L'Encre de la Guillotine
Lire le chapitre 19: The Price of My Handkerchief
L’humidité du cachot lui mordit le visage dès qu’elle en franchit le seuil. La lanterne du geôlier tremblait dans sa main, jetant des ombres dansantes sur les murs de pierre suintants. Au fond de la cellule, Roussel était assis sur une paillasse misérable, les épaules affaissées, le regard perdu dans le vide.
Il leva la tête quand la serrure grincea. Un éclair de reconnaissance traversa ses yeux, puis s’éteignit aussitôt, remplacé par quelque chose de plus dur : la déception.
« Tu ne devrais pas être ici, Élodie. »
Elle s’approcha, ignorant le geôlier qui refermait la porte derrière elle en grommelant un avertissement. Elle avait obtenu ce droit de visite en payant de sa dernière pièce d’argent — une pièce qui aurait pu servir à autre chose, mais il n’y avait plus rien à sauver, plus rien à forger, plus rien à planifier. Tout s’était effondré en une nuit.
« Il fallait que je te voie. » Sa voix vacilla. « Ce que j’ai écrit... cette confession... »
Roussel se leva, les chaînes à ses chevilles cliquetant sur le sol. Il n’était plus l’homme confiant qui lui avait appris à déchiffrer les registres, à altérer les listes sans laisser de trace. Il était brisé, oui, mais pas vaincu. Pas tout à fait.
« Tu n’avais pas le choix. Luc t’a forcée. Je sais. »
« Mais je l’ai écrite. De ma propre main. Je t’ai condamné. »
Il secoua la tête, un mouvement lent, presque las. « Nous sommes tous condamnés depuis le début. C’était une question de temps. »
Le silence s’installa entre eux, épais comme la poussière des archives. Élodie sentit quelque chose dans sa poche — le bord d’un tissu fin. Elle le sortit sans réfléchir, et son cœur se figea.
Le mouchoir.
Celui qu’elle avait laissé près du corps du garde assommé, dans le corridor, la nuit de la tentative d’évasion. Le mouchoir brodé à ses initiales, cousin cadeau de sa mère avant sa mort. Elle l’avait cherché partout, croyant l’avoir perdu. Mais non. Tout ce temps, il était resté dans la poche de sa robe.
« Oh non. »
Roussel la regarda, une ride de confusion sur le front. « Quoi ? »
« Le mouchoir. Le garde assommé — j’ai dû l’avoir ramassé sans m’en rendre compte, dans la panique. Je pensais l’avoir laissé là-bas. » Elle le tenait comme s’il était empoisonné. « Mais Luc l’avait trouvé. Il me l’a montré, pour me faire chanter. C’est lui qui l’avait. »
Les yeux de Roussel s’arrêtèrent sur le tissu. Lentement, il prit conscience de ce qu’elle disait. Le mouchoir qu’il avait cru être la preuve de sa trahison, l’indice qui avait mené Bouchard au warden — ce n’était pas lui. C’était elle. Sa présence à elle.
« Élodie, si ce mouchoir a été trouvé par quelqu’un d’autre... »
« Il n’y a que Luc et moi qui savions. » Elle serra le tissu dans son poing. « Mais Bouchard est allé voir le warden avec cette information. Cela signifie que Luc a parlé à Bouchard. Ou que Bouchard a parlé à Luc. »
Roussel pâlit. « Ton frère joue les deux côtés. Il t’a fait chanter avec un mouchoir qu’il avait obtenu de Bouchard ou du warden, tout en te forçant à écrire ma confession. Il a toujours prévu de te trahir. »
Le souffle d’Élodie se coinça dans sa gorge. Luc n’avait jamais eu l’intention de la protéger. Il l’avait utilisée pour restaurer sa place, pour prouver sa loyauté au Comité. Et elle, naïve, avait cru pouvoir le raisonner.
« Il faut que je récupère l’autre mouchoir. » Elle se retourna, la main sur la porte. « Si quelqu’un le trouve, si le warden le voit... »
« Élodie, arrête. Tu ne peux pas simplement — »
Mais elle était déjà dehors. Le geôlier la suivit des yeux, surpris par sa soudaine hâte, mais elle connaissait les couloirs ce bâtiment mieux que quiconque. Elle avait passé des mois à copier les listes, à mémoriser les plans, à noter les allées et venues des gardes. Elle savait où étaient les cellules, où étaient les preuves, où on rangeait les effets personnels des prisonniers.
La salle des réserves était au bout d’un couloir faiblement éclairé. La porte n’était pas fermée à clé — personne ne s’attendait à ce qu’un copiste vienne voler ses propres preuves à conviction. Elle poussa la porte, respira la poussière qui s’en échappait, et se mit à fouiller.
Les objets étaient classés par date, par cellule. Le mouchoir de la nuit de l’évasion serait dans le dossier du garde assommé, pas celui des prisonniers. Elle trouva l’étagère, passa les doigts sur les chemises en papier brun, et s’arrêta net.
Il était là. Le mouchoir, tâché de sang — le sang du garde.
Elle le saisit à deux mains, le glissa dans sa poche avec l’autre, puis se tourna. Et se heurta à une silhouette large qui remplissait l’embrasure de la porte.
Le warden.
« Mademoiselle Moreau. » Sa voix était calme, presque affable. « Je me demandais quand vous viendriez chercher ceci. »
Il tendit la main. Dans sa paume, elle vit le mouchoir — le même, ou une copie, elle ne savait plus. Le sang séché. Le monogramme.
« Le frère de Luc nous a dit que vous seriez ici. » Un sourire mince. « Il a une très bonne mémoire pour les chemins de cette prison, ce Luc. Il y a passé assez de temps pour les connaître sur le bout des doigts. »
Le piège. Luc avait parlé de sa venue. Il était pressé, et sans pitié.
« Votre mouchoir est déjà analysé par un expert de la Convention », continua le warden. « Le sang du garde correspond probablement à celui que vous avez laissé sur vos robes lorsque vous avez fui. Le Comité pourra faire le lien. »
Elle resta immobile. Le temps sembla suspendu, une seconde infinie où elle vit l’étau se resserrer : la confession de Roussel, le mouchoir taché, les registres à moitié altérés dans le greffe, Amélie enfermée plus loin, Luc qui s’était encore joué d’elle.
« Vous êtes en état d’arrestation, mademoiselle Moreau. »
La main du warden se referma sur son bras. Elle ne résista pas. Elle ne pouvait plus rien faire, sinon baisser la tête et suivre le long des couloirs humides, dans les profondeurs, là où se trouvaient les cellules de ceux qui n’avaient plus d’espoir.
La porte d’une cellule s’ouvrit. On la poussa à l’intérieur. La porte se referma avec un bruit de fer qui résonna longtemps.
Elle était seule. Enfermée. Et le mouchoir de soie brodé — celui qui aurait pu la sauver — restait dans la poche du warden, désormais pièce à conviction contre elle.
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