L'Encre de la Guillotine
Lire le chapitre 20: Aftermath of the Fall
L’eau gouttait quelque part, lente et régulière, comme un cœur fatigué. Élodie comptait les secondes entre chaque chute pour ne pas penser à l’autre bruit : les pas qui s’éloignaient dans le couloir, ceux du geôlier qui venait de la pousser dans cette cellule sans un mot. Elle n’avait plus de papier, plus d’encre, plus rien que ses mains encore tachées du travail de la nuit. La confession de Roussel existait maintenant, signée, scellée dans son écriture à elle. Elle avait gravé la mort d’un homme avec la pointe d’une plume, et le papier l’avait crue.
La cellule était plus petite que celles du dessus, creusée dans les anciennes fondations de la Conciergerie. L’humidité remontait des pierres comme une fièvre. Quelques brins de paille pourrissaient dans un angle. L’air sentait le moisi et la pierre mouillée, cette odeur que Paris entière ne connaissait que par les récits de ceux qui n’en sortaient pas.
Des pas. Pas ceux du geôlier. Plus légers, plus hésitants. Une silhouette se dessina dans la pénombre, encadrée par la porte ouverte derrière elle. Amélie.
— Élodie.
Sa sœur s’avança, pâle, les yeux rougis mais le menton levé. Elle tenait son châle serré autour d’elle comme une armure de fortune. Derrière elle, plus large, plus sombre, Roussel s’arrêta à l’entrée de la cellule, les mains enroulées autour des barreaux.
— Ils nous ont amenés ici, dit Amélie, la voix étrangement calme. Dans cette aile. Je ne sais pas pourquoi ils n’ont pas… pas encore. Le geôlier a dit que c’était temporaire.
Élodie se releva tant bien que mal, jambes engourdies. Elle regarda sa sœur, puis Roussel. Son visage portait des marques nouvelles : une estafilade au-dessus de la joue, qui avait séché en une flaque sombre, et un œil qui commençait à noircir. Il ne la regardait pas vraiment, prenant conscience du plafond bas, des pierres, des ombres.
— Tu vois, dit-il d’une voix basse, grave, sans reproche apparent. C’est un endroit qui vous apprend à aimer le ciel. Même un ciel gris de Paris.
Amélie s’accroupit près de sa sœur, effleura sa manche.
— Nous allons trouver une issue. Il faut le croire. C’est la seule chose que nous savons faire, n’est-ce pas ? Trouver des issues.
Élodie ne répondit pas tout de suite. Elle regarda ses doigts. Elle n’avait presque pas de sentiment, seulement une lourdeur dans la poitrine, une pierre posée à la place du cœur. Elle avait signé. Elle avait tué Roussel sur du papier. Et maintenant il était là, dans la même prison qu’elle, et il ne lui jetait pas la moindre accusation.
— Roussel… commença-t-elle, mais il l’interrompit d’un geste.
— Plus tard. Il y a des murs qui écoutent. Même ici, surtout ici.
Un ricanement filtra de la cellule voisine. Une voix d’homme, rouillée par l’usage, qui semblait avoir appris à se moquer de tout :
— Des murs qui écoutent ? Mon cher, ici, ils n’ont même pas besoin d’écouter. Le concierge sait avant vous ce que vous allez dire. Il le lit dans vos yeux. Il l’écrit dans son registre, et puis il l’envoie aux tribunaux. C’est un homme de papier, comme tous les autres.
Élodie et Amélie échangèrent un regard. Roussel fit un pas vers la cloison mitoyenne, d’où la voix était venue.
— Qui parle ?
— Un homme qui n’a plus rien à perdre, sinon son souffle. Jacques, pour ce que ça vaut. Jacques Marchand, autrefois imprimeur. À présent, locataire ici. Régulier de cette maison, comme on dit.
— Imprimeur, répéta Roussel, le ton neutre. On t’a mis ici pour avoir imprimé quoi ?
