L'Encre de la Guillotine
Lire le chapitre 24: The Debt and the Dawn
L’escalier de pierre s’arrêtait net. Roussel poussa une plaque de bois mal jointe, et ils basculèrent dans une odeur de terre mouillée et de mort. Les catacombes les avalèrent.
Élodie marchait derrière lui, une main sur son épaule pour ne pas le perdre dans le noir. La lumière de la lanterne qu’il tenait à bout de bras dansait sur des murs de crânes et de fémurs empilés avec une régularité macabre. Elle ne demandait pas où ils allaient. Elle n’avait plus la force de demander quoi que ce soit.
Ils marchèrent longtemps. Le silence n’était rompu que par leurs souffles, le frottement de leurs semelles sur les dalles, et le grattement lointain de rats invisibles.
Roussel s’arrêta dans une niche voûtée, un ancien ossuaire où des planches moisies servaient de banc. Il posa la lanterne, s’assit lourdement. Élodie resta debout, les bras croisés, grelottante.
« Ton plan, » dit-elle. Sa voix était rauque d’avoir couru, crié, supplié. « Tu disais que tu avais un plan que j’ai ruiné. Explique-moi. »
Roussel leva vers elle un visage creusé, des yeux cernés de nuits de cachot. Mais il n’y avait pas de reproche dans son regard. Juste une lassitude immense.
« Le secret que je gardais pour te sauver, c’était Bouchard. Le gardien chef qui te tenait prisonnière. » Il passa une main sur sa mâchoire mal rasée. « Il y a huit ans, avant la révolution, j’ai tiré son père du couloir de la mort. Un faux-monnayeur. Un vrai, celui-là, pas un innocent comme les autres que j’aidais. Mais il était le père du gamin qui deviendrait gardien de prison. Alors oui, je l’ai fait échapper. »
Élodie le regarda sans comprendre. « Bouchard te doit la vie. »
« Bouchard me doit la vie de son père. » Roussel sourit d’un sourire amer. « Il me hait pour ça. Parce que je le sais, parce que je peux le faire chanter comme j’ai fait chanter tant d’autres. C’était mon plan : utiliser ça pour nous faire sortir, moi, toi, ta sœur. Avant que ton mouchoir ne fasse tout basculer dans une autre direction. »
Élodie serra les mâchoires. Elle n’allait pas s’excuser encore une fois. Elle avait tué un homme cette nuit, un greffier dont le sang séchait encore sous ses ongles. Elle n’avait plus de larmes pour ses erreurs.
« Et maintenant ? »
Roussel la regarda longuement. « Maintenant, ta sœur est dans le chariot de l’aube et il nous reste quelques heures. Bouchard est en service cette nuit. Je connais son poste, sa ronde, sa faiblesse. Il est temps de recouvrer ma dette. »
Élodie s’accroupit devant lui, au niveau de ses yeux. « Dis-moi comment. »
Il lui prit le menton, doucement, comme on relève celui d’un enfant. « Écoute, petite. Le chariot part de la Conciergerie à l’aube. Il passe par la rue Saint-Honoré. La foule sera là, elle est toujours là, elle crie, elle veut du sang. Mais elle veut aussi un spectacle. Si on fait quelque chose d’inattendu… »
« On ne fera rien avec tes mains liées et les miennes vides. »
« On aura Bouchard. » Roussel se leva, fit quelques pas dans la niche. Ses chaînes, arrachées lors de son évasion, cliquetaient encore à sa cheville droite, inachevées. « Bouchard accompagnera le convoi. C’est son tour. Il commande l’escorte quand un prisonnier de marque passe. Amélie sera de marque ce matin, après le scandale du tribunal secret. »
Élodie se releva aussi. « Tu veux le forcer à aider en plein jour, devant tout le monde ? »
« Je veux le forcer à regarder de l’autre côté au bon moment. Une issue, une ruelle, une confusion. » Roussel la saisit par les épaules. « Je n’ai rien d’autre, Élodie. Il me doit la vie de son père, et je vais la lui réclamer en plein soleil. S’il refuse, je crie son nom, l’histoire du faux-monnayeur, sa complicité. Il tombera avec moi. Il le sait. »
Elle détourna les yeux. « Et si ça ne suffit pas ? »
Roussel ne répondit pas tout de suite. Il relâcha son emprise, retourna vers la lanterne, en régla la mèche d’un geste distrait.
