L'Encre de la Guillotine
Lire le chapitre 21: The Trial's Mockery
La lumière du petit matin tombait en rayons gris à travers les barreaux quand les gardes vinrent les chercher. Trois hommes, pas de gendarmes, des soldats de la République avec des cocardes mal épinglées et des fusils tenus en travers.
« Levez-vous. Tribunal séance tenante. »
Amélie se réveilla en sursaut, ses doigts cherchant la main d'Élodie à travers les barreaux de leurs cellules voisines. Roussel, lui, était déjà debout. Il n'avait pas dormi. Ses yeux étaient creusés, mais il tenait droit, comme un homme qui a déjà accepté son sort.
« Qu'est-ce que ça veut dire ? demanda Élodie, la voix rauque. Le tribunal ne siège pas un dimanche. »
Le garde cracha par terre. « En temps de révolution, citoyenne, chaque jour est un jour de justice. »
Ils furent traînés dans un couloir étroit, puis dans une salle qu'Élodie ne reconnut pas. Pas la grande salle du Tribunal où elle avait passé tant d'heures à copier des accusations et des dépositions. Non, une petite pièce, voûtée, humide, aménagée à la hâte. Une table, trois chaises, un bureau en bois brut. Des torches éclairaient les murs de pierre où l'humidité dessinait des larmes.
Le juge entra par une porte latérale, un homme qu'Élodie n'avait jamais vu. Il portait la robe noire et le bonnet phrygien en laine rouge, mais l'effet était grotesque. Il avait l'air d'un avocat de province égaré dans un théâtre. Derrière lui, un greffier s'installa au bureau, plume d'oie en main. Le greffier était jeune, mince, avec des lunettes cerclées de fer. Il ne releva pas la tête.
Élodie fut poussée vers une chaise. Amélie était à sa gauche, Roussel à sa droite. Devant eux, le juge posa des mains épaisses sur la table et les regarda tour à tour.
« Vous êtes accusés de conspiration contre la sûreté de la République. Formellement accusés. Avez-vous quelque chose à répondre ? »
Amélie ouvrit la bouche, mais Roussel fut plus rapide.
« Je réponds seul, citoyen juge. »
Le juge haussa un sourcil.
« Ces deux femmes sont innocentes, continua Roussel, la voix posée, presque calme. Je les ai embarquées de force dans mon projet. La citoyenne Moreau ici présente est une copiste. Elle a été contrainte, sous la menace, d'écrire des documents falsifiés. La citoyenne Amélie, elle, n'est qu'une prisonnière qui a profité d'une occasion de fuite. Un acte naturel, que tout homme ou femme épris de liberté comprendrait. »
Élodie voulut protester. Les mots se formèrent dans sa gorge, mais Roussel la coupa d'un regard. Un regard qui disait : *tais-toi. Laisse-moi faire.*
« Et vous reconnaissez donc les faits qui vous sont reprochés ? demanda le juge.
— Je reconnais avoir organisé seul un réseau d'évasion. J'ai falsifié des listes. J'ai soudoyé des gardes. J'ai hébergé des prisonniers évadés. Tout cela, seul. Ces deux femmes n'étaient que des instruments dont je me servais.
Le juge consulta un papier. Élodie reconnut son écriture. La confession qu'elle avait écrite, la veille, sous la menace de Luc. La plume de Luc avait guidé sa main, mais c'était son écriture à elle qui condamnait Roussel sur le papier. L'encre séchait encore.
« Ce document, dit le juge en le soulevant, vous l'avez écrit vous-même ?
— Oui », répondit Roussel sans hésiter.
Élodie ferma les yeux. Il prenait la responsabilité de la confession qu'elle avait rédigée. Il s'immergeait volontairement dans les mots qu'elle avait tracés, les retournant contre lui-même comme une arme.
« Très bien, dit le juge. La République vous reconnaît coupable de conspiration contre ses intérêts. La peine est la décapitation sur la place du Trône-Renversé. Exécution demain matin, à l'aube. »
Amélie gémit. Sa main trouva celle d'Élodie, ses ongles s'enfonçant dans la paume.
« Et pour les deux femmes ? »
Le juge consulta un autre papier, puis ses yeux revinrent sur elles. « Elles seront transférées à la prison de la Force, en attendant un jugement ultérieur. On ne peut pas encombrer des cellules avec des cas douteux quand la Nation a besoin de place pour les vrais ennemis du peuple. »
Les gardes saisirent Élodie par le bras. Elle se laissa faire, encore étourdie par la sentence. Elle aurait dû crier, protester, révéler la vérité sur la confession forcée, sur Luc, sur tout. Mais quoi qu'elle dît, cela ne changerait rien pour Roussel. Peut-être même que cela aggraverait son sort.
Roussel fut tiré vers la porte. Avant de franchir le seuil, il se retourna et ses yeux trouvèrent ceux d'Élodie. Il ne dit rien. Un simple mouvement de tête. Presque un adieu.
Puis il disparut.
Le greffier se leva pour ranger ses papiers et, pour la première fois, releva la tête. Un éclair de reconnaissance traversa ses traits. Le temps d'une seconde, deux peut-être. Ses yeux s'écarquillèrent légèrement, comme ceux d'un homme qui vient de voir un fantôme à un endroit où il n'avait pas prévu d'en trouver.
Élodie le reconnut aussi.
Elle l'avait croisé dans la grande salle du Tribunal, un mois plus tôt. Il était assis à une table latérale, recalant une colonne de dates dans un registre. Elle s'était approchée pour déposer ses copies, et il avait levé les yeux. Il avait souri, brièvement, poliment. Et il avait glissé le registre ouvert vers elle, ses doigts pointant la rangée du 14 septembre.
Sa liste. La liste originale des déportations. Celle où Mathilde Beaumont manquait à l'appel. Le registre où un certain greffier avait lui-même maquillé une ligne, l'effaçant presque de façon invisible.
Le greffier la regardait maintenant, les lèvres pincées. Il la reconnut. Et il savait qu'elle l'avait reconnu.
« Emmenez-les », ordonna le juge sans lever la tête.
Les gardes entraînèrent Élodie et Amélie pendant que le greffier ramassait ses papiers, se dépêchant de quitter la pièce. Dans le couloir, leurs regards se croisèrent une dernière fois. Le greffier détourna les yeux et pressa le pas.
Amélie pleurait à voix basse.
« Il va mourir, souffla-t-elle. Roussel va mourir à cause de moi. À cause de nous. »
Élodie ne répondit pas. Mais dans sa tête, un plan se formait. Le greffier avait falsifié un document. Il avait effacé Mathilde Beaumont de la liste des déportés. S'il avait fait cela une fois, il l'avait forcément fait d'autres fois. Et un homme qui falsifie des registres pour sauver des vies peut être approché, menacé, retourné.
Elle serra la main de sa sœur.
« Non. Il ne mourra pas. »
Car elle venait de comprendre que la mort de Roussel était entre les mains d'un homme qui savait déjà, mieux que quiconque, ce que c'était que de voler une vie à la guillotine.
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