L'Encre de la Guillotine
Lire le chapitre 17: The Night of the Storm
La pluie frappait les toits de Paris comme un roulement de tambour incessant. Élodie pressa le dos contre la pierre humide du passage étroit qui longeait la Conciergerie, les doigts crispés sur le pan de sa cape. L'orage avait éclaté une heure plus tôt, transformant les ruelles en torrents boueux et vidant les rues de toute âme qui vive. À bien des égards, c'était une bénédiction.
Roussel l'avait précédée de quelques pas, sa silhouette massive se découpant à peine dans l'obscurité. Il s'arrêta devant une porte de service encastrée dans le mur, en tira une clé de sous son manteau et la fit tourner dans la serrure. Le déclic sembla assourdissant.
« Trois minutes, pas une de plus », murmura-t-il sans se retourner. « Le garde de ronde passe toutes les demi-heures, et la tempête l'a retardé. Nous avons une fenêtre étroite. »
Élodie hocha la tête, bien qu'il ne pût la voir. Elle avait les documents d'identité dans une pochette de cuir contre sa poitrine—Marianne Lefèvre, veuve de guerre, née à Lyon, vingt-sept ans. Assez proche de l'âge d'Amélie pour être crédible, assez loin pour tromper un œil inattentif.
Ils franchirent la porte. L'intérieur était plus sombre encore que la nuit, un labyrinthe de couloirs aux murs de pierre suintant d'humidité. Roussel se déplaçait avec une aisance qui trahissait des années de familiarité avec ces lieux. Élodie le suivait, comptant ses pas pour ne pas trébucher.
Au troisième couloir, il ralentit, tendit la main pour arrêter Élodie. Elle perçut un bruit devant eux—des pas lourds, une toux grasse.
« Merde », souffla Roussel.
Un garde émergea de l'ombre, une lanterne à la main. Son regard passa d'abord sur Roussel, puis s'attarda sur Élodie, sur sa cape trempée, sur ses mains vides de tout document officiel.
« Hé, toi. Qu'est-ce que tu fiches ici à cette heure ? » La voix était soupçonneuse, mais pas encore alarmée.
Roussel pivota avec une rapidité surprenante pour un homme de sa carrure. Son poing s'abattit avant que le garde n'ait pu ouvrir la bouche pour crier. Le corps s'effondra dans un bruit sourd, la lanterne roulant sur le sol et projetant des ombres dansantes avant de s'éteindre dans une flaque d'eau.
Élodie retint son souffle. Quelque part au loin, une porte claqua.
« Il a fait du bruit », dit-elle, la voix étranglée.
Roussel ne répondit pas. Il traîna le corps inerte dans une alcôve, le dissimula derrière une pile de caisses, et se releva en essuyant ses mains sur son pantalon.
« La salle des gardes est à trente mètres. S'ils ont entendu quelque chose... » Il n'acheva pas sa phrase. Il saisit le bras d'Élodie et l'entraîna vers une porte latérale qu'elle n'avait pas remarquée.
Ils débouchèrent dans une rangée de cellules désaffectées—les plus anciennes, celles qui dataient d'avant la Révolution, quand le bâtiment servait encore de palais de justice royal. L'humidité y était si épaisse qu'elle formait des gouttes sur les barreaux.
« Ici », dit Roussel en poussant une porte dont la serrure était rouillée.
La cellule était exiguë, pas plus de deux mètres sur deux. Un banc de pierre longeait le mur du fond. L'obscurité y était presque totale, à peine percée par une meurtrière qui donnait sur les douves de la Seine.
Élodie s'accroupit, le dos contre le mur, ses mains tremblantes pressées entre ses genoux. Elle ferma les yeux et entendit les bruits de la prison—des bruits qui lui semblaient amplification à chaque seconde : des pas, des voix, quelque chose qui ressemblait à un corps qu'on traîne.
Deux minutes passèrent. Trois. Cinq.
Puis un pas devant la cellule. Roussel se tendit, la main glissant vers son manteau. Élodie vit la lame d'un couteau briller un instant dans la pénombre.
La porte s'ouvrit lentement.
