L'Encre de la Guillotine
Lire le chapitre 23: The Choice
La cellule sentait le moisi et la pierre humide, mais Élodie ne le remarquait plus. Elle avait cessé de compter les heures depuis que le greffier avait glissé sa promesse à travers les barreaux : *à l'aube, je viendrai.*
L'aube était venue. Et l'homme se tenait devant elle, doigts croisés sur son ventre, un sourire administratif aux lèvres. Derrière lui, deux gardes étaient adossés au mur du couloir, les yeux vides.
— Vous avez la liste ? demanda-t-il.
Élodie sortit un papier froissé de sa poche. Elle avait passé la nuit à l'écrire, à inventer des noms, des dates, des délits — une architecture de mensonges suffisamment belle pour paraître vraie.
— Trois noms, dit-elle. Altérés sur les registres de Thermidor. Je les ai copiés moi-même avant d'être arrêtée.
Le greffier prit la feuille. Ses yeux coururent sur les lignes. Un silence s'étira.
Puis il leva la tête.
— Élodie Moreau, dit-il doucement. Connaissez-vous le nom de Mathilde Beaumont ?
Son estomac se noua.
— C'est une déportée, dit-elle. Une de celles que vous avez falsifiées.
— Non. C'est le nom que vous avez écrit en premier sur cette liste. Un nom qui n'existe nulle part dans nos registres. Je l'ai vérifié avant de venir. Je vérifie toujours.
Il plia le papier avec soin et le glissa dans sa poche.
— Vous bluffez mieux que la plupart des avocats que je croise, mais vous bluffez quand même.
Il fit un geste. Les gardes se mirent en mouvement.
— Menez-la à La Force. Et dites au concierge qu'elle a essayé de corrompre un officier du Tribunal.
— Attendez ! cria Élodie. Attendez, je peux — j'ai d'autres noms, je les ai mémorisés, je peux les réciter, je—
Le greffier se retourna, imperceptiblement ennuyé.
— Vous aurez tout le temps de réciter des listes dans votre cellule. La Force a des murs épais et beaucoup d'espace pour les regrets.
Le premier garde saisit son bras. Le deuxième ouvrit la porte de la cellule.
Et puis le deuxième garde émit un bruit étrange, à mi-chemin entre le hoquet et la chute d'une masse de viande.
Élodie n'eut pas le temps de comprendre. Le garde s'effondra en avant, révélant derrière lui une silhouette couverte de poussière et de sang séché. Des chaînes fraîchement brisées pendaient encore à ses poignets.
Roussel.
Son visage était un masque de détermination brute. Dans sa main, il tenait une barre de fer tordue, arrachée à on ne sait quel châssis.
— Tu es en retard, dit Élodie.
— J'ai dû m'arrêter pour tuer un rat qui ressemblait à votre concierge, dit-il. Il ne m'a pas remercié.
Le deuxième garde lâcha Élodie et tira son épée. Roussel ne lui laissa pas le temps de la dégainer — la barre de fer s'abattit sur son poignet avec un craquement sec. L'épée claqua au sol.
Le greffier recula vers le fond de la cellule, blême.
— Vous êtes fou, dit-il. Vous êtes déjà condamné à mort. Vous allez mourir pour — pour —
— Pour quelque chose de mieux que ce que vous servez, dit Roussel.
Il poussa Élodie vers la porte.
— Cours. Le couloir est libre jusqu'à la cour.
Elle fit un pas. Puis un autre.
Et puis elle vit la plume.
Elle était tombée de la poche du greffier pendant qu'il rangeait sa fausse liste — une belle plume d'oie, montée sur un manche de cuivre gravé, le genre d'objet qu'un homme qui falsifie des registres garde près de son cœur.
Il la ramassa.
— Vous croyez pouvoir m'échapper ? dit-il. Vous croyez que je n'ai pas d'autres moyens que deux gardes ?
Il fit un pas vers la porte.
Élodie saisit la plume sur la table de pierre avant qu'il ne la rejoigne.
Elle ne pensa pas. Elle ne pensa pas à la loi, au Tribunal, à la Révolution — elle pensa à la main du greffier qui avait tracé le nom de Mathilde Beaumont, au stylo de Luc qui avait signé la condamnation de Roussel, aux doigts de son propre père qui avait tenu la main d'Amélie quand elles étaient enfants.
Elle planta la plume dans le cou du greffier.
Elle s'enfonça avec une facilité surprenante, comme un clou dans du bois tendre. Il fit un pas de côté, un sourire encore étonné sur le visage, puis s'affaissa contre le mur, la main pressée sur sa gorge.
Roussel la saisit par l'épaule.
— Maintenant. Vraiment maintenant.
Ils coururent.
Le couloir était sombre et ils connaissaient les tournants — la carte que Jacques leur avait murmurée dans les profondeurs. La cour arrière. Les latrines abandonnées où Roussel avait enterré ses outils de libération.
L'aube était rose au-dessus des toits de Paris.
Mais Amélie n'était pas derrière eux. Elle n'avait jamais été devant eux.
Élodie s'arrêta au portail.
— Où est-t-elle ? demanda-t-elle. Roussel, où est Amélie ?
Elle vit la réponse dans ses yeux avant qu'il ne la dise.
— Les gardes les ont déjà transférées cette nuit. Elles sont parties vers La Force.
— Et la charrette de la guillotine ?
Roussel ne répondit pas.
Une cloche sonna quelque part dans la ville. Basse. Régulière.
La cloche des condamnés qu'on mène à la mort.
Élodie sentit le goût du sang dans sa bouche et comprit que ce n'était pas le sien — qu'elle avait le sang du greffier sur la langue, qu'elle était devenue quelqu'un qui écrit des noms dans le sang et dont le nom est devenu une chose qu'on ne peut plus effacer.
Elle courut vers le son de la cloche.
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