L'Encre de Saint-Guy
Lire le chapitre 12: A Prisoner's Clarity
La lumière de l'après-midi filtrait à travers la petite fenêtre de la cellule, découpant un rectangle pâle sur le sol de pierre. Thomas était assis sur son lit étroit, les genoux relevés, et il alignait devant lui les fragments de sa mémoire comme un scribe aligne ses lettres.
Trois morts. Trois témoins d'un même acte. Et lui, cloué ici comme un insecte sous une vitre.
Il ferma les yeux et laissa les images remonter. Frère Anselme, d'abord. Le vieil herboriste lui avait montré un jour, dans le jardin clos, une plante aux feuilles dentelées que Thomas n'avait jamais pu identifier. *"L'aconit, frère Thomas. On l'appelle aussi le casque du diable. Une seule feuille peut arrêter le cœur d'un homme en une heure, et pourtant elle est si jolie."* Il avait souri, de ce sourire fatigué des hommes qui ont vu trop de choses. *"La nature est une bibliothèque où chaque page peut être poison ou remède. Il suffit de savoir quelle langue on lit."*
Anselme avait été trouvé mort trois semaines avant la première victime officielle. On avait mis cela sur le compte de l'âge, d'un cœur fatigué par quarante ans de prières. Mais Thomas se souvenait maintenant d'un détail qu'il avait relégué au rang des curiosités sans importance : le matin de sa mort, Anselme avait rangé son herbier dans un ordre parfait, comme s'il préparait un héritage. Ou un testament.
Et il y avait eu cette querelle.
Thomas rouvrit les yeux. La querelle. Il l'avait presque oubliée, enfouie sous les années et les routines. C'était à l'époque où Guillaume travaillait encore à l'abbaye, avant qu'on ne l'envoie au prieuré de Saint-Cyprien pour y enseigner la copie. Une dispute violente, avait-on dit. Des mots échangés dans le scriptorium, assez forts pour que les novices les entendent à travers les murs.
Thomas avait surpris la fin, un après-midi d'hiver. Guillaume était sorti du scriptorium, le visage fermé, en tenant contre sa poitrine un manuscrit que Thomas n'avait jamais revu. Anselme était resté à l'intérieur, et lorsque Thomas était entré, le vieux frère regardait par la fenêtre, les mains croisées dans le dos.
*"Il prend mal la vérité,"* avait-il dit sans se retourner. *"Il croit que la science est une propriété, comme une terre ou une vigne. Il ne comprend pas qu'elle est un fleuve. On ne possède pas un fleuve. On navigue dessus."*
Thomas s'était tu. Il avait vu les épaules d'Anselme trembler, imperceptiblement. Et il avait su que quelque chose s'était brisé ce jour-là, entre ces deux hommes, quelque chose qui n'avait jamais été réparé.
Quelques mois plus tard, le fragment de recette avait été trouvé dans la cellule d'Anselme. Une page déchirée, encrée d'une écriture serrée, portant des formules pour des poisons végétaux. On l'avait remis à Thomas, comme à l'herboriste attitré du monastère, avec mission de l'étudier. Et il l'avait étudié. Pendant trois ans. Jusqu'à ce qu'on le lui vole.
*Parce que je m'approchais trop près.*
Thomas se leva et marcha jusqu'à la fenêtre. De là, il pouvait voir une partie de la cour intérieure, le puits, le coin du scriptorium. Les ombres avaient allongé, et le soleil déclinait vers l'ouest. Le changement de l'après-midi. L'abbé l'avait confiné pour la durée de l'office des vêpres et jusqu'aux complies. Une humiliation calculée, publique.
Mais Thomas ne pensait pas à l'humiliation. Il pensait à la structure.
Le meurtrier élimine les témoins d'un acte de donation falsifié. Guillaume de Montreuil et Audin le clerc, les deux témoins. Et Anselme, qui avait peut-être copié l'acte original ou en avait gardé une preuve. Trois morts. Mais pourquoi Anselme quatre ans avant les autres ?
*Parce qu'une chose a changé, récemment. Une chose qui a fait que le meurtrier s'est senti pressé.*
Thomas passa en revue ce qu'il savait. La donation de la cloche par le baron de Granmont. L'arrivée de Luc. La mort subite de Frère William, puis celle du frère qui copiait l'acte. Puis Audin, dehors, dans le monde. Et maintenant, on lui volait le fragment d'Anselme. On le neutralisait, lui, en l'accusant devant tous.