— L’autre côté. Le mauvais côté. J’ai imprimé pour les royalistes et puis j’ai imprimé pour les modérés, et puis j’ai cessé d’imprimer pour personne quand j’ai compris que la presse est une putain et que toutes les mains lui donnent la maladie. Alors je me suis tu, et on m’a enfermé pour mon silence. C’est plus dangereux que la parole, tu vois. Ça rend les gens nerveux.
Élodie s’approcha de la cloison. À travers une fissure dans la pierre, elle aperçut un profil : un homme d’âge moyen, le visage émacié, barbe inégale de plusieurs semaines, l’œil vif et mobile comme un rat.
— Qu’est-ce qu’on raconte au-dessus ? demanda Jacques. Ils vous ont fait descendre ici. L’aile des condamnés. Ce n’est pas pour des poètes qu’on vient ici.
Amélie frissonna, resserra son châle. Mais elle dit, plus fort qu’elle n’aurait voulu :
— Nous ne sommes condamnés à rien. Pas encore.
— Ah, vous avez raison. On n’est jamais condamné jusqu’au verdict. C’est ça, la grandeur de la Révolution. Elle laisse une chance jusqu’au tout dernier moment. Et puis elle coupe court à toutes les discussions.
Le silence retomba. Jacques semblait attendre quelque chose, pesant la qualité de ses visiteurs. Puis il se rapprocha de la fissure et sa voix changea, moins théâtrale, plus mesurée :
— On m’a dit que les trois prisonniers du matin étaient intéressants. Une copiste du Tribunal. Une détenue de l’étage, qui devait être exécutée ce matin. Et un gardien qui avait ses propres clients secrets. Tu es le gardien, pas vrai ? Les cicatrices sur tes mains, c’est du travail de serrure. Et la copiste, c’est elle. La pâle. J’ai raison ?
Roussel ne répondit pas. Élodie retint son souffle.
— Écoutez, reprit Jacques, d’une voix presque amicale. Ce n’est pas un hasard si vous êtes dans cette aile. Le concierge aime bien y mettre ceux qu’il veut oublier. Cette partie de la prison n’est plus dans les registres. Pas d’inspection. Pas de visite des comités. Vous êtes déjà morts pour la République, vous comprenez ? Depuis que vous avez passé cette porte, vous n’existez plus pour l’administration.
Élodie ferma les yeux. L’ironie était trop profonde pour être digérée. Elle avait passé des mois à rendre des gens inexistants sur du papier. La République le lui rendait.
— Mais moi, continua Jacques, je connais cette prison comme ma main. Les conduits, les oubliettes, les passages qu’on utilise pour évacuer les corps de certains prisonniers, parce qu’il ne faut pas salir la cour quand on exécute des gens importants. Je pourrais vous faire sortir. Mais il faut une femme pour le travail. Trois hommes ne passeront jamais. Deux femmes, un homme… c’est possible. C’est déjà arrivé.
Roussel s’approcha de la cloison, ses doigts effleurant la fissure.
— Et qu’est-ce que tu veux, en échange ?
Jacques rit — un petit rire sec, sans joie.
— La vérité, mon ami. Vous avez tous les trois quelque chose à cacher. Le concierge ne vous a pas mis ici sans raison, et ceux qui descendent ici ont des secrets. Je veux les connaître. Vos réseaux, vos alliés, vos codes. Tout ce que vous savez. Je connais des gens, moi, qui sauraient quoi faire de ces informations. Pas Favier — non, celui-là, c’est un boutiquier de la haine — mais d’autres. Des gens qui attendent que la nuit tombe sur la République.
Élodie sentit le poids de la demande. Tout ce qu’elle savait — le réseau, la maison sûre, les papiers forgés, les noms compilés pendant des mois — tout cela avait la valeur d’une monnaie d’évasion. Ou d’une corde supplémentaire pour ceux qu’elle protégerait.
Amélie ouvrit la bouche, mais Élodie la devança :
— Nous n’avons pas de réseau. Il n’y a plus rien. Regarde-nous : trois prisonniers sans importance dans un trou humide. Si nous avions des alliés, serions-nous ici ?
