L'Encre de la Guillotine
Lire le chapitre 22: The Secret of the Secretary
La cellule puait l’humidité et la peur. Élodie colla son front contre les barreaux, les doigts crispés sur le métal froid. Roussel allait mourir à l’aube. À quelques mètres d’elle, dans un couloir séparé, elle ne pouvait même pas entendre sa respiration. Amélie, assise dans un coin, dessinait distraitement des formes dans la poussière avec une pierre.
« Il faut le prévenir, murmura Amélie. Le greffier. Tu l’as reconnu. »
Élodie se retourna, les yeux brillants. La fièvre de l’idée lui brûlait la peau. Le greffier — ce petit homme au nez pointu qui avait falsifié le nom de Mathilde Beaumont sur la liste de déportation des semaines plus tôt. Il était là, au tribunal factice, assis à la table du juge comme un rat dans une bibliothèque. Il savait que le papier était une serviette propre. Il savait qu’elle avait tenu cette serviette entre le visage de sa sœur et la herse du destin.
« Comment lui faire passer un message ? » demanda Élodie, pensant à voix haute.
Amélie leva les yeux. « La femme qui apporte la soupe. Elle m’a parlé hier. Elle a un fils qui travaille dans les bureaux du greffe. »
Élodie se leva, marcha jusqu’à la lucarne grillagée. La nuit était noire, striée de pluie. Montreux, le geôlier de leur étage, faisait sa ronde dans vingt minutes. Elle avait peu de temps.
Elle fixa la pointe de sa propre écriture, traça des lettres serrées sur le bord déchiré de sa manche, enlevant un fil de tissu pour la surface. Avec un fragment de charbon qu’elle avait ramassé dans le recoin près du seau, elle écrivit :
*Je sais pour Mathilde Beaumont. J’ai les pièces. Délivrez Roussel avant l’aube ou votre nom sera le prochain sur la liste. Rendez-vous à la troisième cellule, salle des archives, ce soir à minuit.*
Elle n’avait pas de quoi payer. Elle n’avait que la menace.
« Tiens, » dit-elle à Amélie, lui tendant le billet plié en quatre. « Toi, tu restes innocente. Donne-le à la femme de la soupe au prochain passage. »
Amélie le saisit avec une confiance qui serra le cœur d’Élodie. Cette sœur qui n’avait jamais menti de sa vie, et maintenant…
Une heure plus tard, la soupière claqua contre les barreaux. La femme, épaisse, vieille, à la peau tannée, prit le billet sans un regard. Élodie retint son souffle.
À minuit — elle mesura le temps au changement de lumière et à la ronde du geôlier — une ombre glissa devant sa porte. La serrure cliqueta.
Le greffier entra. Petit, mince, vêtu de noir, un crucifix en argent à la boutonnière. Il tenait le billet d’Élodie entre ses doigts gantés comme une chose contaminée.
« Vous êtes folle, » dit-il à voix basse. « Vous pourriez vous faire tuer pour ce genre de lettre. »
« Roussel meurt à l’aube, » répondit Élodie, la voix dure. « Vous avez falsifié le nom de Mathilde Beaumont. J’ai des preuves. Nous savons tous les deux ce que fait Favier à ceux qui réécrivent ses dossiers. »
Le greffier fit un pas vers elle. Dans la pénombre, son visage était un masque de tension.
« Des preuves, dit-il. Vous n’avez rien. Vous étiez en train de copier la liste, vous avez vu mon écriture, et vous avez déduit… vous avez déduit que le nom avait été changé. Vous n’avez aucune pièce, aucune trace. Vous êtes en prison, accusée de trahison, avec une serviette ensanglantée dans les affaires du directeur. »
Élodie sentit le sol se dérober sous elle. Il avait raison. Elle n’avait rien. La liste était brûlée ou enterrée, elle ne savait même plus où.
Elle prit une inspiration. « Nous savons tous les deux que le vrai réseau passe par toi, » dit-elle, changeant de ton. « Tu sors des gens des listes depuis des mois. Pas par générosité, mais par nécessité — tu es endetté, tu as des parents malades, et Favier te paie mal. »
Le greffier tressaillit. Il l’avait trahie par une expression — un muscle de sa joue, un tic de sa paupière. Élodie continua.
