L'Encre de la Guillotine
Lire le chapitre 18: The Betrayal
La pluie s’était arrêtée, mais les rues de Paris restaient gluantes, comme si la ville elle-même suintait la peur. Élodie suivait Roussel dans l’ombre des arcades, le cœur cognant contre ses côtes. Chaque pas vers Luc était un pas de plus vers l’irréparable.
Ils atteignirent la rue Saint-Honoré. Roussel s’arrêta net.
— Il y a trop de monde.
Élodie regarda devant eux. Trois hommes en écharpe tricolore montaient la garde devant la maison de Favier. Des municipaux, peut-être des agents de Fréron. Peu importait : le chemin vers Luc était coupé.
— On doit faire demi-tour, souffla-t-elle.
Roussel ne bougea pas. Son regard balayait la façade, cherchant une faille.
— Le guichetier Bouchard est chez lui ? demanda-t-il sans la regarder.
— Il a fini sa garde à minuit. Pourquoi ?
— Parce que si nous ne pouvons pas atteindre ton frère ce soir, quelqu’un d’autre pourrait bien apprendre la vérité avant nous.
Il fit volte-face et l’entraîna dans une ruelle étroite. Une plaque de cuivre terni indiquait : *Rue du Franc-Bourgeois*. Une lanterne vacillait au-dessus d’une porte basse.
— C’est ici, dit Roussel. Bouchard loge au deuxième.
— Nous allons le menacer ? espéra Élodie. C’est un employé zélé, pas un contre-révolutionnaire. Il ne sait rien.
— Il sait que tu as menti devant Fréron. Il sait que tu l’as fait passer pour un imbécile. Ton frère, lui, sait tout. Si Bouchard parle à une mauvaise oreille, si Luc parle à Favier…
Roussel frappa trois coups espacés. Une vieille femme ouvrit, les dévisagea en silence, puis s’effaça. Ils montèrent deux étages. Une porte. Roussel sortit un passe-partout de sa ceinture.
— Tu restes derrière moi. Tu ne parles pas.
La clé tourna. Le verrou céda.
La chambre de Bouchard était propre, presque austère. Un lit défait, une table couverte de paperasses, une chandelle presque consumée. L’homme en chemise de nuit se dressa dans l’ombre, tiré de son sommeil.
— Qui… mais c’est vous ! Le greffier ? Et la copiste ? Que faites-vous ici à cette heure ?
Roussel referma la porte derrière eux.
— Nous avons besoin de votre silence, citoyen Bouchard. Vous avez cru voir des irrégularités dans les listes. Vous en avez peut-être parlé.
Bouchard blêmit. Sa main chercha quelque chose sous l’oreiller.
— Je n’ai rien dit à personne. Je vous le jure. Fréron m’a fait passer pour un menteur, je ne…
— Je ne vous crois pas.
Le ton de Roussel était plat. Terriblement plat.
— Les horloges parlent dans les prisons, Bouchard. Les mots s’échappent sous les portes. Vous avez vu l’incohérence des registres. Vous avez vu une condamnée qui aurait dû mourir ce soir et qui n’a pas été exécutée. Vous avez compris qu’il y avait une fuite. Et une fuite, quand on craint pour sa place, on la vend.
Bouchard tremblait. Il chercha le regard d’Élodie, comme pour y trouver une alliée.
— C’est faux. Je voulais juste faire mon devoir, rien de plus ! Votre frère, citoyenne Moreau, il est venu me trouver hier soir. Il m’a parlé de votre sœur. Il m’a dit que vous complotiez pour la sauver. Je ne l’ai pas cru, je pensais que c’était un ivrogne, mais maintenant…
Roussel fit un pas.
— Maintenant quoi ?
— Maintenant je comprends que c’était vrai. Et je ne dirai rien, monsieur. Rien du tout. Prenez ce que vous voulez.
Roussel le saisit par la chemise et le jeta contre le mur.
— Vous ne direz rien, parce que si vous parlez, je vous fais porter le chapeau de la fuite. Qui croira un guichetier humilié contre un greffier du tribunal ? Vous passez la nuit en prison, j’en fais une *affaire*. Réfléchissez.
Bouchard pleurait presque. Élodie détourna le regard. Ce n’était pas le silence qu’elle avait imaginé. Ce n’était pas la mort. C’était pire : une corde de plus autour de son propre cou.
Elle sortit. Il la fallait dehors. Cette chambre étouffait.
Ils laissèrent Bouchard recroquevillé sur son lit. En bas, Roussel attrapa le bras d’Élodie.
— Il parlera. Avant l’aube.
— Alors on doit finir les dossiers maintenant. Vite. Luc attendra.
Roussel hocha la tête. Ils marchèrent en silence vers le Palais de Justice, fantômes parmi les ombres encore plus nombreuses. Les fenêtres s’étaient éteintes. Seules veillaient celles du Comité.
Ils entrèrent par une porte de service. Le greffe était vide, plongé dans la pénombre. Roussel alluma une bougie et sortit les quatre dossiers d’une cache sous le plancher. Élodie s’assit à sa table habituelle.
La main légère de l’encre glissa sur le papier. Elle abolissait des morts, ramenait à la vie quatre hommes qui n’avaient jamais existé. Elle tirait des traits sur des condamnations et glissait des acquittements dans la marge, prudent, oblique, invisible.