Le lien, c'était la terre. Le baron de Granmont contestait les droits territoriaux de l'abbaye sur Valcourt. Mais de quoi parlait-il, ce baron ? Les monastères possédaient des terres. Les barons en voulaient. C'était aussi vieux que l'Église depuis quarante ans, il avait vu ce paysage changer. Les revenus de la viticulture, les troupeaux, la forêt de chênes et de hêtres qui fournissait le bois et le charbon. Une abbaye sans terre était une abbaye affamée.
Et si l'acte falsifié portait sur Valcourt, et si Guillaume de Montreuil avait signé comme témoin, alors quelqu'un avait besoin que ces signatures disparaissent pour que la falsification ne soit jamais découverte. Mais pourquoi maintenant ? Pourquoi après tant d'années ?
La réponse était peut-être dans la tour des archives.
Thomas se retourna vers sa cellule. Il la connaissait par cœur, chaque pierre, chaque grincement du plancher. Trois mètres de long, deux de large. Un lit, un prie-Dieu, une table de travail, une étagère. Un crucifix de cuivre, terni par les ans.
Mais il y avait autre chose. Quelque chose qu'il avait remarqué des années plus tôt, en étudiant les plans de l'abbaye dans la bibliothèque.
Les cellules de ce bâtiment avaient été construites sur les restes d'une ancienne salle capitulaire, transformée au siècle précédent. Et dans les plans, il y avait une mention d'un passage de service, condamné depuis que l'on avait installé le chauffage nouveau système, un passage qui courait entre les cellules du deuxième étage et l'ancienne sacristie de la chapelle nord. Les archives se trouvaient au sommet de la tour nord.
Thomas alla vers le mur est de sa cellule et se mit à genoux. Il connaissait l'épaisseur de ce mur ; après sa cellule, il y avait celle, vide, où le vieux frère Côme avait vécu jusqu'à sa mort l'année dernière. Puis un mur encore, et puis la chapelle.
Du bout des doigts, il suivit les joints de mortier le long de la plinthe de bois. La plinthe semblait collée au mur, mais il se rappelait que durant sa jeunesse il avait vu les ouvriers démonter une partie du revêtement pour accéder aux canalisations d'eau bénite de la chapelle nord.
Il poussa contre le bois à un endroit où le grain semblait plus clair, un peu plus neuf que le reste. Le panneau céda, pivota, et révéla une ouverture sombre, à peine assez large pour qu'un homme passe en rampant.
L'air qui s'en échappait sentait la poussière et la pierre froide.
Thomas hésita une seconde. L'abbé l'avait confiné ; fuir sa cellule serait enfreindre l'obédience, cumulerait les fautes contre lui. S'il était découvert, ce serait bien pire que l'humiliation. Ce serait l'excommunication, peut-être.
Mais il y avait trois morts. Et il savait que le quatrième corps serait celui du prochain témoin. Ou, d'ailleurs, peut-être le sien.
*Anselme, Guillaume, Audin.* Trois témoins. Le meurtrier n'aurait pas besoin de Thomas s'il finissait de nettoyer les preuves.
Il se glissa dans l'ouverture.
Le passage était étroit, taillé dans l'épaisseur du mur. À genoux, il parvint à suivre la direction de l'est avec ses mains tâtonner les parois. Il devait se guider à l'ouïe du vent, aux sons étouffés de la coursive. Au bout de quelques mètres, il toucha une grille de bois. Il la tira vers lui.
L'air changea. Il reconnut l'odeur de l'encens, de la cire, le froid particulier des murs de la chapelle nord. La chapelle était déserte à cette heure, entre les offices.
Il avança prudemment, s'approcha de la nef, passa devant le maître-autel. La lumière du soir entrait à travers les vitraux, projetant des motifs rouges et bleus sur les dalles.
Les archives de la tour étaient fermées par une porte à clé, mais Thomas se souvint que l'ancien bibliothécaire, dans une note margée, avait écrit qu'il existait un accès par le confessionnal de la chapelle nord. Il poussa la porte du confessionnal ; derrière la grille des pénitents, il y avait un panneau coulissant qui donnait sur un escalier en vis, étroit, peu commode.
Il l'ouvrit.
L'escalier montait le long de la tour nord. Il déboucha sur une petite pièce ronde. Les archives.