Jacques la regarda à travers la fissure avec un mélange d’incrédulité et de curiosité.
— Tu mens bien, petite. Tu mens très bien. C’est ce qui me fait penser que tu as de vrais secrets à protéger. Réfléchissez-y. J’attendrai — pas longtemps, mais j’attendrai. La nuit est longue ici, et le concierge aime les longues nuits. Il lave ses outils, tu vois. Il les compte.
Sa silhouette s’éloigna dans la pénombre, laissant un silence épais.
Roussel se tourna vers Élodie, enfin. La fissure n’était plus qu’une ligne noire dans la pierre. Il baissa la voix :
— Il ne faut rien lui dire. Rien du tout. Il a peut-être raison pour les passages — les anciens gardiens connaissent les plans de cette aile — mais nous ne savons pas pour qui il travaille. S’il sort, il nous vendra tous les trois avant la fin du jour.
— Comment sais-tu qu’il ne dit pas vrai ? demanda Amélie, plus bas encore.
— Parce que les vrais passeurs ne demandent rien d’abord. Ils te font sortir, puis ils te rançonnent. Lui, il te demande les noms avant. C’est un mouton.
Élodie regarda ses mains. Le silence retomba, et Amélie s’assit près d’elle, cherchant machinalement à épousseter la paille qui collait à sa robe. Elle ne le disait pas, mais elle essayait de garder les choses propres. Un geste dérisoire, un dernier territoire qu’on tient à soi.
— J’aurais dû m’y prendre autrement, dit Roussel, la voix soudain plus épaisse. J’avais un plan. Une sortie simple. Le moment favorable était passé, tu vois, la tournée du garde du matin s’était terminée. Il fallait seulement passer par les latrines, par le tuyau d’évacuation. J’avais repéré ça depuis des semaines. Et puis tu as laissé ce mouchoir sur les lieux, Élodie. La pièce où j’avais préparé des grappins. Ce centre de détention provisoire. Le concierge l’a trouvé avant nous. Il a tout compris.
Élodie sentit les larmes monter. Elle les laissa venir, une fois, sans les retenir. Amélie passa un bras autour de ses épaules.
— Vous n’êtes pas obligé de le dire, murmura Roussel, plus doux soudain. Je ne vous le reproche pas. Mais quand je suis entré ici, ce matin, j’ai compris que la porte que j’avais prévue pour Amélie était fermée. J’ai compris qu’il n’y avait plus qu’une seule route possible. Et je vais la prendre.
Amélie leva la tête :
— Quelle route ?
— Celle qui vous laisse vivre, toi et ta sœur. Et qui m’emmène là où je dois aller.
— Non, dit Amélie fermement. Pas tout seul. Jamais.
Élodie s’essuya les yeux du revers de la main. Elle renifla, redressa le dos, regarda la cloison, le sol, le mince filet de lumière qui venait d’un soupirail haut perché. Des feuilles mortes d’automne s’étaient collées à la vitre sale, mais le jour les traversait presque, tiède, orangé, indifférent.
Elle attendit que sa voix ne tremble plus.
— Nous avons encore besoin de papier, dit-elle, et de quelque chose pour écrire. Mon métier finira bien par servir à quelque chose. Et puis nous découvrirons ce que Jacques sait vraiment des murs de cette prison.
Amélie hocha la tête, un léger sourire naquit, fragile, aux coins de ses lèvres. Elle ne dit rien, mais elle se rapprocha d’Élodie, assez pour que sa chaleur passe à travers les étoffes humides. C’était tout ce qu’il leur restait : trois corps dans l’ombre, qui se parlaient à voix basse pour essayer de croire encore au matin.
L’eau continua de goutter. La lumière déclina lentement. Quelque part au-dessus d’eux, le greffe attendait avec ses dossiers entrouverts, ses feuilles à moitié corrigées, son écriture qui ressemblait à la sienne.
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