« Alors je n’aurai plus jamais rien, » dit-il simplement. « Et je n’aurai plus de raison de me cacher. »
Le silence retomba entre eux, épais comme la terre au-dessus de leurs têtes. Élodie s’assit au bord d’une dalle, les mains posées à plat sur la pierre. Elle pensait à Amélie, à son visage clair quand elle souriait, à ses rires dans l’atelier de copie, si loin, quand le monde n’était pas encore devenu un couperet.
« Elle est vivante, » dit soudain Élodie, comme pour s’en convaincre. « Ils ne la tuent qu’à l’aube. Tant que l’aube n’est pas venue… »
« Elle est vivante, » confirma Roussel. Mais il n’y avait pas de réconfort dans sa voix.
Ils restèrent là, dans le noir, à compter les heures. Parfois Élodie somnolait, des fragments de rêves mêlés à ses angoisses. Elle vit le greffier tomber, la plume logée dans son cou, ses doigts griffant l’air. Elle vit Luc sourire, et ce sourire était pire que le sang. Elle se réveilla en sursaut, une main sur son visage.
Roussel avait préparé quelque chose à même le sol, un carré de toile graisseuse et un morceau de pain dur qu’il avait dû glisser dans sa chemise avant son évasion. Il le lui tendit.
« Mange. Tu en auras besoin. »
Elle prit le pain sans conviction, mâcha une bouchée. Le goût était neutre, comme du bois.
« Pourquoi fais-tu ça ? » demanda-t-elle. « Pourquoi risquer ta vie pour une femme que tu n’as jamais rencontrée, et pour une autre qui t’a trahi sans le vouloir ? »
Roussel resta silencieux un long moment. La lanterne crachait sa flamme jaune, dessinant son ombre démesurée contre la paroi de crânes.
« J’ai passé dix ans à gratter des noms, » dit-il enfin. « Sur des registres, sur des listes, sur des certificats. Des noms, toujours des noms. Des gens qu’on me disait d’effacer, ou d’ajouter, ou de déplacer. Un jour j’ai compris que chaque nom était une vie. Alors j’ai commencé à en sauver, un par un, en douce. » Il haussa une épaule fatiguée. « Je ne peux pas tous les sauver. Mais je peux en sauver quelques-uns. Toi, ta sœur, le vieux Barême, la fille du fleuriste… Ça me permet de dormir, juste assez pour continuer. »
Élodie sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine. Elle pensa aux lits alignés dans les cellules, à ceux qu’on condamnait sans les entendre, aux longues listes qu’elle avait elle-même recopiées, sans savoir, sans vouloir savoir.
« Et moi, » dit-elle dans un souffle. « Pendant des mois, j’ai recopié les listes de condamnations sans poser de questions. Je suis aussi coupable que ceux qui les signaient. »
Roussel se tourna vers elle. La flamme dansait dans ses yeux clairs. « Non. Tu es coupable d’avoir été aveugle. C’est différent. Mais aujourd’hui tu vois. Ce que tu fais maintenant, ça compte plus que ce que tu as fait avant. »
Elle voulut répondre, mais les mots s’étranglèrent. Elle baissa la tête, laissa quelques larmes tomber sur le pain qu’elle n’avait pas fini.
