L'Encre de la Guillotine
Lire le chapitre 34: The Final Goodbye
Le silence, après le vacarme de la fusillade, était un poids sur la poitrine. La poussière de pierre retombait en pluie fine sur les corps étendus, et l'air sentait la poudre et le fer chaud. Élodie ne voyait rien de tout cela. Elle ne voyait que Roussel, couché dans ses bras, le sang sombre qui s'étalait sur sa chemise, la pâleur de cire qui gagnait son visage.
« Élodie », murmura-t-il, et le son de son prénom, si simple, lui brisa quelque chose à l'intérieur. Il toussa, une petite secousse qui fit couler un filet rouge au coin de ses lèvres. « Écoute-moi. Il n'y a plus beaucoup de temps. »
« Ne parle pas », dit-elle, la voix étranglée. Sa main, tâchée d'encre et de sang, pressa la plaie, comme si elle pouvait retenir la vie qui s'en échappait. « On va trouver un médecin. Amélie, aide-moi… »
Amélie était là, agenouillée dans la poussière, le visage décomposé par l'épuisement et l'horreur. Elle tendit une main tremblante, mais Roussel secoua la tête, un geste minuscule, désespéré.
« Il n'y a pas de médecin pour moi là où je vais », dit-il, avec un calme qui la terrifia plus que n'importe quel cri. « Mais il y en a un pour toi. Pour toi et pour l'enfant. »
Il chercha dans sa poche, les doigts gourds, et en sortit un papier froissé, taché de brun. Il le pressa dans la main d'Élodie.
« La route de Breteuil », souffla-t-il. « La ferme du relais, à une lieue du pont sur l'Arve. Le passeur s'appelle Marat. Une injure, je sais. Mais il est honnête, aussi honnête que peut l'être un homme qui vit de la peur des autres. Il vous fera passer en Suisse. De là, tu prends la diligence de Genève. »
Élodie regarda le papier, les lignes tremblées de son écriture, un croquis grossier de la frontière, des collines, un pont. C'était la carte d'une liberté qu'il ne verrait jamais.
« Pourquoi ? » demanda-t-elle, les mots sortant malgré elle. « Pourquoi as-tu fait tout ça ? Pourquoi nous avoir aidées, mes sœurs et moi, si tu… si tout n'était que vengeance ? »
Il ferma les yeux un instant, comme si la question lui coûtait ce qui lui restait de force. Quand il les rouvrit, son regard était celui d'un homme qui regardait une chose lointaine.
« Au début, c'était la vengeance », admit-il. « Mon frère. Mon père. Ces monstres de la confrérie qui se cachent derrière la Révolution pour assassiner. Je voulais les voir tomber. Je voulais les regarder dans les yeux quand ils comprendraient que leur heure était venue. » Il fit une pause, une douleur sourde plissant son front. « Et puis tu es arrivée. Toi, avec tes listes et ta peur pour ta sœur. Ton courage, ce n'était pas une arme. C'était autre chose. C'était la vie, Élodie. Une vie que je ne connaissais plus. »
Elle secoua la tête, ne comprenant pas. Les larmes brouillaient sa vision.
« Tu m'as rappelé ce que je combattais », dit-il, sa voix devenant un murmure rauque. « Ce n'était pas seulement la mort. C'était pour la vie. Pour des gens qui méritent de vivre. Pour des femmes comme toi. Pour des enfants qui n'ont pas encore ouvert les yeux. »
Sa main chercha la sienne, et ses doigts, froids, s'entrelacèrent avec les siens. Elle sentit la pression faible, un dernier message.
« La liste », dit-il. « Tu l'as. La vraie. Ceux qui survivront. Grâce à toi. Pas à moi. À toi. »
« Je ne veux pas la liste, je veux que tu vives », sanglota-t-elle.
Un sourire, pâle comme un souvenir, effleura ses lèvres. « Il y a plus de façons de vivre que de respirer, Élodie. Souviens-toi de moi. Pas comme d'un menteur. Pas comme d'un vengeur. Souviens-toi de l'homme qui a choisi, à la fin, de marcher vers la lumière. »
Sa main se serra une dernière fois sur la sienne, puis se relâcha. Ses yeux, qui la regardaient avec une intensité presque douloureuse, devinrent vitreux, perdus dans une contemplation qu'elle ne pouvait pas suivre. Le poids de sa tête devint plus lourd dans son giron. Un souffle, un dernier, s'échappa de sa poitrine, et puis plus rien.
Le silence revint, plus profond encore. Élodie resta là, immobile, tenant la main devenue molle, regardant le visage qui ne verrait jamais l'aube. Elle n'avait pas connu son vrai nom avant le cachot. Elle n'avait jamais su la couleur de ses yeux sans l'ombre du mensonge. Mais elle sentait le poids de son corps contre les siens, le poids de tout ce qu'il avait sacrifié, le poids de la vérité qu'il avait portée seul jusqu'au bout.
