L'Encre de la Guillotine
Lire le chapitre 6: Prisoner 47
La lampe à huile vacilla, et Élodie dut cligner des yeux pour distinguer les colonnes serrées de noms. La salle des archives sentait le papier moisi et la cire froide. Elle avait volé la clé dans la poche du vestiaire de Bouchard pendant qu'il comptait les assignats de son déjeuner — un geste si simple qu'il en était terrifiant.
Elle étala les registres sur la table de chêne, trois années de listes de condamnations. Son doigt courut sur les entrées, cherchant la date que Roussel lui avait donnée : le septième jour du mois dernier. Le jour où la cellule numéro six s'était vidée.
*47.*
Le chiffre était inscrit à l'encre noire, sans nom, sans crime, sans date de jugement. Dans la colonne des motifs, une seule mention : *Échange — voir registre spécial.*
Élodie fronça les sourcils. Elle connaissait chaque formulaire du Tribunal, chaque codification bureaucratique. « Échange » n'était pas un terme officiel. Elle feuilleta le registre précédent, puis le suivant. Trois autres mentions similaires, espacées de huit à dix jours. Toujours le numéro, jamais de nom. Toujours la mention « Échange », jamais de trace du prisonnier échangé.
Elle recopia les dates et les numéros sur un bout de papier qu'elle glissa dans sa manche. Puis elle remonta la piste inverse. Pour chaque prisonnier numéroté, elle chercha dans les registres des décès une correspondance. Le huitième jour, un nom : *Forges, Antoine, mort de fièvre dans la nuit.* Le registre des décès indiquait une inhumation au cimetière de la Madeleine. Mais le registre des transferts, lui, ne mentionnait aucun corps.
Élodie s'arrêta, la main suspendue au-dessus du papier.
Le prisonnier 47 n'avait jamais existé. Ou plutôt, il était mort avant d'être numéroté. Quelqu'un avait inscrit son numéro sur une liste d'échange, récupéré un corps de la morgue, et utilisé son identité pour libérer un autre prisonnier.
C'était si simple. Si élégant.
Elle chercha dans le registre des libérations le nom de Forges. Il était marqué *Libéré le neuvième jour*, signé par Lebrun. Mais Lebrun signait toutes les libérations — c'était son rôle. Le gardien qui avait accompagné le prisonnier était noté : *D. Roussel.*
Élodie reposa le registre, le cœur battant. Roussel ne l'avait pas seulement mise sur une piste. Il lui avait montré la porte d'entrée d'un système qu'il connaissait de l'intérieur — parce qu'il le faisait fonctionner.
La clé grinça dans la serrure. Elle éteignit la lampe, se glissa derrière la porte, et compta les pas. Bouchard entra, s'arrêta, renifla. Il alla droit vers la table, tâta les registres.
« Qui est venu ici ? »
Élodie retint son souffle. Les lattes du plancher craquèrent sous ses semelles. Bouchard fit trois pas vers elle. Elle ferma les yeux.
La porte du fond s'ouvrit. « Bouchard. Le citoyen Lebrun te demande. Tout de suite. »
Un murmure. Bouchard grogna, reposa le registre, et sortit. La pièce retomba dans le silence.
Élodie compta jusqu'à vingt, puis sortit de sa cachette. Sur la table, Bouchard avait laissé un papier froissé : une note de service datée du lendemain. *Transfert de la prisonnière Amélie Moreau à l'échafaud, six heures.* En dessous, d'une encre plus pâle, une deuxième main avait ajouté : *Vérifier l'identité à la cellule trois.*
Solitaire. Ils allaient la chercher à la cellule trois.
Élodie replia la note et la glissa dans son corsage. Elle n'avait plus le loisir de craindre Bouchard. Le système fonctionnait ainsi : un mort, un numéro, une encre. Il lui fallait un mort — et vite. Le vieux Forges était déjà inhumé, son nom consommé. Il lui en fallait un frais, encore à la morgue, dont le corps ne serait pas réclamé.
Elle traversa le couloir des archives, longea la cour intérieure, et descendit les marches de la cave. L'odeur du formol la frappa comme un mur. Le gardien de la morgue, un vieil homme nommé Perrin, dormait sur sa chaise, la bouche ouverte. Élodie passa devant lui sans qu'il bouge, tira le rideau de toile cirée.
Cinq corps reposaient sur les dalles de pierre. Elle souleva les draps, un à un. Une femme noyée, un homme à la gorge tranchée, un adolescent au visage bleui. Le quatrième : un homme d'une cinquantaine d'années, maigre, la mâchoire serrée. Il ne portait ni trace de violence ni marque de maladie. Une mort silencieuse, quelque part dans la nuit du sixième jour.
Elle chercha le registre de la morgue, accroché au mur. L'entrée correspondait : *Découvert dans une allée près du Palais-Royal. Pas d'identité. Mort depuis douze heures. En attente d'inhumation.*
Pas d'identité. Personne ne le réclamerait. Le corps parfait.
Élodie recopia la description dans sa manche — taille, âge, marques particulières : une cicatrice sur la main gauche, un doigt tordu. Puis elle referma le rideau et remonta, évitant le regard du gardien qui s'éveillait.
De retour dans le couloir du greffe, elle s'arrêta net.
Roussel était adossé au mur, les bras croisés. Il la regardait, sans expression.
« Tu as trouvé ce que tu cherchais ? »
Élodie ne nia pas. « Comment sais-tu que je cherchais quelque chose ? »
« Tu as la main qui tremble. Et tu sens le formol. »
Elle baissa les yeux sur ses doigts. Il avait raison. Le moindre détail lui échappait.
« Il me faut une encre. L'encre officielle des grâces. »
Roussel haussa un sourcil. « Tu sais la fabriquer. »
« Pas exactement. Il me faut la formule. Celle que Lebrun utilise pour les listes falsifiées. »
Roussel resta silencieux un long moment. Puis il sortit de sa poche un petit flacon de verre brun. « Prends-le. Il en reste assez pour un nom. »
Élodie tendit la main, mais il ne lâcha pas le flacon.
« Une condition. Le mort que tu as choisi — il a une compagne. Elle est détenue au Dépôt depuis trois mois. Elle va être jugée dans la semaine. »
Élodie déglutit. « Tu veux que je la sorte aussi. »
« Je veux que tu fasses en sorte que son procès soit reporté. Trois semaines. Après, je m'occupe du reste. »
Elle devait choisir. Chaque minute qu'elle passait ici rapprochait Amélie de six heures du matin.
« J'accepte. »
Il lui tendit le flacon. Le verre était froid contre sa paume.
Il tourna les talons, puis se retourna. « Une dernière chose. Le registre des morts de demain. Regarde le nom de la cellule trois. »
« Pourquoi ? »
« Parce que le nom qui est marqué n'est pas celui de ta sœur. » Il s'éloigna dans l'ombre. « Quelqu'un d'autre joue au même jeu. »
Élodie resta figée, le flacon serré dans sa main. Le sol se dérobait sous ses pieds. Quelqu'un d'autre. Une falsification qu'elle n'avait pas commise. Un plan qui croisait le sien — ou qui le briserait.
Elle défit le papier de Bouchard et relut la ligne. *Transfert de la prisonnière Amélie Moreau à l'échafaud, six heures.*
Non, elle avait mal lu.
Elle lut de nouveau.
*Transfert de la prisonnière Élodie Moreau à l'échafaud, six heures.*