elle avait une fièvre qui ne pardonnait pas — qu'elle ne voulait voir personne mourir autour d'elle sans qu'elle essaie d'arrêter la danse des têtes.
Il leva les yeux vers elle, et pour la première fois, Élodie vit la fatigue qui plissait ses paupières et grisait ses tempes. Il devait avoir trente-cinq ans, mais il en paraissait dix de plus.
— Tu me ressembles, dit-il soudain. Tu crois que tu peux sauver ta sœur en offrant ton encre. Tu as raison, d'une certaine façon. Mais tu paieras le prix. Tu le paies déjà.
Élodie déglutit. Elle pensa à Luc, qui rôdait dans Paris comme une ombre affamée. Elle pensa à Fréron, qui surveillait les listes. Elle pensa à Bouchard, dont la rancune allait sûrement trouver une issue.
— Quel prix l'avez-vous payé, vous ? demanda-t-elle.
Roussel sourit — un sourire gris, presque absent.
— Je n'ai plus de nom. Plus d'adresse. Plus aucun papier officiel qui portent mon vrai nom. Quand on me cherchera, je serai déjà une autre personne, une nouvelle identité pliée dans une poche intérieure. Mourir pour la République, ce n'est rien. Vivre sans être personne, c'est une autre peine.
Il poussa vers elle une liste de mentions manuscrites à recopier.
— Le passeport d'Amélie doit mentionner une bonne locale pour les repas de la diligence. Je connais une auberge à Chalon-sur-Saône dont la patronne est sourde et fidèle. Note cela comme une recommandation amicale.
Élodie se pencha pour écrire. Sous la chaleur de la bougie, une boucle de ses cheveux tomba sur son front. Roussel la regarda un instant, et elle vit dans son regard quelque chose d'inattendu — presque de la tendresse.
— Tu es bonne à ce métier, Élodie. Trop bonne. Cela te tuera un jour.
— Alors ce jour viendra quand ma sœur sera en sécurité.
— Non, dit Roussel en reprenant son travail. Ce jour viendra quand tu voudras sauver quelqu'un d'autre. Ce jour-là, il faudra choisir qui laisse la mort gagner.
Elle ne répondit pas. Elle finit le certificat de naissance, puis commença le passeport au nom de Marguerite Veyrac. Elle écrivit les mots en une calligraphie parfaite, sans une seule rature. Quand elle lui tendit le document, Roussel le vérifia, hocha la tête, et le rangea dans une pochette de cuir.
— Y a-t-il autre chose dont Amélie aura besoin ? demanda-t-elle.
Roussel hésita. Il sortit d'une poche intérieure une feuille pliée en quatre, déjà usée par des mains répétées.
— Une lettre de recommandation pour un prêtre de la banque à Florence. Un homme discret. Elle pourra se confesser avec lui sans crainte — c'est un ancien jésuite, en exil.
Élodie la lisait en silence quand le regard de Roussel se fit plus lourd.
— Il y a autre chose, dit-il. Quelque chose que tu dois savoir.
Elle leva la tête.
— J'ai fait surveiller ton frère, comme promis. L'homme que j'ai envoyé l'a suivi d'un estaminet à la rue de la Harpe. Luc n'est pas seulement ici pour te rançonner. Il a rencontré un homme qui travaille pour la section de la République — un dénommé Favier.
Élodie sentit le froid monter de ses mains jusqu'à sa poitrine.
— Favier est au courant d'Amélie ?
— Il l'était déjà avant, peut-être. Luc, je crois, est venu le vendre.
Le papier qu'elle tenait se froissa dans son poing.
— Le voir ne se contenterait pas de me menacer, reprit Roussel, la voix soudain dure. Il est prêt à trahir une condamnée pour se rendre utile. Demain matin, il retournera voir Favier. S'il doit avoir un accident, cela doit se faire avant l'aube.
Il la regarda droit dans les yeux. Le silence entre eux dura vingt battements de cœur.
— Je pensais que je devais vous le dire d'abord, dit-il. Vue la situation de ta sœur, tu as le droit de choisir. Le laisser vivre, ou l'empêcher de parler pour toujours.
Élodie ferma les yeux. La bougie vacilla. Les mots qu'elle avait écrits se mirent à danser derrière ses paupières.
— Vous l'avez dit vous-même, murmura-t-elle. Ce jour viendra où il faudra choisir qui laisse la mort gagner.
Elle rouvrit les yeux et vit dans le miroir qui reflétait la table son propre visage, pâle et résolu.
— Faites ce qu'il faut, dit-elle. Mais que cela ressemble à un accident.
Roussel inclina la tête, ni sourire ni jugement. Il remit les documents dans leur cachette, souffla une bougie, et dit d'une voix presque douce :
— Alors ce soir, ta vie change, Élodie. Pas seulement celle de ta sœur.
Elle comprit qu'elle venait de passer une frontière qu'aucun trait de plume ne pourrait jamais effacer.
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