Ce n'était pas Roussel.
C'était Amélie, les yeux écarquillés, une main pressée sur sa bouche pour étouffer un cri. Elle était livide, sa chemise de nuit trempée de sueur, ses cheveux en désordre collés à ses tempes.
« J'ai entendu du bruit », haleta-t-elle. « J'ai cru que c'était vous. Je me suis dit que le moment était venu, mais je me suis perdue dans les couloirs, et il y avait ce garde, et— »
Des pas—plusieurs paires de bottes—résonnèrent dans le couloir principal. Amélie se figea, paniquée.
« Ils arrivent », murmura-t-elle.
Roussel la tira à l'intérieur de la cellule et referma la porte derrière eux, laissant un interstice suffisant pour observer. Trois gardes passèrent en courant, leurs lanternes éclairant brièvement le couloir. L'un d'eux s'arrêta à quelques mètres de leur cachette, pencha la tête.
« T'as entendu ? On dirait des voix. »
« C'est le vent dans la vieille aile. Personne n'y va plus. On a un corps à chercher. »
Ils repartirent en courant. Le silence retomba.
Amélie s'appuya contre le mur, les joues ruisselantes de larmes silencieuses. Élodie l'attrapa par le poignet, la tira vers le banc de pierre.
« Il faut que tu restes calme », chuchota Élodie. Sa propre voix menaçait de se briser, mais elle s'y accrocha comme à une ancre. « Encore quelques minutes. Nous avons tout préparé. La pluie couvre le bruit de nos pas. Une fois dehors, il y a une voiture qui t'attend au pont Saint-Michel. »
Amélie secoua la tête, ses épaules frémissant. « Je ne peux pas. Élodie, je ne peux pas faire ça. Je suis trop faible. J'ai vu ce garde tomber, j'ai vu le sang— » Sa voix se brisa en un sanglot à peine audible.
Roussel tourna la tête vers elles, les traits durs dans la pénombre. Il ne dit rien, mais Élodie lut dans son regard qu'ils n'avaient pas le temps pour cette faiblesse.
Elle prit le visage de sa sœur entre ses mains, l'obligeant à la regarder.
« Écoute-moi. Tu es plus forte que tu ne le crois. Tu as traversé la Conciergerie, tu as attendu la mort pendant des semaines. Ce que tu as fait ce soir—sortir seule de ta cellule, ne pas t'être évanouie à la vue de ce garde—c'est déjà plus que la plupart des hommes n'oseraient. » Elle s'approcha, son front touchant celui d'Amélie. « Je ne t'ai pas menti chaque jour que j'ai passé dans ce tribunal pour que tu te livres toi-même à présent. »
Amélie la dévisagea, ses doigts se crispant sur le tissu de la cape d'Élodie. Ses larmes ralentirent.
« Ils vont me rattraper », dit-elle. « Ils vont découvrir que je ne suis pas... que je n'ai pas été exécutée. »
« Non. Parce que, demain matin, un registre du tribunal portera une marque confirmant ta mort. Un corps sera enterré sous ton nom. Dans trois jours, tu seras une veuve de guerre bordelaise qui n'a jamais mis les pieds à Paris. » Élodie n'était pas certaine que ce fût une promesse qu'elle pouvait tenir, mais elle la fit sonner comme une vérité absolue. « Et d'ici quelques heures, tu seras à Orléans, avec une famille qui t'attend. »
Roussel s'était approché de la meurtrière, scrutant l'extérieur. Il se retourna brusquement.
« Le chemin est libre. Ils sont partis vers l'aile ouest. » Il jeta un regard vers Amélie, puis vers Élodie. « Vous êtes prêtes ? »
Élodie se releva, tendant la main à sa sœur. Amélie hésita une seconde, puis s'en saisit, se hissant debout. Son visage était encore blême, mais il y avait dans ses yeux quelque chose de nouveau—une étincelle de résolution qui n'y était pas une heure plus tôt.
Roussel ouvrit la porte de la cellule, guida les deux femmes dans le couloir désert. Ils longèrent les murs en silence, ne s'arrêtant qu'une fois, lorsque Roussel leva un poing pour les immobiliser, écoutant quelques secondes avant de reprendre la progression.