Amélie s'approcha, s'agenouilla près d'elle, et posa une main douce sur son épaule. Elle ne dit rien. Il n'y avait rien à dire. Elles restèrent ainsi un long moment, dans la crypte poussiéreuse, parmi les morts que la confrérie avait laissés derrière elle.
Ce fut le bruit, un lointain éclat de voix, qui les tira de leur stupeur. Les hommes de Laurence étaient peut-être encore dans les parages. Élodie déposa la tête de Roussel sur la pierre avec une précaution infinie, comme s'il dormait encore. Elle se pencha, et déposa un baiser sur son front, là où la peau était encore tiède.
« Merci », murmura-t-elle. « Pour la lumière. »
Elle se releva, les jambes flageolantes, et aida Amélie à se mettre debout. Elle glissa la carte dans son corsage, contre le mouchoir taché d'encre violette qu'elle gardait comme un talisman. Le papier de Roussel était plus lourd que le plomb. C'était sa vie qu'il lui confiait, là, entre ses doigts.
« Viens », dit-elle, la voix éraillée mais ferme. « Il faut partir. »
Ils suivirent l'étroite issue que Roussel leur avait indiquée avant de tomber, un boyau humide qui remontait vers la surface. La nuit était tombée, noire comme de l'encre, quand elles émergèrent dans un terrain vague à la lisière de la ville. Paris s'étendait derrière elles, fauve, grondant d'une faim qui ne serait jamais rassasiée. Devant, il n'y avait que les champs, l'obscurité, et la promesse d'un chemin.
Elles marchèrent jusqu'à l'aube, évitant les routes principales, s'arrêtant dans des granges pour laisser Amélie reprendre son souffle. La grossesse la rendait fragile, et chaque pas semblait lui coûter un peu plus. Mais elle ne se plaignit jamais. Elle suivait Élodie avec une confiance aveugle, une sœur qui avait traversé l'enfer et qui croyait, contre toute évidence, que le paradis existait encore.
Le pont sur l'Arve apparut dans le soir du deuxième jour, un ruban de pierre au-dessus de l'eau grise. La ferme du relais était bien là, à une lieue du pont, comme Roussel l'avait dit. Une lumière jaune brillait à une fenêtre. Élodie frappa à la porte, le cœur cognant à toute volée.
Un homme grand, osseux, aux mains charbonneuses, ouvrit la porte. Il la dévisagea un long moment, puis son regard tomba sur la carte qu'elle tenait, froissée et tachée de sang.
« Roussel », dit-il, plus comme une constatation que comme une question.
« Il est mort », répondit Élodie. « Il m'a dit de venir vous voir. »
L'homme, Marat, hocha la tête sans un mot. Il n'exprima ni chagrin ni surprise. Il les fit entrer, leur donna du pain et du lait, et leur dit, à voix basse, de se reposer jusqu'à minuit. Puis il les conduisit à travers les prés détrempés, jusqu'à un chemin de contrebandier qui serpentait le long de la rivière.
À la frontière, il n'y avait pas de soldats. Seulement une barrière de bois, à moitié pourrie, et un poteau peint aux couleurs de la France qu'elles laissaient derrière elles. Elles la franchirent à quatre pattes, dans la boue et les ronces, comme les criminelles qu'elles n'étaient pas.
Quand elles se relevèrent de l'autre côté, le sol était suisse. La terre était la même, l'herbe avait le même goût, mais l'air semblait différent. Plus léger. Moins chargé de sang.
Élodie se retourna une dernière fois. La France n'était qu'une ligne sombre à l'horizon, à peine visible dans la brume. Quelque part là-bas, sous une crypte de pierre, un homme reposait dans une paix qu'il avait cherchée toute sa vie. Elle toucha le papier dans son corsage, celui avec le nom de Roussel et les coordonnées du passeur, et à travers lui, la liste des survivants qu'elle portait maintenant comme un fardeau sacré.
Amélie vint se placer à côté d'elle, les traits tirés mais les yeux clairs. Elle glissa sa main dans celle d'Élodie.
« On est arrivées », dit-elle doucement.
Élodie hocha la tête. Oui, elles étaient arrivées. Mais la route n'était pas finie. Elle avait un nom dans son cœur et une liste de noms dans sa poche. Elle savait maintenant ce qu'il lui restait à faire. Elle deviendrait la voix de ceux qu'on avait réduits au silence. Elle ferait vivre le nom de l'homme qui était mort pour qu'elle atteigne ce rivage, non pas en vengeur, mais en témoin.
Elle serra la main de sa sœur, et elles avancèrent ensemble vers les lumières lointaines de Genève.
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