Il chercha parmi les étagères les actes fonciers. Il les connaissait : des cartulaires, des brouillards, des copies de titres de donation. Mais il ne savait pas où se trouvait l'original de l'acte falsifié. Ce qu'il cherchait, c'était l'original. Le document que l'on avait falsifié, puis que l'on tentait de faire disparaître.
Fouillant les rayonnages, il tomba sur une liasse poussiéreuse, attachée par un ruban de cuir. Sur l'attache, il lut : *Valcourt, donation de Grégoire III, 1124.*
Tremblant, il dénoua le ruban. Le parchemin était ancien, usé aux plis. Il le déroula sur la table de lecture.
C'était bien un acte de donation. Valcourt, accordé à l'abbaye par le comte de Granmont, en 1124. Le texte était écrit en latin serré, d'une main exercée.
En bas, les signatures.
*Guillaume, de Montreuil.* *Audin, clerc, témoin.* *Anselme, moine, témoin.*
Trois témoins.
Son cœur cogna.
Et au-dessus, en tête d'acte, une ligne que Thomas n'avait jamais vue dans les copies récentes, parce qu'on l'avait grattée ou laissée de côté dans la falsification :
*Et que la terre ainsi donnée soit tenue à la seule condition que l'abbaye continue d'abriter la relique de saint Vitus, et que le baron Granmont, seigneur laïque du lieu, continue de recevoir, chaque année, un pain de l'abbaye en reconnaissance de sa suzeraineté.*
La cloche. La donation de la cloche était une manière de réaffirmer ce lien, ou de le briser.
Thomas se pencha, parcourant de nouveau le texte. Il y avait plus loin, une mention ajoutée d'une seconde main, d'une encre plus claire. Quelques mots en langue vulgaire.
*Le second légataire, s'il venait à être dépouillé, aurait le droit d'invoquer le roi en cour laïque.*
Un second légataire. Il avait compris. Ce n'était pas seulement l'abbaye qui possédait Valcourt ; le baron de Granmont, en donnant cette cloche, rappelait qu'il attendait quelque chose en retour. Et le second légataire était la personne que le baron voulait installer à Valcourt à la place de l'abbaye. Le meurtrier n'était peut-être pas le baron.
Il était celui qui bénéficierait du transfert.
Thomas recopia l'acte en toute hâte sur une feuille de parchemin vierge, avec l'ongle il marqua les sceaux et les signatures. Il replaça la liasse où il l'avait prise.
Il fallait qu'il sorte. Il referma la liasse, il revint à l'escalier, puis, plus bas, sous le confessionnal, il s'arrêta.
Il entendit des pas dans la chapelle. Il retint son souffle.
Des pas lourds, qui manœuvraient mal entre les bancs, comme un homme qui n'a pas l'habitude de l'endroit.
*Quelqu'un est venu.* Au moment même où il venait de prendre le chemin du retour.
Il ne bougeait plus.
La lumière des vitraux s'était chargée de rouge. Le soir tombait.
Et la porte du confessionnal s'ouvrit lentement.
En face de lui, dans l'ombre du confessionnal, se tenait un homme. Thomas leva les yeux.
Ce n'était pas l'abbé. Aucun moine qu'il connaissait.
C'était un homme en habits séculiers, de petite taille, portant une bourse de cuir à la ceinture et un manteau de route. Il avait les mains croisées dans le dos, et il souriait d'un sourire froid.
*Vous voilà,* dit-il dans un français soigné mais parlé par un homme du Midi. *Je me demandais quand vous sortiriez de votre cellule.*
Thomas se figea. Entre lui et la chapelle, il y avait la grille du confessionnal. Mais l'homme était déjà de l'autre côté, là où le panneau coulissant avait été laissé ouvert.
Le fugitif, deux feuilles de parchemin pliées contre lui, regardait l'inconnu fixer tour à tour le confessionnal, la chapelle, puis Thomas.
Le sourire de l'homme ne s'effaça pas. Il sortit de sa poche une petite fiole sombre, la souleva à hauteur des yeux.
*J'ai attendu que vous veniez à moi,* dit-il. *Le poison est une chose si patiente.*
Thomas recula d'un pas. Il sentit le vide derrière lui de la chapelle, l'espace ouvert.
L'homme n'avait pas encore tiré son couteau. Il restait là, la fiole entre eux, comme s'il tenait en laisse un chien qu'il pouvait lâcher d'un geste.
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