L'Encre de la Guillotine
Lire le chapitre 5: A Sister's Lie
Le couloir de la zone de détention provisoire sentait la paille humide et le fer froid. Élodie avançait derrière Roussel, les semelles de ses souliers claquant sur la pierre, chaque écho lui rappelant qu'elle n'aurait pas dû être là à cette heure.
Il marchait sans se retourner, sa lanterne projetant une orbite tremblante devant eux. Elle avait dû le supplier, lui promettre de ne pas rester plus de cinq minutes, inventer une histoire de dernière volonté que sa sœur aurait exigée. Il n'avait pas posé de questions. C'était presque pire que s'il en avait posé.
— La cellule sept, dit-il en s'arrêtant devant une porte de chêne cerclée de fer. C'est elle.
Il fit glisser un verrou lourd, et la porte s'ouvrit sur une obscurité presque totale. Élodie s'immobilisa sur le seuil, les yeux cherchant une silhouette dans la pénombre. Elle entendit un mouvement — un froissement de paille, un souffle.
— Amélie ?
Une forme se détacha du mur. Sa sœur était assise sur une couchette de bois, un châle de laine sur les épaules — celui que Roussel avait dû lui faire porter la veille. Ses cheveux blonds, d'ordinaire si soigneusement coiffés, tombaient en mèches sales sur son visage. Mais ses yeux, eux, étaient secs. C'était ce qui terrifiait le plus Élodie. Amélie pleurait toujours. Sauf quand c'était grave.
— Élodie. Ma Dieu, Élodie.
Elle se leva d'un bond et traversa la cellule en trois pas, se jetant contre sa sœur. Roussel recula dans l'ombre du couloir, mais il ne partit pas. Élodie sentit sa présence comme une épine dans sa nuque.
— Tu es venue, murmura Amélie dans ses cheveux. Je pensais qu'ils ne te laisseraient jamais...
— Il fallait que je te voie avant demain.
Avant demain. Les mots pesèrent dans l'air comme une sentence. Amélie se recula d'un pas, les mains serrant les poignets d'Élodie.
— Tu dois partir, dit-elle d'une voix sourde. Cette lettre, celle qui m'a fait arrêter — elle te désigne aussi. Tu comprends ça, n'est-ce pas ? Si je suis condamnée, ils viendront pour toi ensuite. Ton écriture...
— Qui l'a écrite, Amélie ? Qui a fabriqué cette lettre ?
Amélie secoua la tête, et une larme roula enfin sur sa joue.
— Je ne sais pas. Je faisais des copies pour un vieil avocat de la rue Saint-Denis, l'affaire des acquits du tribunal. On m'a demandé de rédiger plusieurs lettres pour solliciter des témoignages. La mienne devait être... reprise, recopiée. Je n'ai rien vu venir.
La main d'Élodie se crispa sur le châle de sa sœur. Des lettres pour solliciter des témoignages. Une écriture qui ressemblait à la sienne. Le piège s'était refermé sur Amélie parce qu'elle servait de plume — et que quelqu'un, au tribunal ou ailleurs, avait décidé qu'elle était plus utile comme accusée.
— Demain, tu passes devant le Tribunal, dit Élodie à voix basse. Je veux que tu saches que ce n'est qu'une formalité. Je travaille aux greffes. Je connais l'ordre des listes. Je vais...
Elle s'arrêta, consciente du regard de Roussel dans l'ombre.
— Je vais faire en sorte que ton nom soit retiré, dit-elle avec une assurance qu'elle ne ressentait pas. Il y a des procédures, des recours, des erreurs administratives qui se corrigent. C'est mon métier, j'y connais…
— La blanche ?, interrompit Amélie, les sourcils froncés. Tu parles comme si tu lisais un formulaire. Élodie, regarde-moi.
Elle obéit. Les yeux d'Amélie étaient clairs, trop clairs, d'un bleu qui semblait tout voir.
— Tu ne crois pas à ce que tu dis.
Élodie avala. Le goût du mensonge était acide sur sa langue.
— Si. Je te promets que demain tu sortiras de cette cellule.
— Par la porte ou par la charrette ?
Le silence se fit complet. Dans le couloir, Roussel bougea — un bruit de bottes sur la pierre, à peine perceptible.
