L'Encre de Saint-Guy
Lire le chapitre 13: The Secret Passage
Le souffle coupé, Thomas fixa l’inconnu. L’homme tenait une fiole sombre, le pouce posé sur le bouchon de cire, et dans ses yeux dansait une lueur que la pâleur du jour ne suffisait pas à expliquer. Il était vêtu de drap brun, sans marque distinctive, mais sa main ne tremblait pas.
— Vous n’êtes pas censé être ici, dit l’homme d’une voix basse, presque douce.
Thomas recula d’un pas, sentant l’angle du mur dans son dos. La tour des archives, derrière lui, renfermait le parchemin qu’il venait de lire — la clause du second légataire. Mais la porte de la salle était verrouillée et l’inconnu se tenait entre lui et l’escalier.
— Je suis le copiste de cette abbaye, dit Thomas en forçant le calme. Ma place est ici, où je n’ai pourtant jamais vu votre visage.
L’homme inclina la tête, un sourire ténu sur les lèvres. Il agita la fiole.
— Cette substance, dit-il, elle endort. Elle ne tue pas. Mais on peut croire à la mort, lorsqu’on la voit agir. Voulez-vous savoir qui l’a préparée ?
Thomas sentit ses paumes devenir moites. Aconit, digitale, jusquiame — les racines qu’il connaissait, ensevelies dans les pages médicales qu’il copiait en secret. Le fragment volé. La recette d’Anselme.
— Vous l’avez déjà, répondit-il. La recette. C’est vous qui l’avez prise dans ma cellule.
L’homme rit, un bruit sec, sans chaleur.
— Votre cellule ? Elle était à Anselme avant vous. Il est mort, le saviez-vous ? Non, bien sûr. Personne ne vous l’a dit, car on vous croyait indifférent. Mais vous voilà, fouillant ses affaires, et moi je récupère ce qui lui appartenait.
Il fit un pas en avant. Thomas chercha des yeux une issue, mais la pièce était nue, un cercle de pierre où la poussière du temps s’était accumulée. Puis son regard tomba sur une fissure dans le mur, à hauteur du sol, là où le mortier s’était effrité jusqu’à laisser voir une arête de bois.
Le passage d’Anselme.
Sans réfléchir, Thomas se jeta à genoux et glissa la main dans la fissure. Ses doigts heurtèrent un loquet froid. L’inconnu s’élança, la fiole levée, mais Thomas avait déjà tiré. Une portion du mur pivota, révélant un boyau noir aux marches poussiéreuses. Il se faufila dans l’ouverture et tira la plaque derrière lui, sentant le loquet retomber au moment où le premier coup de poing ébranlait le panneau.
Il demeura un instant accroupi dans les ténèbres complètes. Le silence retomba. Un second coup, plus faible. Puis plus rien. L’homme ne forçait pas ; il attendait. Ou il partait, satisfait de savoir que Thomas était coincé.
Mais Thomas connaissait ce passage. Il l’avait remarqué, autrefois, en étudiant les plans du monastère dans le cartulaire — une porte condamnée entre la tour et le dortoir, utilisée par les moines qui voulaient rejoindre le scriptorium sans traverser le cloître humide. Il se mit à ramper, devinant chaque marche descellée, chaque plafond bas. La poussière lui serrait la gorge, et le contact du parchemin enroulé dans son froc lui rappelait le poids de sa découverte.
Le passage déboucha dans un recoin de l’ancien dortoir — une alcôve murée, oubliée de tous. Il sortit, se frotta les yeux, et constata qu’il se trouvait presque en face de la cellule d’Anselme. La porte de bois, close par un simple loquet de fer, portait encore le sceau discrètement brisé que Thomas avait noté plus tôt.
Il poussa la porte. La cellule était étroite, blanchie à la chaux, mais Anselme avait régné ici pendant trente ans comme infirmier du monastère. Les étagères vides témoignaient des livres que le moine avait légués au scriptorium avant sa mort. Le lit, recouvert d’un drap rude, était fait avec un soin inhabituel — comme si quelqu’un avait laissé l’ordre apparent, mais en bouleversant le dessous.
Thomas s’agenouilla. Il connaissait les caches des infirmiers : sous les pavés, dans le double fond des bancs. Il tâta le rebord du lit, puis la plinthe, et ses doigts rencontrèrent une pierre mobile. Elle céda, découvrant un creux peu profond. Il en retira un petit sac de toile, qui contenait des racines séchées — chevelues, noueuses, à l’odeur âcre et terreuse — et un morceau de parchemin plié en quatre.