La porte de service apparut enfin. Roussel glissa la clé dans la serrure, la tourna avec une lenteur exquise. Le battant céda, libérant une rafale de vent et de pluie glacée.
Élodie guida Amélie vers la silhouette noire de la voiture qui les attendait, garée à l'angle du pont. Amélie s'arrêta.
« Tu viens avec moi », dit-elle, sa main se refermant sur le poignet d'Élodie avec une force inattendue. « Dis-moi que tu viens avec moi. »
Élodie sentit le regard de Roussel peser sur elle dans l'obscurité. Elle savait ce qu'il pensait—sa place était au tribunal, pour altérer les dossiers cette nuit même, pour couvrir les traces des quatre survivants, pour jouer son rôle de copiste fidèle quand l'orage humain éclaterait au matin.
Elle serra la main de sa sœur.
« Je te rejoins à Orléans. Dans une semaine, peut-être deux. Il y a des choses que je dois faire finir ici. » Elle dégagea doucement sa main. « Amélie. Regarde-moi. »
Amélie leva les yeux. Elles étaient si semblables—la même forme de menton, la même manière de plisser le front quand elles avaient peur. Élodie fouilla dans sa pochette et en tira les documents froissés.
« C'est ton identité nouvelle. Tu es Marianne Lefèvre. Aussi longtemps que tu porteras ce nom, tu ne regarderas pas en arrière. Comprends-tu ? »
Amélie prit les papiers, les serrant contre elle. Sa réponse fut presque inaudible, emportée par le vent.
« Et toi ? Qui es-tu, si je ne suis plus ta sœur ? »
Élodie ne répondit pas. Elle ouvrit la portière de la voiture et aida sa sœur à monter à bord. Le cocher, un homme au visage de cuir qui ne posait pas de questions, fit claquer son fouet sans attendre d'ordre. Les roues s'enfoncèrent dans la boue, la voiture s'ébranlant lentement sur le pont.
Élodie resta immobile sous la pluie, regardant le véhicule s'éloigner jusqu'à disparaître dans la muraille d'obscurité et de grêle. Elle n'avait pas dit à Amélie que trois autres condamnés attendaient leur salut de sa nuit de travail.
Elle ne lui avait pas dit non plus qu'un homme nommé Luc, leur propre frère, avait failli tout détruire. Ni que Roussel allait s'occuper de lui.
Élodie serra son manteau contre elle et se retourna vers Roussel, qui attendait toujours, les yeux rivés sur elle.
« Dépêchons-nous », dit-elle simplement. « Nous avons quatre dossiers à altérer avant l'aube. »
Mais lorsqu'ils longèrent le mur pour retourner à la porte de service, elle remarqua que Roussel n'avait pas suivi le même chemin qu'à l'aller.
Il l'emmenait par le côté sud du palais.
« Où allons-nous ? » demanda-t-elle.
« Aux archives générales », répondit-il. Puis il ajouta, après une pause : « Il y a quelqu'un qu'il faut voir avant ce soir. »
Élodie s'arrêta, l'eau dégoulinant de sa capuche.
« Qui ? »
Roussel ne se retourna pas.
« Luc. Il sait où est passée ta sœur. Et il a rencontré Favier cette après-midi pour vendre l'information. Nous devons nous en occuper avant qu'il ne parle. »
Le ton était plat, presque indifférent. Mais Élodie entendit la métal sous les mots. Elle avait consenti à cela—à ce que son propre frère subisse un « accident ». Elle l'avait accepté quand la colère était encore chaude, quand la menace semblait abstraite.
À présent, sous la pluie battante, avec l'écho des roues de la voiture de sa sœur s'estompant encore dans l'air, elle hésita.
« Élodie. » La voix de Roussel était basse, pressante. « Nous n'avons pas le temps pour la morale. Pas cette nuit. »
Elle le regarda. L'homme qui lui avait demandé de falsifier des registres. L'homme qui avait enterré les siens. L'homme qui venait de sortir sa sœur de la mort.
Elle le suivit dans la nuit.
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