« Il faut y aller, » dit Roussel d’une voix plus douce qu’elle ne l’avait entendue depuis qu’ils se connaissaient. « L’aube approche. »
Il éteignit la lanterne, la rangea dans une poche intérieure de sa veste. Le noir les enveloppa un instant, puis il prit une corde des mains d’Élodie — une corde qu’elle avait volée dans la fouille du gardien, pendant la confusion — et la noua autour de sa taille en guise de ceinture.
« Viens. Je connais un passage vers les abattoirs. De là, on gagne le quai par les toits. »
Elle le suivit dans le labyrinthe, une main sur son épaule dans le noir, et cette fois c’est elle qui guidait. Non par la vue, mais par le souvenir du visage d’Amélie à chaque tournant sombre.
Ils débouchèrent dans l’air froid du matin par une bouche d’égout près du Pont-Neuf. Le ciel était encore indigo, strié de mauve à l’est. Des charrettes de laitiers grinçaient déjà sur les pavés. Quelque part derrière eux, le bourdon de la Conciergerie allait bientôt sonner l’heure du départ.
Roussel la tira le long du quai. Devant les halles de la viande, un homme en veste de boucher fumait, adossé à une porte cochère. Roussel le salua d’un geste sans s’arrêter. L’homme hocha la tête, tira une clé de sa poche, ouvrit la porte.
Dans la cour de derrière, une remise à outils en pierre. Roussel poussa Élodie à l’intérieur.
« Attends-moi là. Je reviens avec Bouchard. »
Élodie ne le lâcha pas du bras. « Et s’il refuse ? »
« Alors tu entends un coup de feu, et tu sais quoi faire. »
Elle le regarda droit dans les yeux. « Si tu meurs, il meurt avec toi. Je te le promets. »
Roussel esquissa un sourire fatigué, presque fier. « C’est la première chose de toi que j’aime vraiment. »
Il s’éloigna, sa silhouette fine se confondant avec les ombres des arcades. Élodie s’adossa à la paroi de la remise. Dehors, la ville s’éveillait. Des bruits d’eau, de fer, de voix. Le soleil n’était pas encore levé, mais la lumière grisonnait. Elle compta les battements de son cœur.
Elle était encore en train de compter quand une silhouette massive s’encadra dans la porte. Bouchard. Derrière lui, d’une tête plus petit, Roussel, un pistolet encore fumant à la main.
Bouchard avait les mains levées. Il était livide sous la barbe sale.
« Le chariot part dans une heure, » dit-il d’une voix rauque. « Je vous donne ce que je peux. Vous méritez la mort pour ce que vous faites, vous deux. »
Roussel appuya le canon contre sa nuque. « Tu me dois la vie, souviens-toi. »
« Je m’en souviens. » Bouchard baissa les bras. Sa mâchoire tremblait. « Je m’en souviens chaque nuit, et je vous hais pour ça depuis huit ans. Mais je payerai ma dette. » Il regarda Élodie, puis Roussel. « Il y a un entrepôt désaffecté, rue de la Lune, au troisième. Vous y serez en sécurité jusqu’à demain. Je vais marquer le chariot d’un lacet vert. Vous le verrez. »
Élodie sentit un frisson lui parcourir le dos. Elle n’avait pas encore gagné, mais elle savait où se battrait le dernier combat.
Roussel rangea le pistolet. Il posa une main sur l’épaule de Bouchard.
« Tu as dix minutes pour être loin d’ici avant que je fasse ce que j’ai à faire. Va. »
Bouchard les regarda une dernière fois, une haine triste au fond des yeux, puis il tourna les talons et disparut dans la ruelle.
Le silence retomba. Élodie exhalait lentement, comme libérée d’un étau. Le ciel virait du violet au rose au-dessus de la Seine.
« Alors, » dit-elle. « Tourne vers la rue de la Lune. L’heure est venue. »
Roussel hocha la tête. Ils partirent à travers les rues qui s’éveillaient, dans la lumière blanche de l’aube, vers le lieu du meurtre public.
Derrière eux, sur la place, on dressait déjà l’échafaud.
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