Il déplia le parchemin en s’asseyant. L’écriture d’Anselme, fine et penchée, familière des textes que Thomas avait recopiés. Une lettre inachevée.
*…de la jusquiame blanche et de la mandragore, mêlées à une partie d’aconit, donnent un breuvage qui endort l’esprit comme le fait la mort. J’ai vu cela chez un médecin de la cour, qui l’employait pour des causes douteuses. Mais il y a un poison plus fin — celui qui imite la mort sans la donner. On en use contre un témoin gênant. On le fait disparaître un jour, pour l’utiliser un autre, ou pour le faire taire en le rendant débiteur de son propre sauvetage.*
Thomas relut la phrase plusieurs fois. Le témoin gênant. La mort simulée. Puis la suite, plus saccadée, comme écrite dans la hâte :
*Guillaume de Montreuil a vu la fiole. Il en a parlé à l’abbé, qui s’est signé. Je tremble. Que veut-il ? Que sait-il ? Le baron vient d’envoyer un messager à Audin. Pourquoi un clerc de village ? La cloche sonnera dans trois jours, et je n’ai plus le temps de copier ce dont je suis témoin.*
La lettre s’arrêtait là. Anselme avait été retrouvé mort dans le verger, quelques semaines plus tard, le visage paisible, sans blessure apparente. On avait cru à une crise du cœur. Thomas revoyait le fragment volé dans sa cellule — la suite de cette lettre, ou la transcription d’une recette cousue entre les pages d’un missel. L’homme à la fiole l’avait volé, mais il n’avait pas trouvé ce qui se cachait ici, dans cette cachette d’infirmier.
Il examina les racines. Il semblait y avoir deux variétés : certaines brunâtres, fibreuses — de la mandragore, qu’il avait déjà vue décrire dans les manuscrits de Salerne. D’autres étaient d’un rouge brun, dentelées, et dégageaient une odeur qui lui fit reconnaître la racine de renoncule — non pas le simple bouton d’or des prés, mais une espèce plus rare, recherchée pour son pouvoir paralysant.
Il replaça le tout dans la pierre, puis se releva. Une pensée l’avait traversé : il devait trouver la suite. La lettre parlait d’un messager envoyé à Audin. Audin était mort, le second témoin. Et le premier, Guillaume de Montreuil, était enterré au champ des pauvres, pourtant riche d’un domaine à Valcourt.
Thomas ouvrit la porte de la cellule avec précaution. Le couloir était désert. L’angélus venait de sonner, et les moines étaient à l’église. Il avait le temps.
Il longea le cloître, baissant la tête comme pour une lecture spirituelle, et sortit par la petite porte du potager. Le village se trouvait à quelques centaines de pas, sur le coteau, dominé par la forge et le moulin. Son froc brun ne le protégerait pas d’un regard attentif, mais il ne pouvait pas retourner dans sa cellule — fermerait-on à clé, maintenant ? Il ne le saurait qu’en risquant le pas de plus.
Une ombre bougea entre les ceps de la vigne. Il figea.
Luc émergea, un panier de joncs à la main, le visage marqué par l’anxiété.
— Frère Thomas ! Ils disent que vous vous êtes échappé. L’abbé a ordonné qu’on vous ramène dans votre cellule, mais la tour est fermée. Il donne des ordres étranges, et les frères murmurent.
Thomas regarda le jeune novice. Il tenait dans sa main la lettre d’Anselme, et dans sa tête se dessinait un nom : un homme qui avait tout à gagner du silence des témoins de la donation de Valcourt. Un homme qui envoyait des messagers aux clercs de village et des cloches à l’abbaye, pour flatter.
Baron de Granmont. Ou son agent.
Il posa une main sur l’épaule de Luc.
— Viens. Nous allons au village. Il faut que je parle à un marchand de racines avant que la nuit ne tombe, avant que quiconque ne sache que je suis dehors. Et toi, tu sais où l’on vend des pigments pour l’encre. Dis-moi qui.
Luc hésita, puis hocha la tête. Dans son regard, il y avait pourtant la frayeur d’un homme qui commence à comprendre que chaque vérité achetée augmente le prix du silence.
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