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L'Encre de la Guillotine

Lire le chapitre 4: The Clerk's Debt

La lumière du greffe était basse, jaunie par la fumée des chandelles qui brûlaient encore depuis l’aube. Élodie avait attendu que la salle se vide, que les autres copistes soient partis dîner, que le murmure des plumes cesse contre le papier. Elle avait replié son tablier avec une lenteur étudiée, rangé ses encriers, essuyé sa plume. Puis elle avait traversé la pièce jusqu'au bureau de Bouchard.

Il était là, comme toujours, penché sur un registre qu'il ne lisait pas vraiment. Ses doigts tachés d'encre tambourinaient sur la tranche du cuir. Il leva les yeux quand elle s'arrêta devant lui, et quelque chose dans son regard se ferma, comme une porte qu'on pousse doucement.

« Élodie. Je croyais que tu étais partie.

— Pas encore. » Elle posa les mains à plat sur le bureau. « J'ai besoin de ton aide, Bouchard. »

Il soupira, un son court et fatigué. « Si c'est pour ta sœur—

— C'est pour ma sœur.

— Je t'ai dit ce que je savais. Les listes... » Il baissa la voix. « Les listes ne sont pas ce qu'elles semblent. Mais je ne peux pas faire plus. Le greffier me surveille. »

Élodie ne bougea pas. Elle savait que le silence était une arme, qu'elle l'avait appris en observant les accusés dans leur cage, ceux qui tenaient le plus longtemps étaient ceux qui ne parlaient pas. Elle laissa le silence s'étirer entre eux.

Bouchard détourna les yeux le premier.

« Qu'est-ce que tu veux exactement ? »

— Tu me dois une dette. » Elle dit cela sans dureté, comme une simple constatation. « L'affaire du registre des témoins, le mois dernier. Tu avais oublié de reporter trois dépositions. Le président aurait pu te faire destituer, peut-être pire. J'ai réécrit les pages. J'ai imité ton écriture. Personne n'a rien su. »

Bouchard ferma les yeux. Ses doigts cessèrent de tambouriner.

« C'était une erreur.

— Que j'ai effacée. » Élodie se pencha un peu. « Je ne te demande pas de compromettre ta position. Je te demande de me dire ce que tu sais. Ce que tu as vu. »

Un long moment passa. Les chandelles crépitèrent. Quelque part dans le bâtiment, une porte claqua.

Bouchard ouvrit les yeux. Il semblait soudain plus vieux, les traits tirés.

« Tu sais comment on fait passer un nom sur la liste ? » demanda-t-il, la voix si basse qu'Élodie dut se pencher pour l'entendre. « Ce n'est pas une plume qui décide. C'est l'argent. Les comités, les sections, les députés... ils ont leurs informateurs, leurs ennemis. Il y a des hommes qui payent pour que quelqu'un soit dénoncé. » Il marqua une pause. « Et il y a des hommes qui payent pour que quelqu'un soit rayé. »

Élodie sentit son pouls battre plus vite. « Comment ?

— Le greffier. » Bouchard jeta un regard vers la porte du fond, celle qui menait au bureau du greffier Lebrun. « Il a le pouvoir d'ajouter un nom, de le retirer, de modifier l'ordre de passage. Un mot de lui, et le président signe sans lire. Un faux rapport, et l'accusation s'évapore. »

— Mais Lebrun... il est intègre ?

— Lebrun est endetté. » Bouchard se mordit la lèvre, comme s'il en avait déjà trop dit. « Il joue. Aux cartes, à l'écarté. Il perd plus qu'il ne gagne. Il y a des gens qui le savent, qui utilisent cette faiblesse. »

La mémoire d'Élodie travailla vite. L'encre différente sur la liste. L'ajout du nom d'Amélie qui n'était pas de la même main. Le mouchoir taché qu'elle gardait dans sa poche, l'officielle qui correspondait au registre.

« Qui utilise cette faiblesse ?

— Je ne sais pas. » Bouchard leva les mains, paumes ouvertes. « Je le jure. Mais je sais une chose : quand le nom de ta sœur est apparu sur la liste, c'était la veille du jugement. Personne ne bascule comme ça à moins d'avoir été vendu. Quelqu'un a payé pour qu'elle soit condamnée. »

Élodie resta très droite. Elle sentait son cœur battre dans sa gorge, mais sa voix ne trembla pas.

« Et quelqu'un peut payer pour qu'elle soit sauvée ?

— Peut-être. » Bouchard se frotta le visage. « Mais tu n'as pas d'argent, Élodie. Et Lebrun ne fait rien par charité. »

Elle ne répondit pas. Elle ne devait pas montrer son plan, pas encore. La forgerie était une corde raide au-dessus d'un abîme, et il ne fallait pas que même Bouchard la voie vaciller.

« Tu peux découvrir quand Lebrun rencontre ses créanciers ? » demanda-t-elle. « Où il va, qui il voit. »

Bouchard la regarda longuement.