— Le troisième a une écriture plus dense, dit Roussel. Il faut imiter le greffier Tavernier.
Élodie changea de plume. Une bougie se consuma. En remplaçant la seconde, elle entendit un bruit.
Des pas. Lourds. Multiples. Dans le corridor.
Roussel leva la tête. Ses yeux se plissèrent.
— Cache les feuilles.
Elle les glissa sous un buvard. La porte du greffe s’ouvrit violemment. Quatre gendarmes en armes se tenaient dans l’encadrement, et entre eux, le visage rouge de triomphe, se tenait Bouchard.
— Les voilà ! Le greffier et la copiste. Ils altèrent les registres. Je les ai vus.
Roussel ne bougea pas.
— Vous mentez, Bouchard. Vous avez rampé chez Fréron…
— J’ai fait mon devoir, citoyen ! clama Bouchard. Le citoyen Fréron a ordonné une fouille. Le warden du tribunal m’a cru, lui.
Un homme en habit sombre s’avança. C’était le warden, un dénommé Cohade, petit, les yeux porcins.
— Il y aura une vérification des écritures, citoyen greffier. Et une comparution. Vous allez venir avec moi.
— Et ma copiste ? demanda Roussel d’une voix calme.
— Elle aussi. Votre complice.
Élodie sentit le sol basculer. Prison. Pour elle aussi. Elle vit le regard de Roussel, et dans ce regard, une question muette.
Le nom de Luc mourut sur ses lèvres.
Ils furent poussés dans les couloirs. L’escalier. La salle basse qui menait à la Conciergerie. Des clés cliquetèrent. Une cellule s’ouvrit.
On les y jeta.
Il faisait froid. Une paillasse moisie. Une goulotte. Et dans l’ombre, une silhouette qui se leva.
— Élodie ?
Amélie.
Élodie se jeta contre les barreaux. La voix de sa sœur n’était qu’un murmure, et déjà elle comprenait l’horreur de la situation : les gendarmes poussaient Roussel dans la même cellule qu’Amélie.
— Non ! cria-t-elle. Laissez-le ! Il n’a rien fait !
Cohade la regarda, impassible.
— Vous aussi, citoyenne. Vous allez recevoir la visite des copistes experts demain matin. Que Dieu vous garde, si vous avez foi en lui.
La porte claqua. Les verrous grincèrent.
Élodie resta dans le couloir, séparée de Roussel et d’Amélie par une grille. Les gendarmes s’éloignèrent. Le silence retomba, épais comme une lame.
— Élodie ?
C’était Amélie. Sa voix était rauque.
— Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi es-tu là ?
Élodie ferma les yeux. Que pouvait-elle lui dire ? Qu’elle avait menti, forgé, comploté, qu’elle avait accepté de laisser mourir son frère ? Qu’elle était peut-être déjà tout perdue ?
Roussel parla à sa place. Sa voix portait, même à travers les barreaux.
— Nous sommes pris dans l’engrenage, citoyenne. Tu as voulu sauver ta sœur. C’est ce qui nous condamne.
— Taisez-vous, souffla-t-elle. Vous n’avez pas le droit.
— J’ai le droit de te dire la vérité. Il existe une parade. Un seul moyen de nous sortir tous.
Élodie rouvrit les yeux.
— Lequel ?
Roussel s’approcha de la grille. Son visage était dans l’ombre, mais elle pouvait sentir sa résolution.
— Bouchard est trop bête pour avoir monté ça seul. Quelqu’un d’autre tire les ficelles. Quelqu’un qui t’a vue entrer au greffe. Il y a un témoin, et ce témoin va nous détruire avant l’aube.
— Lequel ?
— Ton frère, Élodie. Il est quelque part dans ce bâtiment. Il t’a suivie ce soir, depuis la rue Saint-Honoré.
Le sang quitta les joues d’Élodie. Elle se retourna à travers les barreaux. Au loin, un pas feutré montait l’escalier.
Luc apparut en haut des marches. Il ne souriait pas. Il tenait à la main un mouchoir de soie brodé, celui qu’elle avait utilisé pour sécher ses larmes dans le couloir après sa rencontre avec Fréron.
— Tu l’as laissé tomber, petite sœur. Et moi, ce soir, j’ai appris où tu le déposais.
Roussel jura entre ses dents.
— Vous êtes piégés, dit Luc. Il n’y a qu’une issue : vous allez écrire, Élodie. Sur mon ordre. Vous allez écrire une confession pour Roussel, une terrible et précise confession. Il portera seul le poids des falsifications. Il sera exécuté à l’aube. Et moi, je m’occuperai de faire sortir Amélie.
— Vous êtes un démon, lança Élodie.
— Non. Je suis un homme qui sait survivre. Vous, vous êtes la seule à pouvoir sauver votre sœur. Alors vous choisissez : une plume ou un cachot pour toujours.
Ses doigts se crispèrent. Roussel croisa son regard à travers les barreaux, et elle lut dans ses yeux ce qu’il ne dirait jamais : *Fais-le. Pour elle. Pour toi.*
Elle s’assit sur la paille, tendit la main vers la plume que Luc faisait glisser sous la grille. Et, en refrénant le tremblement de ses doigts, elle commença à écrire la mort d’un homme.
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