L'Encre de Saint-Guy
Lire le chapitre 11: The Torn Fragment
La cellule de Thomas était plongée dans une demi-obscurité quand il y entra, l'esprit encore occupé par l'image du rat mort au fond de sa cage. Il referma la porte derrière lui, tira le loquet, et s'agenouilla près de son lit. Ses doigts tâtonnèrent sous la planche mal jointe, là où il avait glissé le fragment de parchemin arraché au manuscrit noir, la recette incomplète, la preuve que l'herboriste avait fui vivant.
Rien.
Il creusa davantage, élargit la fissure, gratta le bois jusqu'à s'écorcher les phalanges. Le parchemin n'y était plus. Une sueur froide lui couvrit le dos. Il se releva, fouilla son coffre, retourna son prie-Dieu, secoua ses draps. Rien. Il ouvrit son bréviaire, le feuilleta fébrilement, comme si le fragment avait pu s'y glisser par miracle. Rien.
Quelqu'un l'avait pris.
Sa première pensée fut Luc. Le novice avait été le seul à savoir que Thomas conservait quelque chose relatif à Anselm. Mais Luc était venu le trouver la veille, les yeux écarquillés d'angoisse, pour lui parler du deed falsifié et de Guillaume de Montreuil. S'il avait voulu subtiliser la preuve, il l'aurait fait avant de se confier.
La seconde pensée fut plus noire. Le calame enduit d'aconit trouvé sur son pupitre. Les empreintes de Cuthbert s'éloignant vers la tour des archives avec les clés. Et maintenant ce fragment disparu. Le tueur savait où vivait Thomas. Le tueur savait ce que Thomas possédait. Le tueur avait eu accès à sa cellule pendant qu'il était à l'infirmerie, à tester le poison sur cette pauvre bête.
Thomas s'assit sur le bord de son lit, les mains sur les genoux. Son esprit enregistra alors un détail qui lui avait échappé. La cire d'une bougie, fraîchement éteinte, sur le coin de sa table. Il n'avait pas allumé de bougie avant de partir. Quelqu'un s'était assis ici, avait lu ce qu'il avait laissé, avait pris le fragment.
On le surveillait. On l'attendait.
Un coup sec retentit à sa porte. Thomas se leva, le cœur battant. Il défit le loquet. La porte s'ouvrit sur le frère portier, suivi de deux novices qu'il ne reconnut pas. Derrière eux, dans le couloir, l'ombre massive de l'abbé Bernard se profilait.
— Que me veut-on ? demanda Thomas, la gorge sèche.
Le frère portier n'eut pas l'air à son aise. Il baissa les yeux, fit un signe de croix.
— Frère Thomas, dit la voix de l'abbé depuis le couloir, vous êtes convoqué au chapitre. Sur-le-champ.
La salle capitulaire semblait plus froide que jamais. Les bancs de chêne alignés comme des cercueils. L'abbé Bernard était assis sur sa chaire, les mains croisées sur le ventre, tel un juge qui savait déjà le verdict. Les frères étaient là - une dizaine d'entre eux, dont Cuthbert qui gardait les yeux fixés sur ses sandales, et John le cellérier dont la mâchoire était serrée comme un étau.
Thomas se tint au centre, seul.
— Frère Thomas, commença l'abbé de sa voix onctueuse, j'ai reçu ce matin un rapport troublant. Le frère sacristain, en procédant à l'inventaire des biens de l'abbaye, s'est aperçu d'une disparition.
— Je n'ai rien pris, répondit Thomas, plus vite qu'il ne le fallait.
L'abbé leva un sourcil.
— De l'argent ? Qui a parlé d'argent ? Le frère sacristain a constaté la disparition d'un parchemin précieux. Un fragment d'un manuscrit ancien qui était conservé dans les archives de l'infirmerie, un texte attribué au bienheureux Anselm lui-même.
Thomas sentit le sol se dérober sous ses pieds. Le manuscrit noir. Le fragment de la recette. Arraché par lui.
— On m'a dit, continua l'abbé, que vous devez être le dernier à l'avoir eu entre les mains. On m'a dit que vous aviez été vu avec des documents volés aux archives, les nuits dernières, à la lueur d'une chandelle.
La phrase était parfaitement calibrée. On vous a vu. La rumeur se propage, informe, invérifiable. Mais aux yeux de la communauté, cela suffisait.
— Je conteste cette accusation, dit Thomas en s'entendant à peine. Le fragment dont vous parlez était dans ma cellule ce matin, et il en a été retiré à mon insu.
— Retiré par qui ? demanda l'abbé.
— Par celui qui cherche à m'accuser.
Un silence. Cuthbert leva la tête, une ébauche de sourire aux lèvres, aussitôt reprise.
— Vous avez un esprit vif, frère Thomas, dit l'abbé. Trop vif peut-être. On m'a également rapporté que vous aviez tenté de corrompre un jeune novice pour obtenir des informations sur ce qui ne vous regarde pas. Que vous aviez manifesté un intérêt malsain pour la mort de nos deux frères, contrairement à mon ordre explicite.
Thomas ouvrit la bouche pour répondre, mais l'abbé leva la main.
— Vous avez déjà été prévenu. Vos recherches ont déjà été interdites. Vous avez fait fi de mon autorité à deux reprises. Et maintenant, cette disparition.
Sa voix baissa, devint presque paternelle.
— Je ne crois pas que vous ayez volé, frère Thomas. Je crois que vous êtes tombé dans un état de confusion, de peur peut-être, après ces morts successives. Vous avez perdu le discernement. Vous avez besoin de repos, de prière, et d'une période d'isolement afin de retrouver le chemin de l'obéissance.
Thomas comprit alors. On ne l'accusait pas sérieusement de vol. On le mettait hors d'état de nuire. Les trois morts n'avaient pas suffi. L'abbé, ou celui qui le manœuvrait, voulait l'écarter proprement. Sans procès, sans éclat. Une simple punition disciplinaire, une retraite forcée dans sa cellule, le temps que la machine de mort accomplisse son œuvre jusqu'au bout.
— J'ordonne, dit l'abbé en se levant, que vous soyez confiné dans votre cellule jusqu'à nouvel ordre. Vous y recevrez pain et eau, et vous n'en sortirez pas sans mon autorisation écrite. Que Dieu vous éclaire, frère Thomas.
Les deux novices saisirent chacun un bras de Thomas. Il ne résista pas. À quoi bon ? Sa résistance aurait confirmé le portrait qu'on brossait de lui. Il se laissa conduire dans le couloir, passa devant Cuthbert qui évita son regard, devant John dont les poings étaient serrés sous sa coule. Il croisa le regard de Luc, blême, au fond de la salle, et y lut une question muette.
La porte de sa cellule claqua derrière lui. Le loquet fut tiré. Des pas s'éloignèrent.
Thomas resta debout au centre de la pièce, seul avec ses pensées et le souvenir de la cire fondue sur sa table. On l'avait confiné. On l'avait rendu impuissant. Mais quelque chose dans le regard de l'abbé, dans la précision de l'accusation, lui confirma ce qu'il avait commencé à soupçonner.
L'abbé n'était pas le tueur. Il en était la couverture.
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