« Tu veux faire quoi, au juste ?

— S'il a des dettes, il a des faiblesses. Une faiblesse, c'est une porte.

— C'est dangereux, Élodie. Pour toi. Pour moi. Pour ta sœur. » Il hésita. « Il y a un autre problème. »

Son ton fit lever les yeux à Élodie.

« Ta sœur va être transférée. Ce soir. Au régime de détention.

— Quoi ? » Le mot sortit plus fort qu'elle ne l'avait voulu. « Comment le sais-tu ?

— J'entends des choses, au greffe. Le geôlier est venu ce matin chercher un ordre de transfert. Les prisonnières politiques sont mises à l'isolement avant leur passage au Tribunal. Pour "préparer l'âme", disent-ils. En réalité, c'est pour empêcher qu'on leur parle, qu'on organise leur défense, qu'on leur fasse passer un message. » Il la fixa. « Une fois dans le cachot, elle ne recevra plus rien. Ni visite, ni lettre, ni nourriture de l'extérieur. »

Élodie sentit le sol se dérober sous elle. Elle venait de passer des heures à construire un plan dans sa tête, un plan de papier et d'encre, un plan de jours lents et de fautes de plume discrètes. Et Bouchard venait de lui annoncer que le temps venait de se comprimer.

« Quand ? » demanda-t-elle, la voix plus dure qu'elle ne l'aurait voulu.

« Cette nuit. Après la dernière ronde.

— Le même jour que la liste ?

— Oui. » Bouchard la regarda avec une expression qu'elle n'arrivait pas à déchiffrer — pitié, crainte, ou autre chose. « Ce n'est pas une coïncidence, Élodie. Quelqu'un veut ta sœur isolée. Quelqu'un veut qu'elle soit seule quand elle passera devant le Tribunal. »

Les mots s'installèrent dans la pièce, lourds, brillants comme des lames. Quelqu'un avait voulu Amélie arrêtée. Quelqu'un avait payé pour que son nom apparaisse sur la liste. Quelqu'un maintenant la faisait mettre à l'isolement, pour que personne ne puisse l'approcher.

Une lettre dans l'écriture d'Élodie, qui avait dénoncé Amélie. Une lettre qui, si elle était découverte, la détruirait.

Quelqu'un voulait peut-être les deux sœurs.

« Écoute-moi », dit Bouchard, et sa voix était maintenant celle d'un homme qui avait peur. « Je te dois une dette, c'est vrai. Mais je ne peux pas t'aider si tu vas te jeter dans le feu. Ce n'est pas seulement ta sœur qui est visée. C'est toi. Quelqu'un a fabriqué cette accusation pour t'atteindre. Si tu commences à fouiller, si tu touches aux registres, si tu reproduis cette encre — »

Il s'arrêta. Ses yeux se posèrent sur la poche d'Élodie, celle où elle cachait le mouchoir taché.

« Tu as quelque chose, n'est-ce pas ? »

Élodie ne répondit pas.

« Élodie. Si tu as quelque chose, détruis-le. Maintenant. Avant qu'on ne te trouve avec. »

Elle recula d'un pas. Le mouchoir dans sa poche semblait peser autant qu'une pierre tombale.

« Je ne peux pas. »

Bouchard se passa les mains sur le visage. Quand il les retira, ses yeux étaient rouges de fatigue.

« Alors écoute-moi, parce que je ne te dirai qu'une fois. Lebrun reçoit chaque soir, après la clôture du greffe, un homme qui vient par la porte du jardin. Personne ne l'a vu entrer, personne ne l'a vu ressortir. Mais les registres de la prison montrent que chaque fois qu'il vient, quelqu'un est jugé et condamné le lendemain. Je ne sais pas qui c'est. Je ne sais pas pourquoi il fait ça. Mais si quelqu'un contrôle le destin de ta sœur, c'est par cet homme-là. »

Il se releva, ramassa ses papiers, fit semblant de vérifier une colonne de chiffres. Élodie comprit que la conversation était finie.

« Merci, Bouchard.

— Ne me remercie pas. » Il ne la regardait plus. « Et si on te prend, je ne te connais pas. »

Élodie quitta le greffe, ses pas légers sur les dalles de pierre. Dehors, la nuit était tombée, un ciel de novembre aux étoiles rares. L'air sentait la pluie prochaine et le bois brûlé.

Elle avait une information nouvelle. Une porte. Lebrun, endetté, recevait un visiteur chaque soir, par le jardin. Un visiteur qui faisait condamner des gens.

Mais Amélie serait transférée cette nuit. Dans un cachot isolé. Sans contact avec l'extérieur.

Et la dernière chance d'Élodie d'atteindre sa sœur était maintenant.

Elle serra le mouchoir dans sa poche et se mit à marcher vers la Conciergerie, les pavés glissants sous ses semelles.