« Aide-nous à faire sortir Roussel cette nuit, et je te donne les noms des hommes que tu as fait disparaître de la mémoire de la Révolution. Les trois autres dossiers dans le greffe — je sais où ils sont. Je peux te donner la liste exacte de tout ce que j’ai altéré, l’encre, les dates. Mais je te donne aussi autre chose : la protection. Une fois que Roussel est en lieu sûr, il te donnera les comptes de Favier. Les carnets, les lettres, tout. Tu pourras te servir, et te venger. »
Le greffier la dévisagea longuement. Dehors, la pluie redoublait, tambourinait sur les toits.
« Une lueur d’espoir, » dit-il enfin, presque ironique. « Vous jouez bien la comédie, Demoiselle Moreau. Mais vous n’avez qu’une moitié de la carte. La véritable liste — celle qui mène à tout le réseau du Tribunal — est entre les mains de la femme que vous appelez “la vieille de la soupe”. Elle a déjà fait passer des messages pour moi. Si vous voulez que je vous croie, vous allez devoir me donner cette liste d’abord. »
Élodie hésita- une fraction de seconde. La liste. Celle qu’elle connaissait par cœur, qu’elle avait gravée dans sa mémoire pendant des nuits de copie : les noms, les dates, les écritures. La liste qui condamnait, si elle tombait dans de mauvaises mains, une douzaine d’innocents supplémentaires.
« Je ne la donne pas à un inconnu, murmura-t-elle. Pas à un homme qui pourra me dénoncer après. »
« Alors Roussel meurt. » Le greffier fit un pas vers la porte.
« Attends, » dit Élodie, la voix cassée. Elle regarda le sol, puis leva les yeux. Elle pensa à Roussel. À son sourire à peine esquissé dans la pénombre de l’ancien cellier. À la manière dont il avait pris le coup pour elle au faux tribunal, criant qu’il était seul responsable. Elle pensa à la dette qu’elle n’aurait jamais pu rembourser autrement.
« Laisse-moi trois minutes. » dit-elle. « Et la liste sera complète. »
Le greffier sourit, un rictus mouillé. « Je vous vois à demain à l’aube. À la guillotine, si vous mentez. »
Il sortit. La serrure cliqueta. Élodie resta seule, le souffle court. Amélie, qui s’était tue pendant tout l’échange, se leva lentement.
« Sœur, dit-elle doucement. Il va te piéger. Il va te faire écrire une liste, puis il fera de toi le prochain nom sur la sienne. »
Élodie sentit ses jambes fléchir. Elle s’appuya contre le mur de pierre, ferma les yeux. Amélie avait raison. Le greffier avait l’air d’un homme qui savait déjà où il allait déposer son prochain cadavre. Elle n’avait pas de liste — elle avait des bribes, des demi-mots, des transcriptions incorrectes. Si elle lui donnait le moindre nom erroné, s’il découvrait qu’elle bluffait, Roussel mourrait, et elle avec.
Mais ne rien faire, c’était aussi le regarder mourir.
Elle rouvrit les yeux. La pluie frappait les vitres. Elle entendit, dans la nuit au-delà des murs, un bruit de sabots qui s’arrêtait à l’entrée de la prison. Une porte claqua.
« Amélie, » dit-elle, la voix brûlante, « si je ne reviens pas de cette rencontre, dis à la femme de la soupe ce que je vais te dire maintenant. »
Elle se pencha, murmura un nom à l’oreille de sa sœur. Un nom que personne n’avait jamais prononcé au Tribunal, qui était resté caché dans les registres, dans les maisons de campagne abandonnées, dans les lettres volées. Un nom qui pouvait détruire le réseau entier si le greffier le découvrait trop tôt.
Amélie pâlit. « Mais c’est moi. C’est ton nom. »
« Exactement, » souffla Élodie. « Et c’est ce qui me sauvera. S’il me faut mourir pour que Roussel vive, je veux qu’il sache qui j’ai protégé jusqu’au bout. »
Elle fixa la porte. Minuit sonnait aux horloges de Paris. Et dans les profondeurs de la Conciergerie, on entendit un hurlement lointain — un homme qu’on traînait hors de sa cellule.
Roussel. Elle le savait. Le temps s’écoulait comme le sang d’une artère coupée.
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