L'Encre de la Guillotine
Lire le chapitre 33: The Guillotine's Shadow
La charrette bringuebalait sur les pavés, chaque secousse arrachant un gémissement à Amélie, blottie contre moi. Autour de nous, six hommes armés de la faction de la prisonnière #47 — elle se faisait appeler Laurence, à présent — nous encadraient comme du bétail destiné à l'abattoir. Les roues crissaient, les chevaux soufflaient, et quelque part devant, invisible, la lame attendait.
« Vous nous menez à la guillotine, dis-je d'une voix que je voulais ferme. Vous aviez promis de nous aider à fuir.
— J'ai promis de livrer Roussel à ceux qui le cherchent, répondit Laurence sans se retourner. La confrérie paie bien. Et toi, la copiste, tu as forgé une fausse liste. Crois-tu que je ne l'ai pas su ? »
Roussel, à côté de moi, avait les mâchoires serrées. Ses mains liées derrière le dos, il observait chaque recoin de la rue, chaque fenêtre, comme s'il cherchait une issue qui n'existait pas. La place se dessinait au loin, l'échafaud dressé tel un squelette de bois contre le ciel gris.
« Vous ne savez pas qui vous servez », cracha Roussel.
Laurence tourna enfin la tête. Ses yeux étaient durs, mais quelque chose vacilla dans leur profondeur — la peur, peut-être. « Je sais exactement qui je sers. Ceux qui ont tué ta mère, ton frère. Ceux qui ont ordonné l'exécution de ton père, même si tu refuses de le croire. Tu cherches un fantôme, Roussel. Ton père n'est pas ton ennemi. »
Le choc me traversa. Roussel se raidit, mais avant qu'il puisse répondre, la charrette ralentit. Devant nous, un barrage. Une douzaine d'hommes en habits civils, mais portant tous la cocarde tricolore et, sous leurs manteaux, la crosse de fusils.
Roussel se redressa. « Enfin », murmura-t-il.
« Tu connais ces hommes ? » demandai-je.
Il ne répondit pas. Il se leva, et les gardes de Laurence pointèrent leurs armes. Mais Roussel cria un nom — un nom que je ne connaissais pas, un mot de passe peut-être — et les hommes du barrage répondirent. Leurs fusils se levèrent.
La fusillade éclata sans sommation.
Je plongeai sur Amélie, la protégeant de mon corps. Les balles sifflaient, ricocchaient sur les pierres. Les hommes de Laurence ripostaient, mais ils étaient pris en étau — les tireurs devant, les ruelles étroites derrière. L'un d'eux tomba, puis un autre. Laurence, accroupie derrière la charrette, tirait avec une précision mortelle, abattant deux assaillants avant de se retourner vers moi.
Dans le chaos, je vis sa poche. Le bord d'un papier dépassait — le vrai document, celui que j'avais forgé pour les tromper, mais aussi l'original que Bouchard m'avait confié. Laurence l'avait gardé sur elle.
Je rampai, évitant les balles, les corps qui s'effondraient. Une main m'agrippa — Roussel. Il me tira contre lui, derrière un coin de mur.
« Qu'est-ce que tu fais ? »
« La liste. La vraie. Si elle meurt, elle la prend avec elle. »
Ses yeux comprirent. Il sortit son pistolet, celui qu'il avait gardé caché, et tira deux coups de couverture. Laurence chancela, touchée à l'épaule, et je fus sur elle.
Elle était plus rapide que moi. Sa main libre saisit ma gorge, ses doigts s'enfoncèrent. « Petite sotte. Tu crois que ça change quelque chose ? Nous sommes tous morts, ici. »
« Pas tous », répondis-je en glissant ma main dans sa poche.
Le papier était chaud, froissé. Je le serrai contre ma paume tandis qu'elle resserrait son étreinte. Des taches noires dansaient devant mes yeux. Puis un coup de feu — le corps de Laurence se convulsa, sa prise se relâcha. Elle s'effondra sur moi, inerte.
Roussel me tira hors de dessous elle. Le papier était dans ma main. La vraie liste des survivants. Je la glissai dans mon corsage, tremblante.
« Viens », souffla-t-il.
Nous courûmes. Amélie, qui s'était cachée sous la charrette, émergea, blême mais indemne. Les hommes de Roussel couvraient notre fuite, repoussant les derniers tireurs. La place de la Guillotine s'étendait derrière nous, vide de curieux — la foule savait se faire rare quand les coups de feu éclataient.
Nous atteignîmes une ruelle. Puis une autre. Mes poumons brûlaient. Amélie haletait, une main sur son ventre.
« Arrêtez », dit-elle. « Je ne peux plus... »
Roussel ralentit, se retourna. Et c'est là que je vis le sang.
Sombre, brillant, il tachait son flanc gauche, s'étalant sur son gilet. Il baissa les yeux, comme surpris, puis s'agenouilla lentement, sans bruit, un arbre qu'on abat.
« Non », dis-je. « Non, non, non. »
J'étais près de lui, mes mains pressées sur la plaie. Le sang coulait entre mes doigts, tiède, insistant. Ses yeux trouvèrent les miens, et il sourit — un sourire fatigué, presque paisible.
« Élodie. Écoute. Avant la frontière, il y a un relais. Chez un nommé Breteuil. À l'étage, derrière la cheminée... une carte. Un chemin de contrebandiers. Sûr. Il m'a fallu des mois pour le tracer. »
« Tu vas le tracer toi-même, répondis-je. Tu vas te lever et — »
Sa main couvrit la mienne, faible mais ferme. « La confrérie a gagné cette bataille. Mais pas la guerre. Garde la liste. Elle contient des noms. Des innocents. Des gens qu'il faut sauver avant qu'ils ne subissent le même sort. »
Des pas derrière nous. Les hommes de Laurence, ceux qui avaient survécu, approchaient. Amélie cria, mais Roussel ne les regardait pas. Il me regardait.
« Ma vraie identité... Je n'ai pas eu le temps de te la dire entièrement. »
« Ne parle pas. Respire. »
Il toussa. Du sang aux lèvres. « Le prêtre, à Saint-Polycarpe... il n'était pas de leur côté. Sa lettre, elle est bonne. Crois-la. Mais Breteuil, tu ne peux lui faire confiance qu'une fois. Après, tu es seule. »
Sa main retomba. Ses yeux restèrent ouverts, fixant le ciel gris de Paris.
La révolution avait pris un autre homme.
Autour de nous, les bruits de la fusillade s'éteignaient. Les hommes qui approchaient ralentirent, voyant peut-être que la menace était passée. Amélie s'accroupit près de moi, posa une main sur mon épaule.
« Élodie. Il faut partir. »
Je ne bougeai pas. Je tenais la main de Roussel, encore tiède, et la liste serrée contre ma poitrine, contre mon cœur qui battait encore — lui qui ne battrait plus jamais.
« Oui », dis-je enfin, la voix brisée. « Il faut partir. »
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