— Par la porte, dit Élodie dans un souffle. Je te le jure sur la tombe de maman.
Amélie la dévisagea longuement. Puis ses épaules s'affaissèrent, comme si elle avait épuisé tout le poids de ses terreurs.
— Si tu mens, Élodie Moriau, je te hanterai pour toujours.
— Je sais. Et tu es bien trop entêtée pour mourir en silence.
Un sourire blessé passa sur le visage d'Amélie. Elle se pencha, posa son front contre celui de sa sœur.
— Je t'attends, dit-elle tout bas. Mais ne me fais pas attendre la guillotine.
Roussel toussota.
— Il faut y aller, dit-il d'une voix neutre. La ronde passe dans dix minutes.
Élodie serra sa sœur une dernière fois — une accolade trop courte, trop fragile pour une vie — puis se dégagea, se dirigeant vers la porte. Au moment de sortir, Amélie saisit la manche de sa robe.
— Élodie. Quelle lettre as-tu…
— Quoi ?
Amélie baissa les yeux, puis releva la tête.
— Rien. Va. Reviens-moi.
Élodie franchit le seuil. Roussel referma la porte sans bruit, glissa le verrou, et une fraction de seconde trop longue, il garda la main sur la serrure. Puis il se tourna vers Élodie, sa lanterne basse entre eux, éclairant son menton mais pas ses yeux.
— C'était bien joué, dit-il.
— Quoi ?
— La façon dont vous l'avez regardée, tout à l'heure. La petite robe propre, la voix ferme. Elle ne s'est pas aperçue que vous trembliez. Vous êtes meilleur menteur que vous n'en avez l'air.
Élodie serra les poings.
— Ce n'était pas un mensonge. Je vais la faire sortir.
— Avec quoi ? Un faux document ? Une liste modifiée ?
Sa voix n'avait pas changé d'inflexion. C'était juste une conversation de couloir, comme deux gardes parlant de la météo. Élodie sentit le sang lui monter aux tempes.
— Je ne sais pas de quoi vous…
— Vous êtes copiste au Tribunal, coupa-t-il. Votre sœur est condamnée par une lettre qui imite votre écriture. Et vous me regardez maintenant avec la même expression qu'un détenu qui compte les barreaux. Ce ne sont pas des impasses, Mademoiselle Moriau, ce sont des fenêtres. Vous cherchez à en crocheter une.
Il éleva sa lanterne, et pour la première fois elle vit ses yeux — noirs, usés, mais quelque chose y brillait. Ce n'était pas de la menace.
— Si vous faites ce que je crois, dit-il, vous irez plus vite que vous ne buvez. Et la guillotine de votre sœur pourrait très bien devenir deux charrettes au lieu d'une.
— Pourquoi me dites-vous cela ? Vous me prévenez ou vous me poussez ?
Roussel la dépassa et se mit à marcher vers le bout du couloir.
— Je vous dis juste qu'il n'y a qu'une façon de sortir quelqu'un de la Conciergerie vivante. C'est de le remettre dans la liste avec un autre nom. Celui d'une morte, ou d'une qui ne se présente jamais. Choisissez bien le vôtre, Mademoiselle Moriau. Les erreurs d'écriture, ici, on les paie de sa tête.
Il s'arrêta devant une porte de service qu'elle n'avait pas remarquée — entrebâillée sur une cage d'escalier obscure.
— Par ici. Cette sortie donne sur le quai de l'Horloge. Personne ne vous verra.
Élodie passa devant lui, le cœur battant. Dans le silence, avant qu'elle ne franchisse la porte, Roussel ajouta à voix basse :
— La cellule voisine de celle de votre sœur, la six, on l'a libérée hier pour un échange. Vous savez qui on appelle à Paris une « morte vivante » ? Celle qui n'a pas encore reçu son acte de décès. Mais elle est sur la liste de demain. Ne la traversez pas par hasard.
La porte se referma derrière elle, la laissant dans l'obscurité du dehors, une poignée d'images en tête : le visage d'Amélie, les yeux de Roussel, et une cellule vide numéro six. Une cellule vide, une autre morte en sursis, une liste qu'elle n'avait pas encore ouverte au greffe.
Elle avait un nom. Mais il n'appartenait encore qu'à une ombre.
Le froid du quai la saisit, et Élodie se mit en marche, déjà en train de calculer.